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jênmuM^
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ESSAI
SUR L'INDIFFÉRENCE
EN MATIERE
DE RELIGION.
T. L
Ouvrages du mente yâuleur qui se trouvent h la
même Librairie»
ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE
RELIGION, tome 2" G fr. 5o c.
DÉFENSE t>E L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE,
I ToL in-8 5 fr. 5o c.
RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DE L'ÉGLISE pendant
le 18*^ siècle, m-8^ 6 fr.
ESSAI
SUR L INDIFFÉRENCE
EN MATIERE
DE RELIGION,
PAR M. L'ABBE F. DE LA MENNAIS.
Impius, cùm in profunJum venerit.,.. contemnit.
PRov. XV m, 3,
SEPTIÈME' EïXtTlON.
TOME PREMIEK.
A PARIS,
A la Librairie de la Socidlé Typographique
DE MÉQUIGNON FILS AINE ET BOISTE PÈUE,
UUEDESSAIjVTS-pÈuES, N^ 10.
1825.
\
AU6 2 7 1960
V^,T~
INTRODUCTION.
<WVVVMVV\*V»/VV%
Le siècle le ])lns malade n'est pas celui qiii
se passionne pour l'erreur, mai^ le siècle qui
néglige, qui dédaigne la vé» ité. Il y a encore
de la lorce, et par conséqnent de Tespoir,
là où l'on a|)crçoit de violens transports :
mais lorsqne tout mouvement est éteint,
lorsque le pouls a cessé de battre, que le
froid a gagné le cœur^ qu'attendre alors
qu'une prochaine et inévitable dissolution ?
En vain Ton essaieroit de se le dissimuler :
la société en Europe s'avance rapidement
vers ce terme fatal. Les bruits qui grondent
dans son sein, les secousses qui Tébranlent,
ne sont pas le plus effrayant symptôme
qu'elle offre à l'observateur : mais cette in-
difiéience léthargique où nous la voyons
tomber, ce profond assoupisseuient, qui
l'en tirera? Qui soufflera sur ces osscmens
arides pour les ranimer? Le bien, le mal,
l'arbre qui donne la vie et celui qui pro-
duit la mort, nourriîi par le même sol, crois-
sent au milieu des peu|>lesqui, sans lever la
tête, passent, étendent la main, et saisissent
leurs fruits au hasard. Religion, morale,
honneur, devoir, les principes les plus sa-
I
ft J^!Tl'.ODUCTIO^.
crcs, comme les plus nobles sentimens , nf^
sont pins cpi'nncî espèce de lève, de brillans;
et légers fantômes qni se jouent un moment
dans le lointain de la pensée, pour dispa-
roitre bientôt sans retour. Non, jamais rien
de semblable ne s'étoit vu, n'auroit pu
même s'imaginer. Il a fallu de longs et per-
sévérans eflbrts, une lutte infatigable de
l'homme contre sa conscience et sa raison ,
pour parvenir enfin à cette brutale insou-
ciance. Arrêtez un moment vos regards sur
ce roi de la création : quel avilissement in-
compréhensible! Son esprit affaissé n'est à
Taise que dans les ténèbres. Ignorer est sa
joie, sa paix, sa félicité ; il a perdu jusqu'au
désir de connoitre ce qui l'intéresse le phis.
Contemplant, avec un égal dégoût, la vé-
rité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne
les sauroit discerner, afin de les confondre
dans un commun mépris; dernier excès
de dépravation intellectuelle où il lui soit
donné d'arriver : czVm iji profujidum ve-
nerity contemnit.
Or, quand on vient à considérer ce pro-
digieux égarement, on éprouve je ne sais
quelle indicible pitié pour la nature hu-
maine; car se peut-il concevoir de condition
plus misérable que celle d'un être également ^
ignorant de ses devoirs et de ses destinées:
et un plus étrange renversement de la rai-
■
IINTRODUCTION. 3
son 5 que de mettre son bonheur et son or-
gueil dans cette ignorance même, qui de-
vroit être bien j)Uitôtle sujet d'un inconso-
lable gémissement?
La cause première d'une si honleuse dé-
gradation est moins la foiblesse de notre es-
prit que son asservissement an corps. Subju-
gué par les seus, l'homme s'habitue à ne ju-
ger que par eux, ou sur leur rapport. Il ne
voit de réalité que dans ce qui les frappe ;
tout le reste lui paroit de vagues abstrac-
tions, des chimères. Il n'existe que dans le
monde physique : le monde intellectuel est
nul pour lui. Il nieroitsa pensée même, si
elle lui étoit moins présente et moins intime;
mais ne pouvant, si j'ose le dire ainsi, se sé-
parer d'elle, et refusant néanmoins de la re-
connoitre j)our ce qu'elle est, il en fait le ré-
sultat de l'organisation , il la matérialise ,
afin de n'être pas obligé d'admettre des sub-
stances inaccessibles aux sens.
Et, chose remarquable, la culture des
sciences physiques, qui avertissent l'homme
à chaque instant de sa supériorité sur la
brute, n'a servi qu'à fortifier en lui cet ab-
ject penchant à se rabaisser au niveau des
êtres les plus vils, en l'occupant sans cesse
d'objets matériels. Alors son àme s'est dé-
goûtée d'elle-même; elle a rougi de sa cé-
leste origine, et s'est efforcée d'en éteindre
I.
4 INTRODUCTION.
jusqu'au dernier souvenir. Cet amour im-
mense, qui lait lelbnds de son être, elle Ta
délouiné de son cours pour ra])pliquer uni-
quement aux corps; elle les a aimés comme
sa fin; elle a voulu s'identifier à eux, être pé-
rissable comme eux; elle s'est dit : Tu mour-
ras! et elle a tressailli d'espérance.
Si, trompant sa destinée, elle pouvoit (n
effet conquérir la mort, le moyen qu'elle a
pris seioit infaillible; et, en anéantissant
à son égard la vérité, elle s'est, autant qu'il
étoît en son pouvoir, anéantie elle-même;
car, en quelque sens qu'on veuille l'enten-
dre, la vérité est la vie, l'unique cause d'exis-
tence de l'homme et de la société. Aussi,
dans l'ordre moral comme dans l'ordre po-
litique, tout tend à la destruction, et mar-
che vers ce but plus ou moins rapidement ,
selon que la guerre contre la vérité est plus
ou moins heureuse, plus ou moins active.
Une récente et trop mémorable expérience
ne laisse sur ce point aucun doute; et, pour
qui ne s'aveugle pas volontairement, il est
visible que la révolution française, si émi-
nemment destructive, n'a dû ce caractère
de mort qu'au délire impie de ses promo-
teurs, qui attaquèrent, avec une rage inouïe
jusque-là, toutes les vérités ensemble.
Ce n'est pas qu'il n'ait toujours existé au
fond du cœur humain une opposition, se-
■
INTRODUCTION. 5
<:rète à la vérité, qui gène ses pencbans el
liumilie son orgueil. Il l'aime et la redoute;
il la désire, la recherche, par une inclina-
tion naturelle, comme le principe de sou
hien-étre ; et souvent ensuite, las de son
joug, il s'irrite de l'avoir trouvée : contra-
diction singulière , que la philosophie seule
n'expliquera jamais. Après avoirinutilement
fatigué notre esprit, il faut que la Religion,
suppléant à son impuissance , vienne délier
le nœud dont les replis profondément ca-
chés échappent également à nos regards et
à nos conjectures; il faut, en un mot , qu'é-
clairés sur notre condition réelle par une
lumière plus vive que celle de notre vacil-
lante raison, Tauteur même de notre nature
nous révèle la cause des contrariétés qui nous
étonnent. Alors seulement le voile tombe,
et nous apercevons l'homme tel qu'il est :
nous découvrons en lui comme deux êtres
différens qui se combattent sans cesse, et
triomphent tour à tour; l'un épris de tout
ce qui est bon, noble et vrai ; l'autre enclin
atout ce qui est mal, vil et faux; Tun s'é-
lança nt avec amour vers la vérité et la ver-
tu, l'autre se plongeant avec rage dans le
crime et dans l'erreur; et la foi, dévelop-
pant à nos yeux ce mystère de grandeur et
de bassesse , nous montre dans le premier
de ces êtres l'homme primitif, tel qu'il
6 INTRODUCTION.
sortit des mains de Dieu; et, dans le se-
cond, rhomme dégradé, corrompu par une
première faute, portant sur le Iront la
marque indélébile de sa chute, et recevant,
avec la vie, un funeste héritage de vicieux
penchans et de douleurs, qu'il transmet-
tra, de race en race, à son dernier descen-
dant. Ainsi, par ce qu'il tient du Créateur,
l'homme participe aux perfections de la
Divinité, dont il est l'image: intelligence
et amour, un désir infini d'aimer et de con-
noître l'élève incessamment vers le ciel,
où , dans la contemplation de la vérité
qui ne meurt point, il goûte comme les
douces prémices de sa propre immortalité.
La simple apparence du bien le ravit de
joie. Imaginez , s'il se peut, une action ma-
gnanime, im généreux mouvement qui ne
soit pas naturel à son cœur. S'agit-il d'em-
brasser, pour une noble fin, quelque grand
sacrifice; un sublime instinct, plus prompt
que la pensée, le fait palpiter d'allégresse;
il n'hésite ])oint, il ne calcule point; il bé-
nit son sort et se dévoue. Que l'humanité,
que la conscience parle, aussitôt vous le
verrez, le nom sacré de Dieu sur les lè-
vres, voler chez les peuples sauvages, au
bout du monde, pour les éclairer, soulager
leurs maux, adoucir leurs mœurs, pour
étendre le saint empire de la vérité; vous
INTRODUCTION. 7
le verrez descendre au fond des cachots,
aller au-devant des tortures, pour lui ren-
dre un éclatant témoignage, et mourir avec
joie pour préparer son triomphe.
il y a donc dans chaque homuie, et, par
une liaison nécessaire, dans chaque ])euple,
deux puissances qui se combattent, les sens
et la raison; ou, pour ])arler le langage pro-
fondément philosophique de nos Livres
saints, la chair et V esprit (i); et selon que
l'un oti Tautre prévaut, la vérité ou Ter-
reur, la vertu ou le crime, domine dans
la société et dans l'individu.
Par sa raison, en efl'et^ l'homme aspire
à la possession de la vérité, noble aliment
de son intelligence, et tend avec une force
invincible vers l'ordre conservateur des
êtres. De là le penchant qti'il manifeste pour
les croyances généreuses, pour les doctrines
élevées et sévères et les dogmes les plus spi-
rituels; de là encore cette insatiable ardeur
de connoitre, cette soif d'immortalité, cet
instinct religieux, cette foi, d'autant plus
éclairée qu'elle est plus simple, à tout ce
qui est beau, sublime, utile, et par-là nicme
plein de réalité; de là enfin cet étonnant
(i)Caro enim concupiscit adversàs spiritiun : spiritus
auteni adi^ersàs carnern : hœc enim sibi inviceni aduer-
sanlur. Ep. ad Galat. v. 7.
8 INTRODUCTION.
empire qu'il exeree sur lui-même, sur ses
sentimens, sur ses ])assions, et jusque sur
ses pensées; ce mépris ties plaisirs frivoles
et des jouissances matérielles; ce dégoût in-
surmontable pour tout ce qui pa^se; ces
élans vers un bien immuable, infini, que le
cœur pressent, quoique l'esprit ne le com-
prenne pas encore; cet amour immense de
la vertu , et ces inexprimables angoisses ,
lorsqu'il s'en est écarté; cette tendre com-
passion pour tous les genres de misères
physiques et morales, et cette disposition
constante à se sacrifier à autrui, source
unique de ce qu'il y a de grand , de tou-
chant et d'aimable dans la vie humaine.
Par les sens, au contraire, l'homme, in-
cliné vers la terre, enseveli dans les jouis-
sances physiques, et sans goût pour les plai-
sirs intellectuels, ressemble à la brute, et se
complaît dans cette ressemblance. Son in-
telligence s'obscurcit, mais trop lentement
à son gré; aussi, avec quelle ardeur il tra-
vaille à l'obscurcir encore! On diroit que
la vérité est son supplice, tant est vive et
profonde la haine qu'elle lui inspire. Il la
poursuit sans relâche, l'attaque avec fureur,
tantôt dans les autres, tantôt en lui-même ,
dans son esprit, dans son cœur, dans sa
conscience. Inutiles efforts! Au moment
même où il se croit vainqueur, au moment
INTRODUCTION. 9
011, plein d'orgueil, il s'applaudit d'avoir
enfui terrassé, anéanti cette vérité impla-
cable, l'imposante vision, plus menaçante
et plus formidable, revient de nouveau le
désoler.
Mais si l'homme, esclave des sens, est en-
nemi de la vérité, et, par conséquent, des
hautes doctrines qui émanent du ciel et qui
l'y rappellent, il n'est pas moins ennemi
des lois éternelles de Tordre, parce que
l'ordre n'est au fond que l'ensemble des vé-
rités qui résultent de la nature des êtres et
de leurs rapports; vérités qu'on nomme de-
voirs, à cause qu'elles ne sont pas seulement
l'objet de fintelligence, mais doivent en-
core influer sur la conduite qu'elles règlent,
en imposant la double obligation de s'in
terdire certains actes et d'en produire de
contraires. Or, toutes les vérités tenant l'une
à l'autre, et se confondant en quelque sorte
dans leur source, l'homme est contraint de
les attaquer toutes, dès qu'une fois l'intérêt
de ses passions l'a porté à en ébranler une.
Ainsi, par une liaison nécessaire, la corrup-
tion des mœurs enfante la corruption de f es-
prit; le désordre dans les actions amène le
désordre dans les pensées , ou l'erreur; et la
dépravation de l'être moral, une déprava-
tion semblable de l'être intelligent. L'in-
conséquence tourmente le cœur humain au-
lO INTriODUCTlON.
tant qu'elle révolte la raison ; et de là vient
qu'il suffit souvent de changer de vie, pour
croire à la vérité qu'on nioit. Mais la vérité,
même abstraite, devient infailliblement un^^
objet de haine, tandis que la vertu pratique
n'est point un objet d'amour; et comme
la haine, par sa nature, est un principe de
destruction, de même que Famour est un
principe de production et de conservation,
riiomme abruti par les sens, et livré aux
plaisirs du corps, devient naturellement
destructeur : son àme s'endurcit et se plaît
dans les spectacles de ruine et de sang : il
contracte des goûts barbares, des habitudes
féroces; et c'est une observation singulière-
ment remarquable, que tous les peuples
impies, ou, si l'on veut, incroyans, ont été
des peuples voluptueux, et tous les peuples
voluptueux des peuples cruels. Considérez
les nations païennes : quel oubli de l'hii-
manilé dans la guerre comme dans la paix,
dans les lois comme dans les mœurs, dans
les temples comme au théâtre, dans le cœur
du maître comme dans celui du père! Mais
aussi quel abject matérialisme dans la Re-
ligion! quelle aversion pour les doctrines
qui tendent à élever l'homme et à spiritua-
liser sa pensée ! La Grèce polie et savante
envoie Socrate au supplice, parce qu'il an-
Xîonc'oit l'unité de Dieu; et cette même
IjNTRODUCTION. iï
Grèce, cOLironnce de fleurs, égorge, eu
chantant, des victimes humaines, et couvre
sou territoire d'autels inlames.
Toujours l'asservissement aux sens pro-
duit ime vive opposition aux vérités mo-
rales et intellectuelles, et Ton ne doit point
chercher ailleurs la cause de la profonde
haine qu'ont montrée dans tous les temps
pour le Christianisme certains individus et
certains peuples. C'est le combat éternel, le
combat à mort r/e la chair contre ï esprit^
des sens, que la Religion chrétienne s'efforce
de réduire en servitude contre la raison,
qu'elle affranchit, éclaire et divinise; parce
Cjue dans ses préceptes et dans ses dogmes ,
elle n'est que l'assemblage et la manifesta-
tion de toutes les vérités utiles à l'homme.
A l'époqtie où le Christianisme apparut
sur la terre , le genre humain ne vivoit plus,
pour ainsi dire, que par les sens. Le culte,
devenu un vain simulacre, ne se lioit à
aucune croyance. On le conservoit par ha-
bitude, à cause de ses pompes et de ses fêtes,
et surtout parce qtt'il tenoitaux institutions
de l'Etat. Du reste, la R( ligion en elle-même
n'inspiroit ni foi ni vénération. Les sages
et les grands la renvoy oient avec mépris à
la populace, qui, moins corrompue peut-
être, vouloit que les vices qu'elle adoroit
sous des noms empruntés, offrissent au
12 INTr.ODUCTiON.
moins dans leurs emblcmcs quelque chose
de divin. Toutefois, il n'exisloil réellement
d'autre Religion que la volupté; et les
sectes les plus sévères à leur origine, dé-
générant bien vite d'une austérité factice,
en étoient venues, par un renversement
d'idées qui passa dans le langage même,
jusqti'à identifier la vertu avec le plaisir.
Sur ces simples observations, on petit
juger de la bonne foi des écrivains qui ont
prétendu que le Christianisme s'étoit établi
naturellement. En effet , il n'eut à surmon-
ter que les intérêts, les passions et les opi-
nions. Armé d'une croix de bois, on le vit
tout à coup s'avancer au milieu des joies
enivrantes et des religions dissolues d'un
monde vieilli dans la corruption. Aux
fêtes brillantes du paganisme, aux gracieuses
images d'une mythologie enchanteresse, à
la commode licence de la morale philoso-
phique, h toutes les séductions des arts et
des plaisirs, il oppose les pompes de la dou-
leur, de graves et lugubres cérémonies, les
pleurs de la pénitence, des menaces terribles,
de redoutables mystères , le faste effrayant
de la pauvreté, le sac, la cendre et tous les
symboles d'un dépouillement absolu et
d'une consternation profonde ; car c'est là
tout ce que l'univers païen aperçut d'abord
dans le Christianisme. Aussitôt les passions
INTRODUCTION. l3
s'élancent avec fureur contre Tennemî qui
se présente pour leur disputer l'empire. Les
peuples, à grands flots, se précipilent sous
leurs bannières, l'avarice y conduit les
prêtres des idoles, l'orgueil y amène les
sages , et la politique les empereurs. Alors
commence une guerre effroyable : ni l'âge
ni le sexe ne sont épargnés, les places pu-
bliques, les routes, les champs même, et
jusqu'aux lieux les plus déserts, se couvrent
d'instrurnens de torture, de chevalets, de
bûchers, d'échafauds; les jeux se mêlent
au carnage; de toutes parts on s'empresse
pour jouir de l'agonie et de la mort des in-
nocens^ qu'on égorge; et ce cri barbare,
Les Chrétiens aux lions y fait tressaillir de
joie une multitude ivre de sang. Mais dans ces
épouvantables holocaustes que l'on se hâte
d'offVir à des divinités expirantes, il faut
que chacune ait ses victimes choisies; et une
cruauté ingénieuse invente de nouveaux sup-
])lices pour la pudeui\ Enfin, les bourreaux
fatigués s'arrêtent, la hache échapj)e de
leurs mains : je ne sais quelle vertu céleste,
émanée de la croix, commence à les tou-
cher eux-mêmes; à l'exemple de nations en-
tières subjugées avant eux, ils tombent aux
pieds du Christianisme, qui, en échange
du repentir, leur promet l'immortalité, et
déjà leur prodigue l'espérance. Signe sacré
l4 INTRODUCTION,
(le paix et de salut, son radieux étendard
flotte au loin sur les débris du paganisme
écroulé. Les Césars jaloux avoient conjuré
sa ruine, et le voilà assis sur le trône des
Césars. Comment a-t-il vaincu tant de
puissance? en présentant son sein au glaive,
et aux chaînes ses mains désarmées. Com-
ment a-t-il triomphé de tant de rage? en se
livrant sans résistance à ses persécuteurs.
Ainsi, les premiers assauts qu'il eut à
soutenir, furent ceux d'une violence aveugle.
Dieu, sans doute, l'ordonnoit de la sorte,
parce qu'il savoit que le courage et la cons-
tance des martyrs étoient plus propres
qu'aucun autre spectacle à étonner et à
convaincre des hommes dominés par les
sens.
D'ailleurs le Christianisme, à peine nais-
sant, n'avoit pu encore dissiper les nuages
accumulés sur l'esprit humain, et le fami-
liariser avec les hautes considérations d'une
métaphysique sévère et d'une théologie
toute spirituelle. Sa doctrine , trop élevée
au-dessus des idées habituelles des peuples
païens pour qu'il leur fut possible d'en
saisir l'ensemble et d'en pénétrer la profon-
deur, ne pouvoit être pour eux le sujet
d'un examen éclairé et d'une discussion
rigoureuse. Il falloit que le Christianisme ,
peu à peu, rectifiât, agrandit la raison de
INTRODUCTION. I f>
l'homme, pour que cette même raison fut
en état de le combattre, sans trop se désho-
norer par l'ineptie de ses sophismes. Celse,
il est vrai, remua des questions d'une
grande importance. On trouve dans les
fragmens qui nous restent de ses écrits, au
milieu d'une foule d'opinions absurdes et
de ])ensées extravagantes, le germe des ob-
jections sur le fondement de la foi repro-
duites avec plus d'art par Piousseau. Mais
l'extrême supériorité de celui-ci, les hautes
idées sur Dieu, sur sa providence et sur
sa justice, sur notre nature, nos devoirs,
nos destinées, que fauteur d'Emile mcle
à ses erreurs, idées inconnues aux anciens
et purement chrétiennes, montrent quel es-
pace immense le Christianisme avoit lait
parcourir à l'esprit humain pendant les
siècles qui séparent les premiers adversaires
de notre doctrine du sophiste genevois.
Ainsi, difficultés et solutions^ lumières et
obscurités, tout est prévu, ménagé de
loin avec une sagesse profonde; tout se
développe progressivement à l'époque pré-
cise où ce développement devient néces-
saire, et toujours pour le triomphe de la
vérité, triomphe d'autant plus glorieux
qu'il est moins paisible.
A mesure que rintelligence se jicrfec-
tîonne et s'étend par la méditation des vé-
l6 INTRODUCTION.
ilu's inlellectiielles que la religion enseigne
aux petits enfans comme aux hommes du
génie le plus vaste, elle embrasse la cause
des passions, se déclare leur alliée, et, es-
sayant ses forces contre les vérités à qui
elle les doit, se dispute à elle-même le pain
qui lui donne la vie. Alors de nouvelles
vérités, attaquées bientôt également, ac-
courent à la défense de celles qu'une raison
hostile met en péril. Chaque dogme est
l'occasion d'une hérésie particulière, parce
qu'il faut qu'ils soient tous éprouvés et
affermis. Les preuves se multiplient avec
les objections, et le Christianisme se déve-
loppe tout entier (i).
Mais à la persécution des sophismes
succède la persécution des sens : la foi de-
meure intacte, et cependant les mœurs se
dépravent. Ces Chrétiens si austères, séduits
par la volupté, se livrent à des désordres
dont le nom même devoit leur être à jamais
inconnu. La licence pénètre jusque dans le
sanctuaire; l'autel, le sacrifice est souillé
par des mains indignes. Que deviendra le
Christianisme ainsi profané ? Tout à coup
un principe vivifiant excite en cette masse
( i) Improbatio quippe hœreticorumfaciieminerequid
JEcclesia sentiat ,et quidhaheat sana doctrina. S. Aug.
Conl'., lib. ^'11, cap. xix, n*^ 2.
INTIIODUCTIO.N. l^
ix)rr()inj)iie une fei m en tadon salutaire^ tout
change, tout se lenoiivelle; des apôtres
enflammés d'un zèle divin font couler les
larmes de la pénitence; l'ordre renaît avec
la sainte discipline; partout se relèvent
et fleurissent les vertus languissantes; des
prodiges de charité, des miracles d'amour
étonnent de nouveau la terre consolée :
V esprit a triomphé de la chair une seconde
Fois, et l'Eglise retrouve ses enfans.
Qu'on ne se flatte pas néanmoins que
cette paix soit durable : à peine quelques
trêves de lassitude interrompent le combat
de Terreur contre la vérité, dont le pouvoir,
quoique irrésistible sur l'entendement, ne
s étend pas jusqu'à détrtiire par son propre
efl'et l'opposition d'une volonté pervertie.
Sous l'empire miéme de l'évidence, l'iiomme
demeure libre, non pas de se méprendre,
mais de se révolter ; non pas de ne point
voir, mais de nier ce qu'il voit : liberté
terrible qui, trop souvent réduite en usage,
devient, pour quiconque sait penser^ la
preuve la moins équivoque du vice originel
de notre nature, et tout ensemble l'explica-
tion des épreuves auxquelles la Religion a
été spirituellement soumise depuis son ori-
gine. Sans cesse agitée par» quelque orage ,
il entre dans sa destinée, comme dans celle
de l'homme, de ne jamais jouir ici-bas d'un
l8 INTRODUCTION.
repos parfait. L'orgueil , la licence , Tavarice,
toutes les passions liguées contre elle^lui sus-
citent incessamment de nouvelles guerres,
mais aussi lui préparent de nouveaux
triomphes. Force étonnante de la société
chrétienne! L'hérésie, tantôt souple, tan-
tôt audacieuse, prend toutes les formes,
se couvre de tous les masques , se plie
et replie en tous sens pour ébranler ses
dogmes; et constamment invariable dans
sa doctrine, l'Eglise voit les sectes rebelles
expirer Tune après l'autre à ses pieds :
l'esprit d'indépendance, ou l'ambition de
dominer , excite dans son propre sein des
divisions suivies souvent de schismes dé-
plorables ; aussitôt , de ses entrailles déchi-
rées, mais toujours fécondes, sortent en
foule de nouveaux enfans qui la consolent
de ceux qu'elle a perdus : des princes jaloux
attentent à ses droits , et s'efforcent de
troubler sa divine hiérarchie ; malgré leurs
violences et leurs ruses, son gouvernement,
affermi par les coups qu'on lui porte, sub-
siste inaltérable, et se perpétue de siècle
en siècle au milieu des déplacemens et
des ruines des gouvernemens humains :
semblable à ces antiques monumens de
l'Egypte, dont l'Arabe vagabond, qui plante
le soir à l'abri de leur masse immobile
la tente qu'il enlèvera le matin , essaie
INTRODUCTION. 1Q
de détacher eu passant quelques pierres ^
€t bieulôt, fatigué d'un travail sans fruit,
s enfonce et disparoit dans des solitudes in-
connues.
Mais c'est maintenant par leur base que le
Christianisme et le monde moral vont être
attaqués. On a reconnu que l'Eglise et tous
ses dogmes reposent sur l'autorité, comme
fiur un roc inébranlable. Aussitôt la nudti-
tude des sectaires, divisés sur tout le reste,
s'unissent pour saper ce fondement de toutes
lesvérités. La réforme, à ce premier moment,
est leur cri de guerre; plus tard, ce sera la
philosophie. Ecoutez-les ; ils viennent af-
franchir la terre des abus introduits par le
temps ou par les passions , et guérir lesprit
humain des préjugés qui l'obscurcissent. Ar-
més de ce prétexte séduisant, ils multiplient
sans (în les destructions : la suprématie du
chef de l'Eglise, l'épiscopat, l'ordre pasto-
ral, les sacremens, le culte et ses saintes pom-
pes, rien n'échappe à la hardiesse de leur zèle
réformateur. Mutilant à l'envi la foi, et se
hâtant, en quelque sorte, de se délivrer du
tourment de croire comme du tourment d'o-
béir, ils proclament rapidement, dans leurs
symboles éphémères, Tabolition de tous les
dogmes religieux et sociaux. Luthériens,
sociniens, déistes, athées, sous ces divers
noms qui indiquent les phases successives
2,
•20 INTRODUCTION.
d'une iDcmc doctrine, ils poursuivent aweù
une infatigable persévérance leur plan d'at-
taque contre l'autorité. Us nient les mystères
du Christianisme; ils nient sa morale; ils
nient son Auteur; ^ ils nient Dieu , ils se
» nient eux-mêmes. Là finit la raison hu-
» maine (i). »
Jusqu'ici je n'ai peint que le délire de
leurs opinions; mais leur rage forcenée,
qui la peindra ? qui racontera leurs efforts
impies et leurs noirs complots ? Insensés !
en vain ils attaquent une Religion contre
laquelle il n'est pas donné à l'homme de
prévaloir : elle élève sa tête couronnée de
lumière, tandis que, roulant d'abime en
abîme, parcourant dans leur chute tous les
degrés de Terreur, sans pouvoir s'arrêter
dans aucun , affaissés sous le poids vengeur
des vérités qu'ils blasphèment , il tombent
et s'enfoncent dans le gouffre ténébreux de
l'indifférence^ où le crime, stupidement
tranquille , s'endort entre les bras de la
volupté, aux pieds de l'affreuse idole du
néant.
Tel est le lamentable terme où aboutit
nécessairement toute philosophie sans rè-
gle, qui, au lieu de selaisser conduire par un
(i) Essai analytique sur les lois de l'ordre social, par
M. de Bonald.
INTRODUCTION. 2 1
guide siipéiienr, ])ar la raison divine elle-
même, s'efforce de lui substituer la raison
liuiuaine, en fait la base de la foi, et Unit
par tout nier, parce qu'elle ne peut rien
comprendre et ne veut rien ])ratiquer.
Un de ces hommes qui découvrent de
loin, parce qu'ils savent se placer à une
grande hauteur, Bossuet, observant qne
déjà tous les dogmes avoient été tour à tour
attaqués sans succès, prédisoit, il y a plus
d'un siècle, ce que nous voyons s'accomplir
sous nos yeux. Foibles esprits qui, témoins
de l'effet, tachez encore d'en méconnoitre
la cause, écoutez les paroles prophétiques de
l'orateur chrétien : « Je prévois que les li-
» bertins et les esprits forts pourront être
» décrédités, non par aucune horreur de
» leurs scntimens, mais parce qu'on tien-
» dra tout dans l'indifférence, excepté les
» plaisirs et les affaires (i.) » Vous l'avez
entendu ; regardez maintenant autour de
vous, et répondez. Qu'apercevez -vous de
toutes parts qu'une indifférence profonde
sur les devoirs et sur les croyances, avec un
amour effréné des ])laisirs et de l'or^ au
moyen duquel il n'est rien qu'on ne puisse
obtenir? Tout s'achète, ])arce que tout se
vend, conscience, honneur, Picligion, opi-
{i) Sermon pour \c deuxième dimanclie de l'Avenl.
2 2 INTRODUCTION.
nions, dignités, pouvoir, consiJétalion^
respect même : vaste naufrage de toutes les
vérilës et de toutes les vertus.
L'extinction absolue du sens moral ne
permet pas même qu'on s'intéresse à l'erreur
spéculative; on la laisse pour ce qu'elle est,
ainsi que la vérité; on n'y pense point, on
ne s'en occupe point : ne pouvant anéantir
le livre de la nature, qui se déploie magni-
fiquement à tous les regards, on en eiïace
avec soin le nom de Dieu, et, se hâtant de
tourner les pages qui rappellent le Créateur,
on s'arrête uniquement à celles qui nous
instruisent des propriétés des corps, et des
jouissances qu'on en peut tirer.
Et remarquez quelle route immense il a
fallu parcourir, avant d'arriver aux derniejs
excès que je viens de peindre. Chassée suc-
cessivement de tous les postes qu'elle occu-
poit, une superbe raison, qui ne veut pas
seulement connoitre, mais anéantir et créer
selon ses caprices et l'mtérêt des passions,
se réfugie de ruine en ruine, toujours pour-
suivie par la vérité qui la presse et ne lui
permet pas de respirer. Repoussée jusqu'aux
bornes du monde intellectuel, n'ayant plus
d'autre asile que l'athéisme , elle s'y préci-
pite aveuglément, pour y cacher dans les
ténèbres l'humiliation de sa défaite. Là
commence pour elle un nouveau supplice :
I^TKODUCTIOJN.. ^3
afin de s'assurer cet asile si chèrement acheté,
ilfaudroit détruire encore, et il ne lui reste
plus rien à détruire qu'elle-même. Dans
cette position désespérée, que fera-t-elle?
qu'elle résolution va-t-elle prendre? Elle
(remit, mais elle n'hésite point; l'orgueil
l'emporte, et le sacrifice est consommé.
Dès lors, à l'agitation, à la fièvre, tristes
mais sûrs indices de vie, succèdent le calme
et le silence de la mort. Plus de contentions,
plus de querelles ; on diroit une parfaite
paix: paix lugubre, paix désolante, paix
mille fois plus destructive que la guerre qui
l'a précédée.
Désabusée de ses propres rêves, n'osant
plus reproduire des sophismes tant de fois
réfutés, et ne pouvant néanmoins en inven-
ter de nouveaux, parce qu'il n'existe qu'un
certain nombre d'objections possibles contre
les mêmes vérités, la philosophie, s'irritant
de son inpuissance, cesse tout à coup de
raisonner, elle qui se croit si forte de raison.
Elle ne dit plus : Ecotitez mes preuves;
mais : Je ne veux point écouter les vôtres.
Après des tentatives sans nombre, n'ayant
pu faire au Christianisme la ])lus légère brè-
che, elle le déclare indigne de ses attaques,
indigne même d'examen. Parvenue au fond
de l'abîme, elle méprise; et, trop bien ins-
truite désormais pour affroiitei- l'évidcncG
2:4 INTRODUCTIiON.
qui sortiroit bientôt d'une discussion sé-
rieuse, à tout ce qu'on peut lui dire elle
répond froidement : Que m'importe? et
détourne la tête en souriant de dédain.
L'athéisme, disoit Leibnitz , sera la der- ,
nière des hérésies: et en effet, Findifférence
qui marche à sa snite n'est point une doc-
trine, pmsque les indifférens réels ne nient
rien, n'affirment rien; ce n'est pas même
le doute, car le doute, état de suspension
entre des probabilités contraires, suppose
un examen préalable ; c'est une ignorance
systématique, un sommeil volontaire de
l'âme, qui épuise sa vigueur à résister à ses
propres pensées et à lutter contre des sou-
venirs importuns, im engourdissement uni-
versel des facultés morales, une privation
absolue d'idées sur ce qu'il importe le plus
à l'homme deconnoître. Tel est, autant du
moins que le discours peut représenter ce
qui n'offre rien que de vague, d'indécis et
de négatif, tel est le monstre hideux et sté-
rile qu'on appelle indifférence. Toutes les
théories philosophiques, toutes les doctrines
d'impiété, sont venues se fondre et dispa-
roitre dans ce système dévorant; véritable
tombeau de l'intelligence , ou elle descend
seule, nue, également abondonnée de la
vérité et de l'erreur; sépulcre vide, oii l'on
n'aperçoit pas même d'ossemens.
INTRODUCTION. ^5
De celte fatale disposition , devenue
presque universelle, est résulté, sous le nom
de tolérance, un nouveau genre de per-
sécution et d'épreuves , la dernière , sans
doute, que le Christianisme doit subir (i)/
En vain une philosophie hypocrite l'ait
retentir au loin les mots séduisans de
modération, d'indulgence, de mutuel suj)-
port, et de paix; le miel perfide de ses
])aroles déguise mal l'amertume des sen-
timens que son cœur nourrit. Sa haine
invétérée contre tout principe religieux
perce à travers ces feintes démonstrations
de bienveillance générale et de douceur.
Etrange modération en effet, et plus
étrange tolérance! On a bien entendu dire
que la sagesse conseilloit de tolérer tem-
porairement certaines erreurs; mais to-
lérer la vérité, qu'est-ce autre chose qu'une
prétention insolente et sacrilège, une sé-
ditieuse protestation contre la souverai-
neté qui lui appartient dans le monde
moral, un implicite aveu de l'impuissance
où l'on est de la détruire? Qui jamais ouït
(i) Celle qui nous est prédite pour la fin des temps
sera, en quelque sorte, une guerre personnelle de
Vhomme de péché contre Dieu ; et l'état vers lequel nous
marchons est un des signes auxquels on reconnaîtra ceUe
dernière guerre annoncéeparJcsus-Clirist. Croyez-vous ,
quand je viendrai, que je trouve encore de la foi sur la
terre? }juc^ xviii., 8.
2() INTRODUCTION.
parler, avant ce siècle des lumières, de to-
lérer riminortalité de rame, la vie future,
le chàliment du crime et les récompenses
de la vertu, de tolérer Dieu! Aussi, à
quoi se réduit en réalité cette tolérance?
Contemplez Tétat de la Religion : on ne la
proscrit plus, mais on l'asservit; on n'é-
gorge plus ses ministres, mais on les dé-
grade, pour mieux enchaîner le ministère.
L'avilissement est l'arme avec laquelle on
la combat. On lui prodigue le mépris,
l'outrageant dédain, et l'injure encore plus
amère d'une insultante protection. Quel-
ques pièces de monnoie, que l'avarice qui
donne envie à la misère qui reçoit, des
honneurs dérisoires, des entraves sans
nombre, des lois oppressives, des dégoûts
perpétuels et des fers; voilà les magnifi-
ques largesses dont la plupart des gouver-
nemens ne se lassent point de la combler.
Instruits par une expérience terrible, ils
n'osent plus essayer de s'en passer entière-
ment; mais un sentiment plus fort que la
. voix de l'expérience les porte à démolir
d'une main ce qu'ils édifient de l'autre.
L'intérêt même, l'intérêt d'ordinaire si
puissant, nappas assez de pouvoir pour les
engager à dissimuler l'aversion secrète que
leur inspirent les croyances qui sont leur
sauvegarde. Convaincue à regret de la né-
HNTRODUCTION. in
eessité crunir la terre au ciel, et riionime
à son Auteur , la haute politique de nos
jours va chercher au fond du sanctuaire
FEtre souverain qu'on y adore; elle le revêt
de lambeaux de pourpre, lui met un scep-
tre de roseau à la main, sur la tête une
couronne d'épines, et le montre au peuple,
en disant : Voilà Dieu !
Doit-on s'étonner que la Religion ainsi
humiliée, déshonorée, ne recueille que
l'indifférence? A^rès dix-huit cents ans de
combats et de triomphe, le Christianisme
éprouve enfin le même sort que son fonda-
teur. Cité, pour ainsi dire, à comparoitre,
non pas devant un proconsul, mais devant
le genre humain tout entier, on l'interroge :
Es-tu roi? Est-il vrai, comme on t'en ac-
cuse, que tu prétendes régner sur nous?
C est vous-même qui ïa\^ez dit ^ répond-
il ; oui ,ye suis roi : je règne sur les intelli-
gence en les éclairant, sur les cœurs en
réglant leurs mouvemens et jusqu'à leurs
désirs; je règne sur la société par mes bien-
faits. Le monde étoit enseveli dans les té--
nèbres de rerreur;ye suis venu lui appor-
ter la vérité ^ voilà mon titre : quiconque
aime la vérité m écoute. Mais déjà ce mot
n'a plus aucun sens pour une raison per-
vertie, il est nécessaire qu'on le lui explique.
Qu est-ce que la vérité? demande le juge
28 INTRODUCTION.
disirait et stnpide; et, sans attendre la ré-
ponse, il sort ^ déclare quVZ/zé^ troiwe rien
de condarmiahle dans Taccnsé, et le livre
avec indifférence à la multitude pour en
faire son jouet, et bientôt sa victime (i).
Ce drame, profond dans sa simplicité,
comme tout ce que renferme l'Evangile,
peint mieux que de longs discours cette
défaillance morale, cette espèce de mort
intellectuelle où tombent les hommes et
les peuples, lorsque, cessant d'être trompés
par les illusions de Terreur, ils refusent
obstinément de céder à la conviction de la
vérité. i( Telle est, s'écrioit, il y a peu d'an-
» nées, un orateur éloquent, telle est au-
» jourd'hui la grande plaie de l'Eglise , ou ,
» pour nous servir d'une expression des
» Livres saints, sa plaie désespérée, des-
>) perata est plaga ejus (2). Car, quepou-
» vons-nous opposer à cet état de choses ?
» Il est possible de résister à la violence et
» à la force ouverte; mais qu'opposer à
» ces armes invisibles qui échappent à toute
» espèce de lutte, l'insouciance et le dédain;
» et comment chasser l'impiété de ce der-
» nier poste, où, fatiguée de combats, elle
(1) Kid. 3odL\i. , c. xviii, ^ 07, 38.
(2) Mlch., 1, 9.
INTRODUCTION. ">.()
» a Uni par se retrancher? Nous connois-
» sons bien le lëmcde aux maladies du
» corps; mais le remède à cette maladie
') épidémique des esprits, qui le trouvera?
» On peut savoir comment guérir un ma-
» lade qui désire sa guérison; mais celui
f) qui ne veut pas guérir et ne sait pas
» même s'il est malade 5 mais celui qui,
» aux portes de la mort même, a toute la
» confiance et la sécurité de la santé, par
» où le prendre, et qui le sauvera? Nous
» savons comment on peut réfuter une er-
» reur ou défendre un dogme; mais quelle
» réfutation reste-t-il donc à faire, ou
» quelle instruction reste-t-il à donner,
» quand le doute prend la place de tout,
» et que le premier dogme est le mépris de
» tous les dogmes? Nous connoissons le
»> frein que l'on peut mettre au fanatisme
» religieux, puisqu'on le trouve dans la
)) Religion même; mais comment arrêter
» le fanatisme philosophique? Où sera son
» contre-poids ? et comment faire entendre
» raison à des hommes qui n'ont pour règle
w de toute vérité que leur propre raison,
» et qui, comme ces pharisiens follement
» présomptueux dont il est parlé dans saint
» Jean , nous disent froidement et dogma-
» tiquement : Nous sommes sages, parce que
» nous sommes sages, et nous voyons parce
.)0 INTRODUCTION.
» que nous voyons, quia indemus ( i) ? En*
» lin, nous pouvons arrêter un torrent dans
n sa course impétueuse; mais ces eaux bour-
» beuses et stagnantes, d'une corruption rai-
»' sonnée qui complaît dans son repos, et
» ne laisse de l'énergie que pour l'intrigue
» et la cupidité, qui les remuera? et quel
» autre que Dieu, par un miracle singulier
» de sa miséricorde , peut nous tirer de
» cette torpeur indéfinissable qui décon-
>) certe à la fois, et les observations des sa-
» ges, et la sollicitude des pasteurs; et de
» ce marasme moral contre lequel ne peu-
» vent rien, ni la force de la raison, ni la
» force du zèle, ni la force des lois, ni la
» forces des armes (2)? »
Incompréhensible stupeur des hommes
de notre temps! Plus ils sont frappés, plus
ils s'endurcissent; plus la vérité fait d'efforts
pour les ramener à elle, plus ils sont indif-
férens à la vérité. Qu'ils meurent donc,
puisqu'ils veulent mourir! Mais ôtons-leur
du moins toute excuse; mettons à décou-
vert leur inconséquence et leur déraison;
forçons-les de rougir de l'idole à laquelle
(1) Joan., IX , 4i*
(2) Lettre pastorale de Mgr. i'Evèque de Troyes , à
i'occasion de sonenti'ée dans son diocèse, p. 1 1.
IlNTRODUCTJOiy. .?£
ils sacrifièrent tout, vérité, vertu, et la vie
même.
Nous aurons atteint ce but, si nous dé-
montrons que rindifférence en matière de
religion, qu'on ])iéconise comme le der-
nier eflbrl de la raison et le plus précieux
bienfait delà philosophie, est aussi absurde
dans ses principes que funeste dans ses effets.
Or, nous espérons environner de tant d'é-
vidence ces deux propositions, que ceux
même qui conserveroient le triste cou-
rage de les nier, ne tenteront même pas
de les combattre avec l'arme du raisonne-
ment.
Et d'abord, rien n'est plus absurde que
rindilïérençe, parce qu'elle ne peut raison-
nablement reposer que sur ces deux prin-
cipes : Que nous n'avons aucun iutérêt à
nous assurer de la vérité de la Religion, ou
qu'il est impossible de découvrir la vérité
qu'il nous importe de connoitre. Or, ces
deux principes sont également faux, égale-
ment absurdes : nous le prouverons, et
nous montrerons de plus qu'il existe pour
tous les hommes en général ^ et pour chaque
homme en particulier, un moyen sur,
aisé, infaillible, de se convaincre de la né-
cessité de la Religion, et de discerner la
véritable.
Bien, en second lieu, n'est plus funeste
3:2 INTIIODUCTION.
que l'indiOérence, parce qu'elle coniluit di-
rectement à toutes les calamités comme à
tous les crimes, parce qu'elle énerve et dé-
truit insensiblement toutes les facultés mo-
rales, parce qu'enfin elle est incompatible
avec Tordre de la société.
Et afin d ôter à la paresse, aussi bien qu'à
l'ignorance, jusqu'au plus léger jnétexte de
se tranquilliser dans cet état déplorable,
nous écarterons soigneusement toute discus-
sion qui suppose des connoissances étran-
gères au commun des hommes; en sorte que
le bons sens le plus ordinaire, suffira pour
qu'on lise ce livre avec fruit.
Peut-être quelques âmes foibles, quelques
esprits légers, mais non pervertis entière-
ment, après avoir été entraînés par ce qu'on
appelle le jnoiwenient du siècle ^ pénétrés
d'un juste effroi à la vue de l'abîme où ils
courent, se décideront*ils à examiner sé-
rieusement ce qu'ils ont jusqu'ici méprisé
sans le connoître. C'est là tout ce que nous
demandons d'eux; nous ne leur disons
point : Croyez; mais. Examinez.
Quoique notre sujet n'exige pas que
nous démontrions la vérité du Christia-
nisaie^nous en offrirons cependant assez
de preuves pour convaincre les incrédules
de bonne foi. Peut-être même y puiseront-ils
ane instruction plus utile que celle qu'ils
IMTxODUCTlON. 33
uuroienl pu tirer d'une réfutation directe de
leurs erreurs ; mais toujours certainement
ils trouveront assez de motifs qui justi-
fient et même commandent impérieuse-
ment l'o^anien que nous les engageons à en-
treprendre. Puissent-ils s'y déterminer pour
ia gloire de la vérité , et pour leur propre
bonheur! Quoi qu'on essaie de se persua-
der, ces deux^choses sont inséparables : il
n'y a de bonheur qu'au sein de la vérité,
parce qu'il n'y a de repos que là. L'erreur
enivre, Tindifférence assoupit; mais ni l'une
ni l'autre ne comblent le vide du cœur. Nous
ie répétons, notre unique désir, c'est qu'on
examine de bonne foi : nous ne nous sommes
proposé d'obtenir que cela ; et .si nous l'ob-
tenons d'un seul homme , notre travail sera
trop payé.
1.
*Vl'V\VV\VV\X\\\^i\VVVVV\\VVVVVVVVVV\'VVVVVVVVV\A.'V\\X\VVVVV\v\V\,VVVV\VVVVVV\'V><VVVVV\VV*
ESSAI
SUR L'INDIFFÉRENCE
EN MATIÈRE
DE RELIGION.
CHAPITRE PREMIER.
Cohsiclérations générales sur V indifférence reli-
gieuse. Exposition des trois systèmes auxquels
se réduit V indifférence dogmatique.
!_i 'esprit liuniain a ses époques de sagesse et de
vertige, de grandeur et de décadence , comme la
société ; et la société elle-même n'est assujettie à
ces révolutions diverses que parce qu'elles sont
naturelles à l'esprit humain, dont elle partage in-
variablement les destinées. Cette vérité qui , en
liant la morale a la législation, donne aux théories
politiques une hase fixe , n'avoit point échappé au
génie perçant de Pascal. Personne n'a mieux connu
le pouvoir de l'opinion . qu'il appelle la reine du
3.
56 LSSAl Mjli L'lNDirT\Lj;iii>Ll
monde j et Ton concevra qu'il ne dit rien de liup ,
si Ton entre un peu avant dans sa pensée , et qu'on
entende par opinion les doctrines dominantes.
Leur empire sur les hommes est absolu, quoiqu'il
ne devienne quelquefois apparent qu'à la longue ;
et c'est ce qui trompe tiint d'observateurs superfi-
ciels , incapables d'end)rasser , d'une seule vue de
lesprit, un vaste ensemble de rapports, et de lier,
à de grandes distances , le présent au passé. Ils
aperçoivent des faits, ils en cherchent la cause,
mais trop près d'eux ; spectateurs des tempêtes
qui agitent la société , du flux et reflux des événe-
mens dont se compose son histoire, ils expliquent
chaque vague par la vague qui la presse immédiate-
ment, au lieu de remonter d'abord à l'impulsion
qui les produit toutes. C'est ainsi qu'on a sérieuse-
ment attribué la Réforme du seizième siècle à la
jalousie d'un moine, et la révolution française à un^
déficit de quelques millions dans les finances.
Il faut le dire , car on ne le saura jamais assez :
tout sort des doctrines; les mœurs, la littérature, les
constitutions , les lois , la félicité des Etats et leurs
désastres, la civilisation, la barbarie, et cescnses
effrayantes qui emportent les peuples ou qui les re-
nouvellent , selon qu'il reste en eux plus ou moins
de vie.
L'homme n'agit que parce qu'il croit , et les
hommes en masse agissent toujours conformément
à ce qu'ils croient, parce que les passions- de la
multitude sont elles-mêmes déterminées par se^
KN AÏ.VTIÈP.i: DE RELIGION. 5 7
croyances. Si la croyance est pure et vraie, la ten-
dance générale des actions est droite et en harmo-
nie avec 'l'ordre : si la croyance, est erronée , les
actions au contraire se dépravent; car l'erreur vicie,
et la vérité perfectionne. Cela fut bien sensible à
l'origine du christianisme , lorsque la religion des
sens et la religion de l'esprit, subsistant à côté
l'une de l'autre dans la même société , les yeux
pouvoicnt , à toute heure , comparer leurs effets ,
en même temps que la raison comparoit leurs doc-
trines.
Il suit de là , premièrement , qu'à Tégard de la
société , il n'y a point de doctrine indifférente en
religion,, en morale , en politique ; secondement ,
que l'indifférence, considérée comme un état per-
manent de 1 âme , est opposée à la nature de
l'homme , et destructive de son être.
. . Nous disons qu'à l'égard de la société il n'y a
point de doctri^ie indifférente ; et il est étrange
qu on soit obligé de prouver, dans le siècle des lu-
mières , aux peuples chrétiens , un principe si évi-
dent que les nations païennes en av.oient fait une
des' premières maximes de leur politique. Elles
sQnt|C'ient que la stabilité des Etats dépendoit de la
stal/jlité des croyances. Aussi voyez combien , à
l'cpoque suitout de leur plus grande force réelle
/}t de leur gloire la plus pure , elles se montrèrent
jalouses de la conservation des doctrines établies.
On cônnoît le serment que faisoient les jeunes
Athéniens , dans le temple d'Agraule : «Je jure de
58 liSSAl SUR L'iNDIFFÉIŒiVCL
» combatlic jusqu'au tlei nier soupir pour les in-
» téréts de la religion et de la patrie ; et je resterai
» constamment attaché à la loi de mes pères. >»
Caton ne redoutoit tant l'introduction de la philo-
sophie des Grecs dans sa patrie , que parce qu'il
prévoyoit qu'en apprenant à disputer sur tout ,
les Romains finiroient par ne croire à rien. L'évé-
nement justifia complètement ses craintes. Bannis
plusieurs fois de Rome, les philosophes triom-
phèrent enfin de la résistance des lois , de la sa-
gesse du sénat, et des destins même de la ville éter-
nelle. Quelques rêveurs , aniiés du doute , firent
ce que n'avoient pu faire les forces du monde en-
tier; ils vainquirent avec des opinions cette répu-
blique superbe , qui avoit vaincu la terre; et c'est
un fait digne de la plus sérieuse considération ,
que tous les empires dont l'histoire nous est con-
nue , et que le temps et la prudence avoient affer-
mis , ont été renversés par des sophistes.
Toujours les grands changemens dans Fordrs
politique concourent avec des changemens sem-
blables dans les opinions ; et le secret de rémuer
les peuples n'est que l'art de les persuader. Plus
est vive cette persuasion , plus l'action qui eîi ré-
sulte est puissante. Mahomet persuade à quelques
Arabes que leur glaive doit soumettre l'univers i
l'Alcoran; et , en moins d'un siècle , le croissant e^:
arboré des rives del'Euphrate à celles de l'Ebre. Lu-
ther et ses disciples persuadent à une partie de
TEurope que la souveraineté réside dans le peu-
KlN MATfÈni: DE IlELIGION. Sç)
\)\c ; et bientôt le sang des rois ruisselle sur les
échafauds. La logique des nations est aussi rigou-
reuse que la vérité même de Dieu. Un individu
peut reculer devant des conséquences , la société
jamais. Quelque chose de plus fort que l'horreui'
de sa destruction l'entraîne ; et, même en péris-
sant , elle obéit à la loi générale, conservatrice des
êtres intelligens, à cette raison immuable, univer-
selle, qui fait, pour ainsi dire , le fonds de tous
les esprits, et dont rien ne saur oit altérer la recti-
tude inflexible, soit qu'elle s'applique à l'erreur
ou a la vérité.
Or, en toute doctrine , il y a nécessairement ou
vérité ou erreur ; toute doctrine influe donc ou en
bien ou en mal sur la société ; il n'existe donc point,
pour la société , de doctrine indifférente , à moins
rpi'on ne soutienne que le vice et la vertu , l'ordre
et le désordre, sont des choses indifférentes. On l'a
soutenu en effet; et je ne sache rien qui prouve
mieux l'existence de cette loi dont je parlois tout
?i l'heure , et qui force tôt ou tard les conséquences
les plus extrêmes de sortir de leur principe , parce
qu'il en coûte moins a l'orgueil de les avouer , et
quelquefois à la conscience de les réduire eu pra-
tique , (jii'à la raison de les nier.
Dans les âges qu'on appelle barbares , le chris-
tianisme avoit affermi et tempéré le pouvoir, sanc-
tifié l'obéissance, établi les vrais rapports sociaux,
épuré les mœurs , et souvent suppléé les lois. 11
avoit couvert l'Europe d'institutions admirables ,
jO Ei>SAl Î>IJU l'uSDIFFÉKENCE
qui , remplissant le vide toujours immense de^s
institutions politiques, rattachoient à VVAixt , par la
douce influence d'une charité prodigue dé bienfaits,
la classe innombrable des malheureux. Grâce à
l'empire qu'il exerça sur les idées , et plus encoi;e
sur les cœurs, l'homme devintsacré pour l'homme.
Il y eut bien sans doute des passions , et par consé-
quent des crimes; mais la religion savoit encore en
faire sortir des vertus nouvelles par le repentir.
Assujetties à la régie immuable des devoirs, les ac-
tions , comme les pensées , tendoient , dans leur
ensemble , au bien général ; et c'est le trait carac-
téristique de cette époque. On étoit puissant pour
le foible , et riche pour le pauvre. Au lieu de rêver
un ordre de choses exempt de toute imperfection,
on laissoit l'ordre existant se perfectionner peu à
peu de lui-même, et chacun, dans sa sphère, s'at-
tachoit à remédier au mal particulier qui le frap-
poit. De là , outre les largesses passagères , tant
d'établi ssemens durables érigés en faveur de l'indi-
gence , et qui s'élevoient, presque à chaque pas ,
dans les villes , dans les campagnes , sur les routes
publiques, comme les arcs de triomphe de la cha-
rité. On ne croyoit pas alors avoir rempli tous les
devoirs de l'humanité enjetant au malheureux un
morceau de pain : on savoit qu'un être sensible et
intelligent ne ^Jit pas seulement de pain (i), et que
(i) Non in solo pane vivit homo , sed inomniverbo
(fuod pradit deore Dei, Matth. iv, 4'
EN MATIÈRE DE RELIGIOIV. /| 1
les plus douloureuses angoisses ne sont pas les an-
goisses physiques. Une doctrine éminemment spi-
rituelle et compatissante enfanta une nouvelle
espèce de commisération sublime , occupée sans re-
lâche à recueillir les intelUgei^ces délaissées , à leur
distribuer avec mesure une nourriture salutaire.
Non moins noble dans ses émotions qu'inépuisable
dans ses ressources , la pitié ne s'étendoit pas uni-
quement aux besoins du corps. Les âmes infirmes .
les cœurs blessés eurent aussi leurs hospices ; et les
croyances étal )lies agissant a la fois sur les gouvor-
nemens et sur les nations , la société se trouva régie
par une puissance infinie d'amour.
11 est inutile d'observer qu'en rappelant l'in-
fluence de la religion sur les destinées du geiue
humain à cette époque , je considère uniquement
ses effets généraux, permanens et uniformes dans
toutes les contrées ; sans néanmoins que j'ignore
en combien de circonstances la félicité publique
fut troublée, soit par les passions particulières, soit
par des opinions plus ou moins opposées aux doc-
trines reçues; et, sous ce rapport, la plupart des
calamités dont l'histoire de ee période nous a con-
servé le souvenir, fortifient singidièrement ce que
j'ai dit du pouvoir absolu des croyances sur les
hommes en masse ; car , parmi ces calamités, toutes
celles qu'on peut attribuer au peuple, ou à une por-
tion du peuple, eurent pour cause quelque* erreur re-
ligieuse ou politique, dont la njuititude étoit imbue.
Cependant, malgré des c^ésordres partiels et de
4- ESSAI SUR l'iINDIFFÉRENCE
légères de'vialions , l'Europe s'avançoit vers la per-
fe(;tion ou le christianisme appelle les peuples
comme les individus, lorsque la Réforme vint su-
bitement arrêter ses progrés, et la précipiter dans
un abîme où elle s'enfonce tous les jours , et dont
nous ne connoissons pas encore le fond. Gomment
s'opéra cette révolution? Par un changement total
dans les doctrines. Au principe d'autorité , base
nécessaire de la foi religieuse et sociale , on sub-
stitua le principe d'examen, c'est-à-dire que l'on
mit la raison humaine à la place de la raison divine,
ou l'homme à la place de Dieu. L'homme alors re-
devint ennemi de l'homme, parce que, souverain
de droit dans l'ordre politique comme dans l'ordre
religieux, chacun prétendit de fait à l'empire, et
voulut établir le régne de sa raison particulière et
de son pouvoir particulier; prétention absurde,
mais conséquente, et qui devoit aboutir inévitable-
ment à la servitude politique et à l'anarchie reli-
gieuse , qui n'est en réalité que la servitude de
toutes les erreurs. Telle fut la cause des guerres fu-
rieusesquiensanglantèrentrAllemagne, laBohéme,
la France, l'Angleterre, les Pays-Bas. L'esprit d'in-
dépendance , ou l'esprit de domination , car , sous
des apparences opposées , ce n'est au fond que le
même sentiment, passades opinionsdans les mœurs.
On avoit nié l'autorité , on s'affranchit de l'obéis-
sance ; et chaque négation nouvelle conduisit à une
nouvelle destruction. En niant le sacrifice , on dé-
truisit le culte et les monumens du culte ; en niant
UN MATIÈRE OK RELI^GIO^. ^5
le libre aibitrc , la vie future , on détruisit les
devoirs; en niant Dieu enfin , on détruisit tout ,
les lois , la société , l'homme même.
/Vprès une expérience si décisive , je ne pense pas
qu'on soit tenté de révoquer en doute l'extrême in-
fluence des doctrines sur la société, ni de supposer
qu'il puisse y en avoir d'indifférentes pour elle. ]\lais
si l'on ne veut pas en croire l'expérience, qu'on en
croie au moins la philosophie. JNe s'autorisoit-elle
pas naguère , pour propager ses erreurs qu'elle a|)-
peloit des vérités, du rapport intime , inséparable,
qui existe entre les croyances et les actions, entie
la félicité ou le malheur du genre humain et le^
opinions régnantes? Elle n'a cessé, pendant cin-
quante ans , de nous répéter cette maxime ; et les
preuves dé fait dont il lui a plu récemment de l'ap-
puyer, en ont porté, pour les plus aveugles, la dé-
monstration jusqu'à l'évidence.
Il suifiroit de savoir qu'aucune doctrine n'est in-
différente par rapport à la société, pour conclure
que l'indifférence est opposée à la nature de l'homme
essentiellement sociable. Toutefois, sans insister
sur une conséquence dont la justesse ne seroit peut-
être pas universellement sentie , essayons de par-
venir à cette vérité par une autre voie.
On peut définir l'indifférence absolue, « l'ex-
^j tinction de tout sentiment d'amour et de haine
^> dans le cœur, à raison de l'absence detoutjuge-
» ment et de toute croyance dans l'esprit. » Or ,
juger, croire, aimer, haïr, sont des actes inhérens
i%l\. i:Si)Al Sun LflNDlFFEREKCE
à la nature des êtres inlelligens. C est Jcur modr
essentiel d'existence; et les en dépouiller ce seroit
les anéantir. Otez le désir ou l'amour , vous dé-
truisez la volonté ; ôtez la conviction ou la loi , et
j'entends par ce mot l'acquiescement de l'esprit à
une vérité réelle ou présumée, vous détruisez l'in-
telligence ; car être intelligent , c'est juger , c'est
prononcer qu'il y a bien ou mal , vérité ou erreur
dans les objets ou dans les idées que l'esprit consi-
dère. Notre raison peut se tromper sans doute ,
parce qu'elle est finie , c'est-à-dire imparfaite ,
et que mille causes étrangères concourent encore
à la troubler; elle juge mal , parce qu'elle ne voit
qu'une partie de ce qu'il faudroit voir pour bien
juger , ou ne le voit qu'à travers des nuages qui
l'obscurcissent ; cependant , alors même elle n'est
point indifférente, elle juge nécessairement d'après
ce qu'elle aperçoit ou croit apercevoir.
Il est vrai que , lorsqu'exempts de préoccupa-
tion , nous reconnoissons que nous ne sommes pas
suffisamment éclairés , nous possédons la faculté de
suspendre notre jugement; mais cela même est un
jugement d'une autre espèce, ou la déclaration d'une
vérité clairement aperçue , je veux dire de notre
ignorance invincible pu volontaire. En ce cas, l'in-
différence devient non-seulement possible , mais
inévitable; car comment aimer ou haïr ce qu'on
ne connoîtpas? Cependant cette indifférence par-
tielle ou relative n'est pas, comme l'indifférence
absolue, la destruction de l'intelligence; elle n'est
EH MATIÈRE DE JRELIGIOi^. 4^
que l'effet affligeant, soit de sa limitation naturelle,
soit des bornes arbitraires que lui prescrit une vo-
lonté foibleou corrompue; et l'indifFérence, sous
ce dernier rapport, rentre dans le domaine de la
morale ; car , lorsqu'il dépend de nous de connoître,
ce peut être un crime, et un très-grand crime, de
rester indifFërcnt.
Du reste l'indifférence , quelle qu'elle soit, n'est
jamais propre qu'à humilier , puisque toujours elle
résulte du défaut de lumières ou de l'imperfection
de l'intelligence. Quelle gloire une créature rai-
sonnable pourroit-cUe tirer d'une ignorance qui la
dégrade? Supposez cette ignorance sans cesse crois-
sante , l'indifférence croîtra proportionnellement ,
et vous arriverez en même temps à l'indifférence
complète et à l'idiotisme absolu.
Pour que l'homme fût indifférent sur ce qu'il
connoît , il faudroit qu'il y eût quelque chose d'in-
di fièrent en soi: « or, je ne crains pas d'avancer,
'> dit un de nos écrivains les plus profonds, qu'il
'> ny a rien de ce genre , rien d'indifférent , ni dans
» la nature, ni dans les lois, ni dans les mœurs ,
» ni dans les sciences et les arts, ni, à plus forte
'> raison, dans la religion.... En tout il y a vrai
> et faux, bien et mal, ordre et désordre: bien et
» mal moral, bien et mal philosophique, bien et
» mal politique, bien et mal littéraire, oratoire,
» poétique, etc., etc.; bien et mal dans les lois
» comme dans les arts , dans les mœurs comme
•j dans les manières , dans les procédés comme
\0 jissAi suK l'indifférence
>i clans les opinions, dans la spéculation comme
» dans la pratique (i). » Aussi l'homme , en réa-
lité, n'est-il indifférent que sur ce qu'il ij^nore , ou
sur ce qui n'existe pas a son égard. 11 est en rela-
tion d'amour ou de haine avec tous les oh jets de
SCS pensées, et tient à ses jugemens quelquefois
plus qu'a la vie même (*).De là le désir inné défaire
prévaloir nos opinions , même sur les choses les
plus frivoles; de là le charme de l'étude , d'autant
plus vif que l'intelligence est plus cultivée et plus
étendue ; de là les controverses de tout genre , sur
la physique et sur la morale , sur la théologie et
sur la grammaire ; de là les sectes et les académies ,
les discordes puhliques et les spectacles , les pas-
sions qui éhranlentla société, et les vertus qui la
conservent ; de là enfin l'esprit de prosélytisme ,
si ridiculement reproché aux chrétiens, et qui se
rencontre partout où existe une persuasion quel-
conque , dans les conversations comme dans les
chaires , dans la politique comme dans les lettres ,
dans les sciences comrne dans les mœurs , dans la
philosophie comme dans la religion , avec cette
seule différence , que , dans la religion , il est plus
durable et plus noble, parce qu elle renferme plus
de vérités, et des vérités plus importantes.
(i) Sur la tolérance des opinions, par M. de Bonald,
Spectateur français au XIX*" siècle, tome TV, p. 69-71.
(*) Toute opinion peut être préférée à la vie , dont
i'amour paroit si fort et si naturel. Pascal,
£N MATIÈRE DE RELIGION. /j/
Parlez à ce laboureur , occupé à remuer Ja terre,
lies lois de l'attraction qui la maintiennent dans
son orbite; inintelligibles pour lui, vos discours
le laisseront indifférent sur les lois dont vous l'en-
tretenez, et qu'il ignore. Il s'en faut beaucoup,
cependant, que ces lois en elles-mêmes soient in-
dilï'érentes , puisque Tordre de l'univers en dé-
pend; aussi ne sont-elles rien moins qu'indiffé-
rentes à l'astronome, qui en démontre l'existence,
calcule par leur moyen les phénomènes célestes ,
et ne se lasse point d'en contempler la régularité
admirable et la merveilleuse fécondité.
Ainsi le domaine de l'indifférence se rétrécit à
mesure que l'intelligence se développe. Dieu n'est
indifférent sur rien , parce qu'il connoît tout : la
matière est indifférente à tout, parce qu'elle ne
connoît rien. L'homme, placé entre ces deux ex-
trêmes, est plus ou moins indifférent, selon qu'il
ignore ou connoît plus ou moins , c'est-à-dire se-
lon qu'il se rapproche des êtres purement maté-
riels, ou de l'Etre souverainement intelligent :
d'où vient que le matérialisme conduit à l'indiffé-
rence spéculative , et par suite à l'abrutissement ;
tandis que la Religion , en élevant l'homme ù
Dieu, en le familiarisant avec les plus hautes pen-
sées et les doctrines les plus spirituelles, perfec-
tionne à l'infmi son intelligence (*), et ne lui per-
(*) Il jEst clair qu'il s'agit uniquement de la vraie re-
48 ESSAI sur» LlIXDllFJjllVEiNCK
met d'être indifférent sur rien de ce qui l'intéresse
essentiellement.
Et c'est ici qu'il est nécessaire de se rappeler
notre dégradation primitive, et le perpétuel com-
])at des sens contre Fesprit, qui en est la suite,
pour comprendre comment la religion , à raison
même de la perfection qu'elle exige de nous , et de
sa perfection propre , devient pour plusieurs un
objet de haine , et ensuite d'indifférence. Comme
tout en elle est vérité rigoureuse , il n^y? a rien à
ses yeux d'indifférent, ni dans le dogme, ni dans
les mœurs , ni dans le culte. Elle ne peut donc
laisser l'homme libie de croire et d'agir à son gré ;
elle le contraint de soumettre sa raison à la foi ,
SCS penchans aux devoirs , son corps même aux
pratiques qu'elle impose. Or , en s'assujettissant de
la sorte l'homme tout entier , elle fatigue et déses-
père ses passions. Jamais soumises, même lors-
qu'elles obéissent , elles travaillent sans relâche à
briser un joug qu'elles ne portent qu'en murmu-
rant. L'orgueil , père du mensonge y et éternel en-
nemi de l'autorité , suggère à l'esprit une foule de
sophismes , d'autant plus séduisans qu'ils flattent
les secrets désirs du cœur. On est bien près de
cesser de reconnoître pour vrai ce qu'on imagine
avoir intérêt de trouver faux. Peu à peu les pré-
jugés s'affermissent et s'étendent; l'exemple en-
ligion. Les autres ne sont que des opinions, et, en cp
qu'elles ont de faux , des opinions pernicieuses.
■■'-s
EN MATIÈRE DE IIELTGION. ^9
traîne , et presque toujours dominé malgré soi
par le principe d'aulorité qu'on attaque, chacun
fonde sa conviction sur la feinte conviction d au-
trui. Telle est , en abrégé , l'histoire de toutes les
rébellions contre la vérité : on doute , parce que
les autres doutent; on nie, parce qu'ils nient, et
qu'il est commode de nier et de douter. Toute-
fois , au premier moment , on sent le besoin de
remplir le vide des symboles qu'on rejette ; on
veut croire encore , et nécessairement , car la foi
est dans la nature de l'homme , et l'on ne s'avance
que par degrés vers l'indrédulité absolue. Ainsi
l'on saisit avidement les apparences de vérité qui
se présentent ; on s'y attache avec une espèce
d'obstination violente , comme on se prend à des
débris dans un naufrage; et l'aveugle persuasion
de l'erreur produit le fanatisme de la conduite.
Mais chaque erreur n'a qu'un temps, et niéme
assez court ; elles ne sauroient s'établir à demeure
dans la raison humaine; elles y vivent, si j'ose
ainsi parler , sous la tente : on passe donc forcé-
ment de l'une à l'autre, jusqu'à ce qu'on les ait
épuisées toutes. Alors, plutôt que de reveni'r à la
vérité qu'on craint , on s'arme contre elle de l'i-
gnorance , de la distraction et de l'oubli. Une vc^
lonté perverse la bannit sévèrement de l'iiUelli-
gence : on la traite comme ces proscrits c[irôn ne
sauroit convaincre- devant la loi , et qu'un tyran
jaloux fait disparoitre tout vivans de iaisei^iétë.-' '^-^
Quand un peuple arrive à cet état -d'mdîff^
'• 4
5o ESSAI snii l'indifféuencg
ronce absolue pour la véiilé, sa fin, ncn doutez
pas, est prochaine. C'est le sii^ue 1(; moins é(pii-
voque de la décrépitude des nations. Dans leur apa-
thique insouciance , elles ressemblent à un vieil-
lard (jui a perdu tous ses souvenirs : il n'y a plus
à détruire en lui que quelques organes usés, dont
les causes naturelles achèvent chaque jour la dé-
composition rebutante. Objet de pitié et de dégoût,
même pour les petits enfans , qu'un noble instinct
empêche de reconnoître l'homme là où ils n'aper-
çoivent plus la pensée , on le voit traîner stupide-
ment un reste de vie matérielle , et , sans désirs
comme sans regrets , s'enfoncer peu à peu dans la
mort.
Sans doute il dépendroit des gouvernemens de
prévenir cette dissolution terrible , en protégeant
contre les passions les doctrines vitales , source de
la vigueur et de l'énergie qu'on remarque dans
certaines sociétés. L'autorité peut tout, soit pour
le bien, soit pour le mal ; car, en mal comme en
bien , on n'agit sur les peuples que par l'autorité;
^t l'clutorité générale, lorsqu'elle demeure ce
qu'elle doit être ^ prévaut toujours et nécessaire-
ment- sur les autorités particulières qui tendroient
à renverser l'ordre , ou par la violence ouverte ,
ou , plus dangereusement , par des opinions : et c'est
,31iên>e la raison de la durée perpétuelle de la so-
ciété religieuse , dont l'autorité générale , en vertu
d'un privilège divin , es-t à l'abri des erreurs et des
foiblesses auxquelles l'autorité est sujette dans la
EN MATIÈKE DE RELIGION. 5l
sociclc politique. Mais communément , loin de
mettre un frein à la licence des pensées , lorsqu'il
seroit temps encore d'en arrêter les progrès , les
Gouvernemens la favorisent, au moins par leur
exemple. Ce sont eux qui , les premiers, cessent
de croire ; et l'irréligion part du pouvoir , ou d'au-
tour du pouvoir , pour se répandre , de proche en
proche, jusque dans les derniers rangs de la na-
tion. Plus attaché à ses croyances, parce qu'il a
moins de motifs de souhaiter qu'elles soient fausses,
le peuple résiste long- temps à l'influence des classes
supérieures. Il défend , avec sa conscience , sa foi
qu'on attaque avec de l'esprit, et entoure au fond
de son cœur, d'une harrière sacrée, ses consola-
tions et ses espérances. Mais quand une fois il a
succombé ; quand , à force de le corrompre , on a
changé ses intérêts ; quand les vices les plus hi-
deux sont devenus ses mœurs habituelles , sans
que le remords trouble son sommeil; quand les
peines et les récompenses d'une autre vie ne lui
paroissent plus que des préjugés puérils, que la
Religion a perdu pour lui ses terreurs , et qu'il
en ignore également les dogmes et les préceptes ;
quand il sourit de pitié au seul nom de Dieu :
alors je me demande en tremblant, s'il reste quel-
que moyen humain de ramener un tel peuple à
la croyance de la vérité, et à la pratique de la
vertu; je me demande si, de ces êtres dégradés,
on peut encore faire des hommes; et je n'ose pro-
noncer.
4.
!)2 ESSAI suii l'iindiffluencl:
Au reste, il est a propos de faire observer qu'on
doit exclure du nombre des indifFërens réels, beau-
coup de ceux qui affectent cette triste prétention;
car, pour quiconque n'est ni stupide, ni grossiè-
rement ignorant, il n'est pas si facile qu'on pour-
roi t le penser d'être indifférent sur la Religion,
que nous retrouvons partout, a cliaque instant,
en nous et hors de nous , et qui partout fait notre
tourment ou notre consolation. Ainsi , la Religion
n'est point indifférente à cette secte de philosophes
qui, s'efforçant naguère d'en abolir jusqu'au nom,
démolirent ses temples , et égorgèrent ses minis-
tres. La haine, une implacable haine, voilà le
sentiment qui anime ces apôtres d'impiété , dont
le fanatisme aveugle sacrifieroit la société entière
au triomphe de leurs principes désastreux. Certes ,
il faut plaindre ces insensés, il faut flétrir avec
horreur leurs maximes; mais il ne faut pas tenter
de les guérir par le raisonnement : il y a un excès
de délire qui interdit toute discussion. Ce n'est
donc pas à ces hommes emportés que sadressenjt
les réflexions qu'on va lire. La vérité , pour être
sentie , demande un esprit plus calme , et surtout
un cœur susceptible encore de s'ouvrir à ses in^-
pressions. j.;
Il existe une sorte d'indifférens que nous n'a-
vons, pas, .uon plus dessein de combattre. Je veu3f:
parler de'jCes fpibles chrétiens qui , séduits par les
plaisirs, \ distraits pai: les affaires, ou subjugués
peut-être par le respect humain , s'abandonnent au
EN MATIÈUE DE JŒLIGION. bo
lorrenl du siècle , éloignent de leur pensée des vé-
rités importunes, sans les révoquer en doute, et,
dans leur inconséquence, ne tiennent à la Reli-
gion que par une foi stérile et de languissans re-
mords. Que dire à ces infortunés ? Ils se condam-
nent eux-mêmes. Leur raison ne se refuse à aucun
aveu. Ce n'est pas là qu'est le siège du mal. Ils
n'ont pas besoin d'être convaincus , mais remués ,
mais justement effrayés sur le sort qui les attend.
11 faudroit porter la terreur dans leur conscience
assoupie, et la réveiller au bruit formidable des
vengeances du Dieu dont ils fatiguent- la patience
et tourmentent la miséricorde.
Cette tâche n'est pas la nôtre. Nous n'avons en
vue, dans cet Essai , que les indifférens systéma-
tiques , ou ces philosophes insoucians , qui , à force
d'avoir entendu répéter que toutes les religions
sont indifférentes , les méprisent toutes sans ies
connoître, refusent d'examiner s'il en est une vé-
ritable , rougiroient même d'y penser ; et, sur l'a-
veugle foi d'un préjugé absurde , s'imaginant que
la suprême sagesse consiste à ne se point inquiéter
de l'avenir, végètent dans un profond oubli du
premier devoir d'une créature raisonnable , qui
est de s'instruire de sa fin , de son origine 61 de ses
destinées. Ce que l'un regarde comme indiffèrent,
paroît quelquefois à un autre d'un très-haut inté-
rêt, selon la mesure de connoissances et de lu-
mières de chacun. On peut même assurer que
l'indifférence varie à l'infini : elle offre autant de
54 ESSAI SUR l'indifférence
nuances diverses qu'il y a , non-seulement d'indi-
vidus indifferens, mais de degrés dans le dévelop-
pement de Tintelligence , de combinaisons de pcn-
sées et de situations d'âme possibles , pour chaque
individu.
Cependant , considérée , non dans les hommes ,
mais dans les doctrines , elle se réduit à trois sys-
tèmes, dans l'un desquels il faut nécessairement
entrer dès qu'on sort de la vérité catholique : car
on ne peut l'attaquer qu'en niant , soit l'autorité de
l'Eglise , soit l'autorité de Jésus-Christ , soit l'auto-
rité de Dieu ; trois grandes destructio ns ou erreurs ,
qui constituent l'hérésie , le déisme et l'athéisme.
Nous diviserons donc en trois classes les indif-
ferens dogmatiques. La première comprend ceux
qui , ne voyant dans la religion qu'une institution
politique , ne la croient nécessaire que pour le
peuple. La seconde renferme ceux qui admettent
la nécessité d'une religion pour tous les hommes ,
inais qui rejettent la révélation. La troisième enfin ,
se compose des indifferens mitigés , qui reconnois-
sent la nécessité d'une religion révélée, mais per-
mettent de nier les vérités qu'elle enseigne, à Tex-
ception de certains articles fondamentaux.
Après quelques réflexions sur chacun de ces sys-
tèmes , réflexions qui suffiront pour en montrer
l'inconséquence et l'absurdité, nous ferons voir
qu'en dernière analyse , ils aboutissent tous au
même point , c'est-à-dire à l'indifférence absolue
pour la vérité en matière de Religion. Nous nou^t
EN MATIÈRE DE RELIGION. 55
allachcrons donc à comballrc celte indifférence
monstrueuse, en renversant les seuls principes sur
lesquels le raisonnement puisse essayer de l'claLlir ;
en sorte que tous les indiiïerens, quelque modifi-
cation que chacun d'eux juge à propos de mettre
à la doctrine générale de rindiffe'rencc, se trouve-
ront réfutés ensemble par ce qui sera dit de cette
doctrine, que nous prouverons leur être commune
à tous.
Que ceux à qui cet ouvrage est destiné souffrent
que je les conjure d'écarter , en le li^nt , tout es-
prit de contention. A quoi sert-il de se tromper
soi-même? On ne détruit point la vérité en s'opi-
niatrantàlaméconnoître; elle n'en reste pas moins
ce qu'elle est , et son jour arrive tôt ou tard. En
ce jour inévitable, et déjà près de nous, la vanité
d'avoir repoussé la lumière sera de peu de conso-
lation. Recevons-la donc avec joie, de quelque
part qu'elle nous vienne. Honorons l'intelligence
qui nous a été donnée , en l'élevant jusqu'à la con-
templation de la vérité infinie , immual)le , qui
renferme en son sein nos éternels intérêts. No^f^
perfection est de la connoître, et notre bonlieur
est de l'aimer. Créés pour elle et pour l'immorta-
lité , songeons que la vie va nous échapper, nous
échapper pour toujours : levons plus haut nos re-
gards , et , voyageurs d'un moment dans des ré-
gions étrangères, ne mettons point un triste or-
gueil à nous persuader que nous n'avons point de
patrie.
56 ESSA.I suH l'indifférence
CHAPITRE II.
Considérations sur le premier système d'indiffé-
rence ^ ou sur la doctrine de ceux qui^ ne voyant
dans la Religion qu'une institution politique j
ne la aboient nécessaire que pour le peuple.
On trouve la Religion près du berceau de tous les
peuples , comme on trouve la philosophie près de
leur tombeau, a Aucun Etat ^ dit Rousseau, ne fut
3î fonde, que la Religion ne lui servît de base (i). »
Et quand la philosophie , récemment , a voulu
fonder un Etat sans Religion , elle a été forcée de
lui donner pour base des ruines ; elle a établi le
pouvoir sur le droit de le renverser , la propriété
sur la spoliation , la sûreté personnelle sur les in-
térêts sanguinaires de la multitude , les lois sur ses
caprices. Cet ordre social philosophique a existé
(juelques mois, pendant lesquels l'Europe a vu
s'accumuler en son sein plus de calamités et de
forfaits que n'en offre l'histoire des dix siècles pré-
cédens ; et si Dieu n'avoit abrégé ces jours affreux ,
je ne sais s'il seroit demeuré un être humain vi-
vant, pour recueillir le fruit de la plus terrible
leçon qui ail jamais effrayé la terre.
(i) Contrat social , liv. IV, chap. viii.
KN MATIÈRE DE KELIGION. 6j
Quoi qucn aient dit quelques sophistes, il est
donc prouvé, par le fait, qu'un peuple athée ne
sauroit suhsister (*) , puisque la seule tentative de
substituer l'a théisme à la Religion a bouleversé
de fond en comble la société en France. Aussi l'o-
pinion contraire, avancée d'abord comme un sim-
ple paradoxe , par des hommes d'une imagination
déréglée , n'a-t-elle pu devenir une croyance que
pour un petit nombre d'insensés, non moins dé-
pourvus de lumières que pleins d'orgueil, et si
profondément pervertis , qu'en eux chaque pensée
étoit un crime.
Dans tous les temps, on a senti que la Religion
étoit l'unique fondement des devoirs , comme , à
leur tour , les devoirs sont l'unique lien de la so-
ciété. Rien ne peut suppléer la conscience, qui
elle-même supplée tout. On a beau parler aux
hommes de bien pid^lic , d'intérêt général , Tinté-
(*) L'athée Diderot, appréciateur non suspect de sa
propre doctrine , convient de ceci ; et son aveu a d'autant
plus de poids, qu'il est consigné dans une correspon-
dance qui , n'étant point destinée à voir le jour, doit re-
présenter plus fidèlement que ses autres ouvrages les
véritables sentimens de l'auteur. Voici ses paroles : « On
» a dit quelquefois qu'un peuple chrétien , tel qu'il doit
» être suivant l'esprit de l'Evangile , ne sauroit subsister.
» Cela seroit bien plus vrai d'un peuple philosophe , s'il
» étoit possible d'en former un ; il trouveroit sa perte , au
» sortir du berceau , dans le vice de sa constitution. »
Correspondance littéraire , etc , , par Grimm et Diderot >
tom.r% pag.492.
58 12SSAI SUR l'indifféuence
rét particulier sera constamment leur mobile ; et
la puissance même de la Relij^iou consiste en ce
qu'elle montre à chacun un intérêt immense à con-
courir au bien général. Il ne faut que du bon sens
pour voir cela. Les législateurs de l'antiquité ne s'y
méprirent point; au lieu de raisonner follement
contre la Religion , ils s'en servirent pour conso-
lider l'édifice social ; ils la placèrent partout , dans
la^ famille, près des foyers domestiques, et dans
l'Etat, comme partie de la constitution et du Gou-
vernement. Ils firent descendre les lois du ciel , et
attachèrent, par l'opinion, quelque chose de divin
à tous les événemens de la vie humaine , à toutes
les institutions civiles, aux objets inanimés même ,
aux bois , aux fleuves , aux pierres destinées à sé-
parer les héritages : et , si l'on y regarde de près ,
on se convaincra que le paganisme ne multiplia
les dieux à l'infini qu'à cause du besoin infini que
l'homme a de la Divinité.
Quand les mœurs se corrompirent, quand la
raison commença d'examiner ses croyances avec
aversion , il lui fut aisé sans doute de reconnoître
la fausseté du polythéisme; mais ce n'étoit pas ce
qu'il y avoit de faux dans la Religion , qui contra-
rioit les pencbans du cœur , et par conséquent ex-
citoit sa haine : aussi la philosophie , laissant l'ido-
lâtrie en paix , dirigea principalement ses attaques
contre les vérités importunes aux passions , contre
les principes de la morale , contre les peines et
les récompenses futures , contre l'immortalité de
EN MATIÈRE DE lŒLIGION. Sq
lame Cl l'existence de Dieu. La licence quelle pro-
tegeoit lui fournit de nombreux disciples : mais ,
loin de révoquer en doute la nécessité politique de
la Religion , ils en furent tellement frappés , qu'ils
la confondirent avec les institutions purement
politiques , et la crurent une invention du légis-
lateur. A ce titre , elle demeura extérieurement
sacrée comme les lois ; et le magistrat , imbu des
maximes athées d'Epicure, auroit puni, avec une
inflexible sévérité , toute atteinte portée au culte
établi.
Avant d examiner ce système philosophique , i 1
est à propos de le voir , pour ainsi dire , en action ,
chez les anciens et chez les modernes. C'est le plus
court et le plus sûr moyen pour s'en former une
juste idée.
Il s'introduisit chez les Romains vers le déclin
de la république , et son origine concourt avec la
décadence des vertus publiques et privées. Cepen-
dant, il pénétra d'abord parmi les grands et les
riches , toujours aisément séduits par ce qui flatte
l'amour-propre , tranquillise les passions , et sou-
lage le tourment de l'ennui ; le peuple , assez long-
temps, fut étranger à la nouvelle philosophie, et
l'on doit rapporter à cette époque le tableau qu a
tracé Gibbon de l'état religieux de l'empire.
(( Les différens genres de cultes qui régnoient
)> dans le monde romain étoient tous considérés
)) par le peuple comme également vrais, par lo
6o liSSAi SUR l'indifféueinge
» philosophe comme dgalcment taux, par le ma-
)) gistrat comme e'galcment utiles : et cette tole'-
)) raiice procluisoit non-seulement une indulgence
M mutuelle, mais un veritahle accord entre les
)) religions.
)) La superstition du peuple n'ëtoit mêlée d'au-
3» cune haine, d'aucune aigreur théologique, ni
)) enchaînée dans le cercle d'un système exclusif.
)) Le dévot polythéiste , tout attaché qu'il étoit à
» son culte , et au rit national , admettoit , avec
)) une foi implicite , toutes les religions de la
>ï terre
)) Les philosophes conservoient , dans leurs écrits
« et dans leurs conversations, l'indépendance et la
)) dignité de leur raison ; mais pour leurs actions
» ils se soumettoient aux règles établies par les lois
» et par l'usage. Regardant avec un sourire de pitié
» et d'indulgence les erreurs du vulgaire , ils pra-
» tiquoient avec exactitude les cérémonies reli-
)) gieuses de leurs ancêtres; ils fréquentoient dé-
>ï votement les temples des dieux ; tel même d'entre
w eux, jouant un rôle sur le théâtre de la super s-
» tition, cachoit les sentimens d'un athée sous la
» robe d'un pontife. Il eût été difhcile de détermi-
» ner des hommes qui raisonnoient ainsi à s'entre-
" disputer sur les différens modes de croyance ou
» de culte. Il leur étoit fort indifférent que les fo-
5> lies de la multitude prissent telle forme plutôt
V que telle autre: et ils approchoient avec le même
EN MATIÈRE DE RELfGlON. 6l
» mépris intérieur et le même respeet apparent des
M autels du J upi ter de Libye , de celui de l'Olympe,
» ou de celui du Cap i tôle (i). »
On seroit moins surpris de la complaisance avec
laquelle M. Gibbon peint l'incrédulité romaine,
s'il en avoit ignoré les épouvantables effets. Mais il
savoit mieux que personne que le mépris intérieur
des philosoplies , non pas seulement pour le Jupi-
ter de Libye et celui de V Oljinpe y mais pour toute
divinité quelconque, ne tarda pas à se propager
parmi les dévots polythéistes y etqu'à l'exemple des
grands , devenue indifférente à tout , hors au plai-
sir, la multitude se désabusa tellement desyô//<?5
et des superstitions antiques , que l'empire, privé
de l'appui qu'il empruntoit de la Religion, chan-
cela tout à coup comme un homme ivre, et dis-
parut enfin dans la fange , où le traînèrent avec
ignominie des peuples forts de leurs croyances et
de leurs mœurs. Montesquieu ne craint pas d'at-
tribuer sa chute à la philosophie d'Epicure , dont
M. Gibbon admire si naïvement le résultat (*). 11
ne s'est pas aperçu que le tableau qu'il a voulu ren-
(i) Histoire de la décadence et de la chute de Vem»
pire romain y tom. J^^, cliap. ii.
(*) Bolingbrocke pense sur ce point absolument comme
Montesquieu, u L'oubli et le mépris de la Religion fu-
» rent, cllt-il, la cause principale des maux que Rome
« éprouva dans la suite ; la Religion et l'Etat déchurent
» dans la même proportion. » Tom. IV, pag. 428.
62 ESSAI SUR l'iNDIFFÉRENCU!
dre attrayant n'est qu'une efTrayante deseription
du vice intérieur qui devoit irrcmédia] dément
conduire Rome à sa perte.
Si l'on considère attentivement le genre hu-
main, à lëpoque ou commence cette grande révo-
lution, on n'aura pas de peine à démêler, à travers
l'éclat des événemens , les causes qui la rendoient
nécessaire. Le corps social étoit épuisé, et l'appa-
rence de vigueur qu'il continua de montrer quel-
que temps encore, tenoit presque uniquement à
la conservation de la discipline militaire , qui s'al-
téra bientôt comme tout le reste. La puissance ab-
solue des empereurs suppléa momentanément aux
lois, aux mœurs, à la Religion. 11 y eut je ne sais
quelle triste imitation.de l'ordre, parce qu'on
obéit, et l'on obéit parce qu'on trembla. L'épée
du légionnaire fut le sceptre avec lequel on gou-
verna ces fiers Romains qui avoient donné des fers
au monde entier; et comme il n'y avoit jamais eu
d'exemple d'une semblable domination, jamais il
n'en exista d'une pareille servitude.
A partir du règne de Tibère, on voit les âmes se
dépraver à un point qui étonne même aujour-
d'hui ; ou plutôt on voit se manifester une dégra-
dation déjà existante , et qui n'attendoit pour se
produire au grand jour, et prendre en quelque
sorte une solennelle possession de l'opprobre,
qu'un premier exemple et un indigne salaire. A la
vérité, quelques rares vertus apparoissoient encore
de loin à loin dans la société, comme ces feux
EN MATIÈRE DE RELIGION. 63
qu'on allume la nuit sur les bords d'une mer ora-
geuse pour indiquer la route au navigateur; mais
elles semLloient ne Lriller que pour éclairer les
naufrages qu'elL's auroient dû prévenir. Et ces ver-
tus elles-mêmes , examinées de sang-froid , qu'e-
toient-elles, après tout, que le facile courage de
mourir, disons mieux, de se dérober à la fatigue
de vivre? La force des plus hautes âmes consistoit
à plier sous le fardeau de ces temps effroyables.
Qu'on juge du peuple entier par les exceptions.
L'esprit humain ne savoit plus où se prendre.
Dépouillé de ses croyances et de ses opinions
même, il nageoit au hasard dans un océan immense
d'incertitudes et de doutes. Il n y avoit plus de pa-
ganisme , il n'y avoit plus même de philosophie , à
moins qu'on n'appelle de ce nom ces vagues jeux
del'esprit, dont quelques Romains amusoient leurs
loisirs dans les jardins de leurs i^illa^ ou sous les
portiques de leurs palais, sans que de tous ces dis-
cours ingénieux il sortît une règle fixe de conduite
et un principe pour la conscience. On dissertoit sur
les dieux pour douter s'ils existoient; sur les de-
voirs, pour les éluder; sur la mort, pour con-
clure qu'il falloit se hâter de jouir de la vie; et,
par-dessus tout, on s'abandonnoit mollement au
courant du fleuve, qui emportoit pêle-mêle les dé-
bris de l'ordre social, et les hommes, et les insti-
tutions, et l'empire même.
Toutefois, malgré l'indifTérence générale , et
peut-être à cause de cette indifférence, le culte
64 ESSAI SUR l'iiNDIFFÉUENGE
subsistoit encore; mais un eiJtc vide de foi, et
par conséquent dépourvu d'effet. On continuoit
d'attester à la tribune les dieux immortels : jamais
les rhéteurs ne furent plus féconds en maximes
sévères , en pompeuses sentences de morale : et ce-
pendant la société s'affoiblissoit à vued'œil; car
des phrases ne sont pas des croyances , et de futiles
déclamations ne remplacent point les doctrines
sociales. La philosophie elle-même, bien que dé-
cidées ne voir dans ces doctrines que des préjugés,
en a reconnu de nos jours la nécessité indispensable.
« Il faut sans doute des préjugés aux hommes , »
dit un de ses plus célèbres disciples , dans un ou-
vrage où il enseigne l'athéisme : « sans eux point
» de ressort , point d'action ; tout s'engourdit , tout
» meurt (i).» Ainsi la mort de la société, la mort
du genre humain seroit le résultat de la victoire
que la sagesse moderne s'efforce de remporter sur
ce qu'elle nomme les préjugés. Nous ne le savions
que trop déjà ; mais on aime à en entendre l'aveu
de sa propre bouche.
Le Christianisme trouva donc l'empire dans cet
état de défaillance morale qui résulte de la priva-
tion de la vérité , et présage une dissolution pro-
chaine; et, pour s'établir, il eut à vaincre l'indif-
férence générale, et la résistance des magistrats,
décidés à groutenir le paganisme , non comme Re-
(i) Correspondance littéraire de Grimm et de Dide-
rot , tom. V, page 8.
EN MATIÈUL: de liELIGlON. 65
îigioii, mais comme inslitulioii de l'I^^tal. Tel fut.
presque l'unique motif qui dicla tant d édils san-
glans. Le fanatisme y eut si peu de part , que le
philosophe Marc-Aurele et Trajan ne furent pas
moins persécuteurs que Néron. Ils proscrivirent
les Chrétiens comme des ennemis des lois , et il
est très-remarquable que l'intolérance poli tique est
]a plus implacable et la plus l)arbare , parce qu'elle
n'est point adoucie par la Religion qu'elle défend.
En toute religion , même fausse , il y a quelque
chose de généreux et de favorable à l'humanité : la
politique, au contraire, est sans pitié , et constam-
ment calme et froide , même lorsqu'elle est atroce.
Cela s'est vu a toutes les époques ; et rien , sous ce
rapport, ne ressemble davantage aux persécutions
des empereurs contre les premiers Chrétiens , que
les persécutions de l'Angleterre contre les catho
liques. Mais je traiterai ailleurs cet important
sujet, qui mérite une attention particulière.
Il n'y a qu'un moyen de tirer les hommes de
l'indifférence où les jette l'abus delà raison : c'est
de dompter cette raison altière , en la forçant de
plier sous une autorité si haute et si éclatante ,
qu'elle nen puisse méconnoître les droits. Il faut
la convaincre qu'il existe une raison supérieure ,
immuable règle du vrai , à laquelle elle doit se
soumettre, tîomme ausupiême monarque de toutes
ios intelligences : il faul en un mot que , lecon-
iioissanl la souveraineté de Dieu , elle s'élève jus-
quà une obéissance absolue, qui, la retenant à sa
1. 5
()G ESSAI SUK l'indifférence
place, d'où elle ne sort jamais qiu; pour s'égarer,
l'empêche de se ravir à elle-même la possession de
la vérité'. Or, voilà ce cpie le (^liristianisiue fit ad-
mirablement. Il s'annonça d'abord avec tous les ca-
ractères extérieurs de divinité; et quand il eut
prouvé son origine céleste , il bannit tous les
doutes , en ne laissant indécise aucune vérité né-
cessaire, et contraignit la raison humaine de se
prosterner devant la raison divine , et d'écouter
en silence, avec un plein assentiment, les sublimes
leçons qu'elle lui die toit. Le principe d'action, ou
la foi , acquérant un degré de force proportionné
a l'autorité infinie qui enseignoit, on put dire à
l'homme : Sois parfait comme Dieu même est par-
fait j on put lui commander tout, parce que tout
est possible à celui qui croit (i) : et certes, qui-
conque a l'idée de ce qu'étoit le genre humain sous
Tibère et ses successeurs, avouera qu'il ne falloit
rien moins qvi'une puissance infinie pour substi-
tuer aux mœurs de ces siècles abominables la sé-
vère morale de l'Evangile , et sa doctrine rigou-
reuse à la sceptique philosophie, dont les maximes
dissolues avoient jeté de si profondes racines dans
tous les cœurs. Aux yeux de qui le sait compren-
dre, ce miracle est plus frappant que la résurrec-
tion d'un mort ; et la parole qui ranime un cadavre,
en le rappelant à la vie des sens , est moins mer-
(i) Omnia possibilia siint credend. Marc, ix , 22.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 67
veilleuse peut-être que celle qui ranime un j)euple
entier, en le rappelant a la vie de l'inteHij^cnce.
Un€ constante fidélité au principe fondamental
delà Religion chrétienne garantit l'Europe, pen-
dant quinze siècles, non des scandales passagers de
l'erreur, mais du mortel assoupissement de l'indif-
férence. On ne vit renaître en son sein cette mala-
die terrible , qu'au moment oii la raison , rebelle
à l'autorité suprême qui l'avoit guidée jusqu'alors,
s'efforça de recouvrer la servile indépendance dont
le Christianisine l'avoit affranchie.
La Réforme , qui montra de bonne heure un
|>enchant abject et une vénération impie pour les
héros de la philosophie ancienne (*), ne fut elle-
■'^"'
(*) Dans la. profession de foi présentée par Zwingle à
François F'^, ce chef de la réforme lielvétiquc pîoçoil dans
le ciel , à côté de Jésus-Christ et des Apôtres , non-seule-
ment Socrate, Aristide, Antigone, Numa, Camille, les
Caton, les Sclpion, mais Hercule et Thésée. « Je ne sais
» pourquoi, dit Bossuet, il n'y a pas mis Apollon ou Bac-
i) chus , et Jupiter même : et s'il en a été détourné par les
» inlamiescpie les poètes leur attribuent , ceîlesd'Hcrculc
» étaient-elles moindres? » [ttist. des variât,^ liv. Il,
n. ig.) Luther lui-même fut effrayé de voir la Réforme,
à sa naissance, tomber dans l' indifférence des religions.
Il écrivit que Zwingle « étoit devenu païen en mettant
» des païens impies, et Jusqu'à un Scipion, épicurien,
« jusqu'à un Numa, Tôrganc du démon pour 'instituer
» T'idolatrie chez les Rortiains , au rang des âmes hicn-
» heureuses. Car à quoi servent le baptême, les autres
w sacreniens, l'Ecriture et Jésus-Christ même, si les im-
68 ESSAI SUR L'iNDIFFÉllENCr
même, dès son origine, qu'un système de philo-
sophie anarchique, et un monstrueux attentat eon-
tre le pouvoir général qui régit la société des in-
telligences. Elle fit reculer l'esprit humain jus-
qu'au paganisme; et des causes semhlahles à celles
qui avoient agi chez les Romains , au temps de leur
plus grande corruption, produisirent de semhla-
hles effets chez quelques nations modernes, vic-
times , à leur insu , des mêmes principes destruc-
teurs. Considérons un moment l'Angleterre en par-
ticulier. Sa position isolée permit à la Réforme de
s'y développer avec moins d'ohstacle , en sorte qu'on
ne peut nulle part mieux ohserver et sa marche
progressive, et son influence sur la société.
Les anarchistes de 1 79^ cherchèrent à étahlir
l'ordre social sur la liberté et Y égalité ^ la liberté
ahsolue d'action , et V égalité d'autorité ou de droits;
ce qui n'étoit qu'une conséquence exacte de la sou-
veraineté du peuple , qui , d'un côté , excluant tout
supérieur , laisse chacun entièrement libre ou maî-
tre de lui-même; et de l'autre, appartenant e^^-
lement à tous , doit être partagée par tous égale-
ment. On sait 'quel fut bientôt le résultat de cette
doctrine: mais c&que je veux faire observer ici ,
» pies , les idolâtres et les épicuriens sont saints et bien-
.) heureux? Et cela, qu'est-ce autre chose que d'ensei-
y> gner que chacun peut se sauver dans sa religion et
» dans sa croyance V » [Parv. conf. Luth. hosp. p, 2 ,
187.)
LN MATIÈr.E DE RELIGION. 6ç)
c est sa parfaite conlo imité avec la doctrine théo-
logique des protestans. Ayant posé en principe la
souveraineté de la raison humaine en matière de
toi , ils essayèrent de donner pour base à la Reli-
gion la liberté 0,1 y égalité , c'est-a-dire la liberté
de croyance et Végalité d'autorité; et cette doc-
trine , commune aux révolutionnaires politiques
et religieux , a dû avoir et a eu réellement un ré-
sultat semblable dans l'ordre politique et dans
Tordre religieux : dans l'un , elle a produit tous les
(îrimes; dans l'autre , toutes les erreurs ; et durant
les fatales discordes qui conduisirent un de ses rois
a l'échafaud, l'Angleterre en a éprouvé simultané-
ment ce double efïét.
Cependant chaque secte, se sentant défaillir,
Lachoit de s'attribuer sur ses membres une auto-
rité régulatrice des croyances et des actions , ou
de saisir quelques débris du principe conservateur
qu'on avait imprudemment brisé. Inutile tentative !
on lui montroit aussitôt qu'elle ne pouvoit récla-
mer une pareille autorité sans se condamner elle-
même ; et l'impuissance absolue de trouver un poi n (
de repos sur les sables movivans de la Réforme ,
contraignit les esprits (îonséquens de traverser
rapidement tout le Christianisme , pour arri-
ver au même terme que la philosopliie antique .
c'est-a-dire à l'athéisme d'abord, et (ensuite à
rindifférence , qui renferme loutes les eireurs
ensemble, parce qu'elle exclu i à In fois toutes les
vérités.
7<^> ESSAI SIJK l/liNDirrÉKENCi:
Alors il s'opéra dans les idées une lévolalioit
semblable à celle qui eut lieu à Rome vers la iin
de la république : on cessa de s'occuper de la Reli-
gion comme vraie , pour la considérer sous un point
de vue purement politique. On en fit une institu-
tion de l'Etat complètement soumise au chef de
l'Etat, même quant au dogme. On avoit refusé
de croire au Christianisme sur l'autorité de Dieu,
et l'on en vint jusqu'à ne croire en Dieu que sur
l'autorité du roi; (c parce qu'il est immoral et im-
w pie , dit un célèbre philosophe anglais , lorsque
M le souverain a sanctionné un symbole , de nier ou
w de révoquer en doute l'autorité divine d'une seule
» ligne ou d'une seule syllabe de ce symbole , » at-
tendu que « le témoignage et l'autorité des lois
» sont l'unique garantie que nous ayons contre l'er-
» reur (i). » Tel est aussi le sentiment de Hobbes ;
les chrétiens , selon lui , sont obligés d'obéir aux
lois d'un prince infidèle , même en matière de reli-
gion : « La pensée est libre ; mais , en ce qui tient à
» la confession de la foi, la raison particulière doit
» se soumettre à la raison générale , ou au souve-
j> rain , qui est le lieutenant de Dieu (2). »
On ne sauroit confondre plus entièrement l'ordre
politique et l'ordre religieux , ni montrer une plus
profonde indifférence pour la vérité. On sentoit
(1) Lord Shaftsbiiry's Characteristics , volume T^"^,
pages 23 1-3 60.
(2) Leviathan, pag. 238.
EN MATIÈJIE DE UELIGIOTV. Jl
le besoin d'iiii culte, et par conséquent cVunc au-
torité qui le défendît contre l'inconstance des opi-
nions; et, comme on ne connoissoit plus d'autre
autorité extérieure que l'autorité humaine ou la
Ibrce, on rendit le dépositaire de la force publi-
que l'arbitre indépendant de la foi. Les passions et
les intérêts se donnèrent une religion , comme ils
s'étoient donné une constitution; et la religion un
lut même qu'un article de cette constitution : es-
pèce de contrat entre le peuple et le souverain , où
le peuple stipula sa servitude religieuse, en échange
de ce qu'il prenoit pour la liberté politique. Et
quand je dis sa servitude, je le dis avec réflexion :
car la servitude consiste , non dans l'obéissance à
l'autorité, ce qui est, au contraire, la seule liberté
véritable , mais dans l'asservissement à une auto-
rité dépourvue de droit.
Dés que la Religion fut devenue une simple ins-
titution politique, et la foi une loi de l'Etat, qui-
conque professa publiquement une foi différente
dut être regardé comme rebelle aux lois et ennemi
de l'Etat. De là les persécutions que subirent les
dissidens en Angleterre, persécutions purement
politiques de leur nature. Car, remarquez la dil-
férence : l'Eglise, société spirituelle, ne considé-
rant les religions diverses que sous un rapport spi-
rituel, c'est-à-dire comme vraies ou fausses , est
souverainement intolérante pour les erreurs , mais
ne prononce contre les personnes que des peines
spirituelles. Le pouvoir politique, au contraire,
72 ESSAI SUK L INDIFFÉliEîVCt:
4
ne considérant la ll(^lij^ion que sous un rapport in-
dépendant de sa vérité , est souverainement toJérant
pour les erreurs ; il réserve pour les personnels toute
sa sévérité, parce qu'il ne peut connoître que des
délits extérieurs ou des actions. Ainsi les lois, en
Angleterre , ne déclarèrent point telles ou telles
doctrines fausses ; mais elles privèrent des droits
civils les seciateurs de tel ou tel culte , et condam-
nèrent les personnes convaincues d'avoir exercé ces
cultes proscrits , à l'emprisonnement , à l'exil , à la
mort ; toutes peines purement civiles.
Cependant l'indifférence pour la vérité , qui fai-
soit le fonds même de ces lois , protégea chaqtie
jour davantage contre leur rigueur les sectes nées du
protestantisme, qui toutes participoient plus ou
moins à la même indifférence. Sœurs , pour ainsi
parler , de la religion établie , elles se rapproclioient
par des sentimens et des intérêts communs ; tandis
que la religion catholique , également opposée à cha-
cune d'elles , les eut toutes pour ennemies, et finit
par porter seule le poids d'une législation oppres-
sive. La même chose étoit arrivée au Christianisme,
sous les empereurs i ils le proscrivirent rigoureuse-
ment, à cause deson incompatibilité avec la religion
de l'empire, et tolérèrent les cultes idolâtriques,
parce qu.e , fondés sur la même erreur , ils ne s'ex-
cluoient pas mutellement. Et quel moyen de con-
tester l'exactitude de ce parallèle , quand on voit
l'Angleterre prescrire , dans le plus minutieux dé-
tail , à ses agens au Canada , d'odieuses mesures de
EN MATIÈRE DE UEHaiON. JO
persécutions contre la reliii;ion catholique; et, en
même temps , garantir , par un traité solennel , aux
haJjitans de l'île deCeylan la lil)erté de l'idolâtrie ;
assister , par ambassadeurs , aux cérémonies reli-
gieuses de ces peuples , e.t offrir à leurs divinités
des dons sacrilèges ?
Une nation à qui ce scandale déshonorant ii a
point arraché un cri universel d'indignation et
d'horreur n'est plus une nation chrétienne. Elle
touche au dernier terme de l'indifférence reli-
gieuse; et voilà ce qui la préserve du fanatisme
de l'impiété. Au reste, cette indifférence toujours
croissante affoiblit progressivement l'intolérance
politique, et tôt ou tard elle en triomphera. Ce
moment sera Tepoque si désirée de l'émancipation
des catholiques. La masse delà nation, indifférente
à toutes les erreurs , sera bientôt indifférente à la
vérité même ; à force de la mépriser , elle la sup-
portera. L'opinion a déjà presque tout fait à cet
égard : le Gouvernement seul résiste, et l'on com-
prend assez pourquoi. L'existence de l'église an-
glicane est liée à la constitution de l'Etat; et le
Gouvernement tremble de placer sa religion fac-
tice en présence d'une religion véritable. 11 faudra
pourtant qu'il s'y résolve , car cet événement est
nécessaire. Une politique prévoyante, au lieu de
le retarder , le hâteroit peut-être. Il est d'ailleurs
aisé d'apercevoir qu'il ne sauroit qu'être avanta-
geux à rAnglelerre. En proie à une cupidité dé-
vorante , qui ne manque jamais de s'emparer des
74 ESSAI SUR l'iNDIFFÉUENCE
nations à leur dcclin , elle déploie une inquièu; et
prodigieuse activité, que quelques-uns prennent
pour de la vie , et qui est la vie comme la fièvre
est la vie , comme les contractions d'un cadavre
qu'on galvanise sont la vie. Elle e^t morte par ses
mœurs ; et , au premier coup imprévu qui viendra
frapper sa richesse , on sera tout surpris de voir ce
grand corps , auquel on supposoit tant de vigueur ,
expirer d'ëpuisemeiit après quelques convulsions.
11 existe néanmoins dans ce peuple des germes de
régénération : mais il ne se ranimera que par des
croyances. La Religion établie étant nulle aujour-
d'iiui sous ce rapport (*) , l'Angleterre doit opter
entre le fanatisme de quelques sectes turbulentes,
et la religion catholique ; c'est-à-dire , entre des
opinions qui, après l'avoir quelque temps agitée ,
la rameneroient au même point où elle se trouve
présentement, et une doctrine stable, sévère,
parce qu'elle est parfaite, éminemment conserva-
trice, parce qu'elle est éminemment vraie, et qui
seule peut la sauver à la fois de la lente dissolution
de l'indifférence , et des troubles désastreux où la
(*) Warhurton, mort ëvêque de Glocester, en 1779,
s'effrayoit des destinées que préparoit à l'Angleterre l'a-
narchie de doctrine à laquelle il la voyoit en proie. « Que
» deviendra , disoit-il , cette pauvre nation , placée comme
)) un corps de troupes, entre deux feux ; la fureur de
» r irréligion et la fureur du fanatisme ! » FFarbiirton's
Letters , page 47.
I
EN MATIÈUE DE IIELIGION. JCV
piécipileroicnt inrailliblcniciit lesanarcliiqucs ci-
reurs des sectes indepcndanLcs.
Le reste de l'Europe , à l'exception de quelques
contrées catholiques, est travaille intérieurement
de la même maladie. Partout l'indifférence pour la
vérité conduit au système de la liberté al de Y éga-
lité religieuses. Ce système se développe même ,
en plusieurs pays, plus rapidement qu'en Angle-
terre , parce qu'd n'a pas à surmonter la barrière
des lois et de la constitution politique. On avoue ,
il est vrai , qu'une Religion est nécessaire au
peuple, mais une Religion quelconque; peu im-
porte laquelle, on lui en laisse le choix; et pour
qu'il se décide plus librement , on les lui présente
toi^tes avec un égal respect , ou plutôt un égal mé-
pris. Les Gouvernemens , s'il en est qui attachent
encore de l'importance aux doctrines , au lieu de
chercher à s'en aider , prennent à tâche de les
neutraliser réciproquement par un habile mélange.
Dupes, ainsi que leurs sujets, et plus que leurs su-
jets, des lumières du siècle, ils semblent se plaire
à secouer sur les peuples le flambeau de la sagesse
moderne , à la lueur duquel il n'est rien qui ne
paroisse indifférent ou faux , à commencer par
leurs propres droits. On diroit qu'ils s'imaginent
que les hommes seront plus dociles et moins re-
muans, quand on aura pétrifié les croyances. Ils
ne se doutent pas que l'obéissance à l'autorité ,
même civile, lorsqu'elle jiVsL pas le produit vio-
lent de la contrainte, est le plus grand effort de la
7^> ESSAI SIU\ l/lNDll FÉUKNCE
foi. S'il pouvait y ;ivoir fjue](jue cliosc (le ridicule
(juand le sort des nations est compromis, ceseroit
de voir ces a])surdes contempteurs du bon sens et
de rexpcrience prodiguant leur protection à toutes
les folies soi-disant religieuses qui ont jamais dé-
gradé l'esprit humain , et formant des collections
de cultes , comme on rassem])le des tableaux dans
un muséum. Grâce à cette neuve idée , la Religion
publique n'est que Fassemblage de toutes les reli-
gions particulières. On paie des ministres pour en-
seigner que 3ésus-Christ est le sauveur du monde ,
et on en paie d'autres pour le nier. Le sacerdoce .
avili, et placé, comme un mineur, sous la tutelle
de l'administration , dépend des caprices du der-
nier commis; et tandis que, chez les païens, il
n'étoit pas un temple qui n'eût ses revenus sacrés ,
pas une divinité que ses adorateurs n'eussent reu-
due , en quelque sorte , indépendante en dotant ses
autels , le Dieu des Chrétiens , à peine admis à une
solde provisoire , figure chaque année sur un budjct
outrageant, comme un salarié de l'Etat, en attendant
sarts doute que le moment soit venu de le réformer.
Que la politique du siècle sourie complaisam-
ment à ce sublime résultat de ses maximes ; qu'elle
s'applaudisse de la paix qu'elle a su établir entre
des religions ennemies , il n'y a pas lieu de s'é-
tonner , mais de gémir. La paix , une profonde paix
régnoit aussi dans les champs lugubres où Germa-
nicus trouva confondus les ossemens des Germains
et des soldats o.a Varus.
I
r:N MATIÈRE DE RELIGION. 77
Conicmplczla société: c'est en l'observant d'iiii
œil attenlil qu'on peut aprécier équita])knienl le
système pliilosopliique qu'on nous vante. La Reli-
gion, comme croyance, étoit partout, et son ah-
sence s'est fait sentir partout. Elle étoit dans le
Gouvernement, poui- veiller aux intérêts du peu-
ple, et le protéger contre l'abus du pouvoir ou la
tyrannie; elle étoit dans le peuple, pour veiller à
la perpétuité du Gouvernement , et le protéger
contre les entreprises de la multitude, ou l'anar-
chie ; il résultoit de là que le Gouvernement étoit
doux et fort, et le peuple libre et soumis. Mais la
Religion n'a pas plus tôt cessé d'être une croyance
divine , que les Gouvernemens et les peuples, éta-
blis dans une soi' te de guerre , parce que le pou-
voir sans contre-poids tend au despotisme , et l'o-
béissance sans sécurité à la rébellion , ont été con-
traints de se demander des garanties mutuelles , et
de cberclier leur sûreté dans des pactes illusoires ,
attendu que les infractions n'ont d'autre juge que
les parties mêmes. Telle est la cause qui enfante
en Europe cette foule de constitutions moitié mo-
narchiques, moitié républicaines; véritables trai-
tés temporaires entre le despotisme et l'anarchie.
La Religion étoit encore dans les nations, comme
ressort , comme une source d'énergie patriotique,
où la société, dans les momens de crise, puisoit
une force de résistance et de conservation infinie.
Ce qui s'est passé de nos jours en Espagne rend
ceci bien sensible. On n'oubliera de long-temps ce
yS i:ss/vi sui; LJNDiriÉucNCii:
<'ii i^ciiércux inspiré par le Christianisme à tout
un peuple : Mourons pour la cause juste ! Et les
nobles efforts de ce peuple croyant, pour main-
tenir son indépendance , efforts que le succès a
couronnés et devoit nécessairement couronner,
sont plus remarquables encore par le contraste de
la foiblcsse , on pourroit dire de la lâcheté de quel-
ques autres nations. Ainsi la Religion, en forçant
l'homme à obéir au pouvoir , assure la liberté des
peuples; tandis que Fincrédulité, dont l'indiffé-
rence est le dernier terme , en détruisant le prin-
cipe d'obéissance, dispose à la servitude, et y
conduit tôt ou tard.
La Religion intervenoit comme législatrice et
comme arbitre dans toutes les transactions sociales.
Le mariage lui devoit sa sainteté; et, après avoir
affermi et consacré le fondement de la famille , elle
la conservoit par un sage accord d'autorité et de
dépendance. Toutes les institutions emprunte ient
d'elle quelque chose de moral; et, comme le pou-
voir est nécessaire partout où il y a réunion d'êtres
semblables , dans la plus petite école aussi bien
que dans le plus vaste empire, partout elle enno-
blissoit l'obéissance par de sublimes motifs. Chose
admirable! elle substituoit la vénération à Fenvie ,
en montrant l'image de Dieu dans tout ce qui par-
ticipoit à sa puissance. L'esprit de charité, qui lui
est propre , rapprochoit les rangs sans les confon-
dre , et les bienftiits , la reconnoissance , formoient
les doux liens qui les unissoient. De cette sorte ,
KiN MATIÈUE DE RELIGION. JC)
01 Cil détachant le Cliiclicn des inlcrcis Unipoioîs,
clic lioil clioilcmcnl l'homme à l'homme, les i'a-
milles aux familles, les générations aux généra-
tions, les peuples même aux peuples. Qu'a-t-on
\u succéder a cet heureux état? Dans le mariage,
une hrulale dissolution, et l'anéantissement du
lien conjugal , translbimé en convention tempo-
raire; l'anarchie dans les familles, l'aversion de
l'autorité dans les inférieurs, la dureté dans les
grands, et dans tous l'égoïsme; la mauvaise foi dans
les contrats, le mépris sacrilège des sermens, la
discorde des citoyens, et des haines de peuple à
peuple , qui rappellent les plus horrihles époques
de l'histoire.
La Religion, enfin, existoit dans les individus
comme frein. Ce frein hrisé , les actions qu(; la
loi ne saur oit atteindre sont demeurées sans autre
réghi que les passions. Toute la morale a été écrite
dans les pages du Gode criminel : morale effrayante,
dont le magistrat est le ministre, et le bourreau
le vengeur. La distinction du bien et du mal com-
mence au pied de l'échafaud , et là seulement finit
le domaine de rindifférence. On a dit à l'homme ,
La Religion est une invention de l'homme; alors
tout lui a paru des inventions humaines, même
la société, même la justice; et, se sentant assez
grand pour n'obéir qu'à Dieu , il a rejeté dédai-
gneusement le joug de l'homme. De ce moment-,
les lois n'ont été pour lui que des obstacles, et des
obstacles impuissans; car on n'échappe point à la
8o ESSAI SUK LJNDJFFl'iRr^lVCE
conscience , mais on peut échapper à la loi; et
l'espérance d'y réussir est souvent telle , que ,
sans la crainte d'une vie future, il y auroit de la
("olie à s'abstenir de le tenter. La sagesse consiste
uniquement a compenser le risque avec l'intérêt.
Ainsi , non-seulement les vertus se sont évanouies ,
mais le crime, j'ai horreur de le dire, le crime ,
sans infamie comme sans remords , n'est plus
qu'une simple combinaison de chances ,. une spé-
culation vulgaire , un calcul ; moins que cela , un
jeu dont l'enfance même amuse son oisiveté , et
qui devient pour elle une habitude, avant que
les passions en aient fait un besoin.
Tel est le résultat de la doctrine dont je viens
d'esquisser l'histoire. Le monde l'a vue deux fois,
et la dernière fois avec un caractère plus dange-
reux , étendre ses ravages chez des nations éner-
vées et séduites. Il y a dix-huit siècles, elle dis-
parut devant le Christianisme naissant: elle dispa-
roîtra de nouveau devant le Christianisme plei-
nement développé , ou la société et le genre hu-
main disparoîtront devant elle.
KN MATIÈKE DE IIFJJGION. 8
CHAPITRE 111.
Suite du même sujet.
On a vu dans le chapitre prëcëdeiit que Je sys-
ièmedont on y expose l'origine el les effets est un
.système funeste : nous allons prouver de plus que
c est un système absurde.
Sans Religion, point de société: la philosophie
l'avoue; mais qu'en conclut-elle? que puisque la
société n'a pu s'établir et se conserver qu'à l'aide
des croyances religieuses, ce sont les législateurs
qui ont inventé la Religion. Demandez-lui qui sont
ces législateurs à qui le genre humain est redevable
d'une si importante invention: elle n'en sait rien.
Priez-la de nommer au moins un peuple chez qui
Ton ait vu commencer la Religion , d'assigner à
peu près l'époque de cette merveilleuse décou-
verte: ses connoissances historiques ne s'étendent
pas jusque-là. Si haut qu'elle remonte , elle trouve
toujours une foi et un culte antérieurs, et tous les
monumens de l'antiquité s'accordent à démentir
ses conjectures.
On pourroit s'en tenir là, et lui dire: Vous
avancez un fait nouveau, un fait contraire à tous
les documens de l'histoire , ainsi qu'à la Iraditiou
1. 6
82 CSS/Vl SUR LINOIFFÉIIEINCE
du monde enlicr. Votre simpJe assertion ne suflit
pas pour renverser cette masse imposante de té-
moignages. Il faut quelque chose de plus, il faut
des preuves: prouvez donc, ou taisez-vous.
Qu'aur oit-elle à répliquer à qui lui tiendroit ce
langage? Elle qui se fait gloire de ne déférer à au-
cune autorité, exigeroit-elle qu'on se soumît aveu-
glément à la sienne? Les annales des peuples sont
aussi entre nos mains; ce qu'elle y a lu, nous Fy
pouvons lire comme elle; qu'elle nous montre
donc la page où il est écrit: En telle année l'on
im>enta Dieu.
Véritablement la philosophie a quelquefois une
logique bizarre : « Cela est ainsi parce que je l'af-
» firme ; et je l'affirme parce qu'il me semble que
» cela ne peut être autrement. » Ne voilà- t-il pas
une puissante démonstration? Quelle pitié î Mais
le mépris redouble lorsqu'on examine de prés les
incohérentes rêveries qu elle nous donne pour des
certitudes.
Comment ne voit-elle pas qu'avant qu'il y eût
des législateurs il y avoit des hommes réunis , et
par conséquent des sociétés , et par conséquent une
Religion , d'après son propre aveu ?
La société est l'état naturel , l'état nécessaire de
lliomme: hors de la société , il ne peut ni se repro-
duire ni se conserver.. Donc la Religion , sans la-
quelle il ne sauroit exister de société , est nécessaire
comme la société : donc elle n'est pas une inven-
tion humaine.
EN MATŒIŒ DE ItELlCTOlS. 83
A la vérité, i'iiommo peut rejeter tVaneionnes
croyances et en admettre de nouvelles. Certaines
Religions peuvent varier , en ce qu'elles ont d arbi-
traire, soit à l'avantage, soit au détriment de l'or-
dre social; mais le fond en a subsisté toujours, sans
cpioi la société eût manqué d'une condition néces-
saire à son existence ; et les pliilosophcs que je com-
bats raisonnent comme le physiologiste qui , de la
nécessité de l'air pour donner le jeu aux organes
et la vie au corps humain , concluroit que les
hommes ont inventé l'air.
Les législateurs anciens se prévalurent , je l'a-
voue, des croyances reçues, pour imprimer à leurs
lois une sorte de consécration divine. Mais si la Re-
ligion n'eût été qu'une partie de ces lois mêmes ,
si elle ne les avoit pas précédées , comment en eût-
elle pu être la sanction? La nécessité des lois est
manifeste, elle est sentie de tous les hommes; et
cependant les législateurs, au lieu de s'appuyer
sur cette nécessité évidente, auroient été chercher ,
hors de la raison humaine , une absurdité , pour
en faire la base de l'ordre social : qui le croira ja-
mais?
D'ailleurs il ne faut pas s'imaginer qu'il soit
donné à l'homme de changer d'un mot les idées
de l'homme. On ne conçoit pas , il est vrai , qu'un
peuple puisse subsister sans Religion; mais si la
Religion est fausse, ou, autrement, si elle n'est
qu'une invention de la politique, on conçoit en-
core moins qu'elle ait pu s'établir et se perpétuer
6.
84 I-SSAl SUK l'indu FÉKENCE
chez tous les peuples sans exception. 11 n'existe
aucun exemple d'une erreur ainsi adoptée univer-
sellement , et surtout d'une erreur qui contrarie
les passions. Gela est tellement contraire à la na-
ture de l'homme, que je comprendrois plus aisé-
ment l'adoption générale d'une logique erronée :
au moins ne trouveroit-elle pas d'opposition dans
les penchans du cœur.
Remarquez en outre que , pendant que les lois
varient presque à l'infini , de même que les formes
de gouvernement, les dogmes fondamentaux de la
Religion sont partout immuablement les mêmes.
Reconnoissez-vous dans cette étonnante uniformité
le caractère d'une invention de l'homme? L'erreur
est arbitraire , et de là vient qu'en ce qu'elles ont
de faux, les Religions ne se ressemblent pas, et même
se contredisent ; mais il y a certains points qui leur
sont communs à toutes, et j'en demande la raison ;
je demande qu'on m'explique ce merveilleux ac-
cord entre des inventeurs totalement inconnus les
uns aux autres. Dira-t-on que la même erreur ,
avec la pensée de s'en servir pour l'établissement de
Tordre social , est , par hasard , tombée dans l'es-
prit des législateurs de tous les pays et de tous les
siècles? Etrange hasard, à qui nous devons la so-
ciété! Mais le hasard au fond n'explique rien; et
certes on ne seroit pas reçu à rendre raison de la
géométrie , en disant que le hasard a fait que les
inventeurs de cette science , chez les divers peuples ,
ont eu la même idée des grandeurs et des figures ,
I
EN MATIÈnE DE RELIGION. 85
et leur onl altribué les mémos propriétés. La ques-
tion revient clone toujours, et jamais on ne la ré-
soudra qu'en supposant une tradition générale
{)]us aneienne que les législateurs , c'est>-à-dire une
lleli^ion antérieure aux institutions humaines et
aux lois positives.
Tout nous ramène a cette conclusion, l'histoire,
le raisonnement, et l'^jcpérience que nous avons
de nous-mêmes et de ïids semblables. Jja Religion
est si naturcîlle à l'homme , que peut-être n'esl-il
pas en lui de sentiment plus indestructlbh;. Même
lorsque son esprit la repousse, il y a encwe dans
son cœur quelque chose qui la lui rappelle 5 et cet
instinct religieux qui se 'retrouve dans tous les
hommes est aussi le même dans tous les hom-
mes-(*). Entièrement h l'abri dcs'iécarts d^- l'opi-
(*) Je n'avance rien ièS' que la philosophie ancienne
uti'it formellenieJit avoué , set dont elle n'ait même1)i|ré de
bonne toi la coiiséquencf j-Ily a des yçr)ités si puissantes,
que peu d'esprits onl la triste force d'y résiste]-. « Une
» preuve inébranlable de l'existence des dieux, Tlit Cicé-
rt ron,' c'est qu'il n'e^t point de peuple si bâri^are, ni
«d'homme si abruti|,.qui n'ait le sentiment de la . Divi-
5) Milité. - Plusieurs , il est vrai, abusé» par des\poutumes
« vicieuses , se forment d'Indignes idées des dieux : tous
» cependant croient qu'il existe une puissance et une na-
» turc divine. Or, ce n'est point ici une opinion que les
n hommes se soient communiquée par le discours, ou
nv.qu'ils soient convenus d'adopter; une opinion alfermie
» piir les institutions et par les lois. En toutes choses , le
>•' consentement unanime iU'.s> peuples doit rire regardé
86 i:SbAl sua l/lM^IlTEUENCE
mon, rien ne le dénature, rien ne l'aitèrc. Ijc
pauvre sauvage qui adore le Orand- Esprit dans.
les solitudes du Nouveau-Monde , n a pas sans doute
une notion aussi nette et aussi étendue de la Divi-
nité que Bossuet; mais il en,a le même sentiment.
Or , est-il au pouvoir des lois de créer des senti-
mens, et des sentimens universels, invincibles'.'
Que penseroit-on de celui qui viendroit nous dire :
Le genre humain vivoit dispersé ; chacun ne son-
geoit qua soi, n'aimoit que soi; entre le père et les
enfans, il n'existoit aucun lien moral, aucune af-
fection réciproque , aucune société durable; le lé-
gislateur inventa l'amour paternel, la reconnois-
sance filiale, et la famille naquit?
Et quand on dévoreroit ces absurdités, il s'en
présenteroit de nouvelles en foule. Otez la Reli-
gion , vous détruisez toute morale obligatoire; eten
effet les philosophes anciens et modernes qui ont
attaque les vérités fondamentales delà Religion,
ont , en même temps , ébranlé les préceptes fonda-
.; , i.\ , - . . ' i . ■'■■■ ■ ■ :
n comme, la loi même de \a..na.ture, ?r Firmisjimuvi hoc
afferri videtur , cur deos esse credamus , quod iiulla
gens stàinjera , nenio omnium tàm sit im^nants y.aùjus
mentent non imbûerit deoriint opinio, Multi de diis
prava sentiunt : id enini vidoso more effici solet : omnes
tamen esse vim et nataram dwinam arbitrantur. Nec
verb id collocutio hominum, aut consensus efficit .^ non
institutis opinio est confirmata , non legibus, Omni au-
tem in re consensio omnium gentium , lex naturœ pu-
tanda est. Tuscul., lib.I. ,^ - '
EN MATIÈRE DE lŒLlGlO^. 87
mentaux de la morale. Les inventeurs de la Uelij^ioii
sont donc aussi les inventeurs de la morale. Avant
eux, il nexistoit ni juste ni injuste, ni crime ni
vertu; rien n'etoit bon ni mal en soi; nourrir son
vieux père ou l'égorger étoient des actions indiffé-
rentes (*). Tout l'homme se soulève à cette seule
idée, et la conscience pousse un cri d'horreur.
Mais que dis-je, la conscience? Si la morale n'a
aucun fondement dans la nature des êtres , si ,
comme l'ont dit et l'ont dû dire ceux qui ne voient
dans la Religion qu'une institution politique, elle
ne repose que sur des lois ou des volontés arbi-
{*) Selon lloJibes , « tout homme ,. par la loi de na-
n ture , a droit sur toutes choses et sur toutes personnes,
M de sorte que la condition naturej.le de l'homme est l'é-
» tat de guerre de tous contre chacun, et de chacun
» contre tous : la raison conseille à chaque homme d' es—
» sayer de s'assujettir, soit par force, soit par ruse, le
» plus grand nombre possible de ses semblables , aussi
» long-temps qu'il ne court aucun risque de la part d'un
» pouvoir supérieur au sien : les lois civiles sont l'unique
» règle du bien et du mal , du juste et de Tin juste, de ce
n qui est honnête ou déshonnéte; et antécédemmcnt à
» ces lois , toutes les actions étoient indifférentes de leur
» nature. » Plcî. de Cwe >, chap. vi ; sect. XYIll , ch. x ,
section I'^'", chap. xii, Leviathan , pag. 24, 25, 60, 61 ,
62 , 65 , 71. Il ne faut pas croire que Hobbes voulut éta-
blir directement ces maximes prodigieuses; mais il a vu
qu'en bonne logique elles se déduisoient nécessairement
de ses principes, et il a mieux aimé les admettre que d'a-
bandonner ses principes. Une première erreur mène sou-
vent bien loin les esprits qui raisonnent.
88 ESSAI SUK l/lM>lirÉUEW€i:
iraires , la conscience elle-même n'est qu'un pic^
juge, une création du législateur. Ainsi point de
conscience , point de morale , point de Religion ,
avant que ce législateur inconnu se fut avisé d'in-
venter tout cela. Et il se rencontre des hommes
qui mettent leur orgueil à se persuader ces incon-
cevables folies î Au moins devr oient-ils reconnoître
qu'ils ont mauvaise grâce à taxer qui que ce soit
de crédulité.
Ce n'est pas tout. Le système que j'examine sup-
pose, et la fausseté de la Religion, et sa nécessité
pour le maintien de l'ordre social. Or , la Religion
n'est utile qu'autant qu'on y croit. Il faut donc,
ou que tous les membres de la société croient à la
Religion , ou qu'elle ne soit nécessaire qu'à une par-
tie des membres de la société. Et comme il y auroit
contradiction à ce que ceux qui considèrent la
Religion comme fausse, crussent à la Religion , on
a été contraint d'établir en principe que la Religion
n'est nécessaire qu'au peuple ; principe destructif
de toute Religion , de l'aveu de Condorcet (*),, et
qui renferme plus d'inconséquences qu'on n'en
pourroit relever en un volume.
Et d'abord, dans le langage philosophique , tout
(*) « Toute religion qu'on se permet de défendre
» comme une croyance qu'il est utile de laisser au peu-
» pie , ne peut plus espérer qu'une agonie plus ou moins
» prolongée. » Esquisse d'un tableau des progrès de
V esprit humain.
EJN M ATI EUE DE IIELIGION. 8ç)
ce qui croit est peuple, fût-ce même le chef de
l'Etat. Quand donc on soutient que la Rclit^non
n'est nécessaire qu'au peuple , c'est comme si l'on
disoit qu'elle est nécessaire à tous les hommes , hors
à ceux qui n'y croient pas; d'où il suit que si per-
sonne n'y croyoit, elle ne seroit nécessaire à per-
sonne. A la vérité, il n'est pas aisé de comprendre
comment, en ce cas, elle ne laisseroit pas d'être
indispensable à la société: c'est un mystère dont,
jusqu'à présent, il n'a pas plu à la philosophie de
nous révéler le secret , et qui paroît destiné à exer-
cer long-temps encore la foi de ses adeptes.
En second lieu, la Religion n'est nécessaire au
peuple même que parce qu'elle est la base des de-
voirs etla règle des mœurs. Or, le philosophe se
croiroit-il indépendant sous ce double rapport,
ou auroit-il trouvé à la morale un autre fonde-
ment ? Je sais qu'on l'a cherché , ce fondement ,
avec une ardeur égale à l'intérêt qu'on se figuroit
avoir de le découvrir; mais je sais aussi ce que pen-
soit Rousseau de cette vaine recherche , qui n'a-
boutit jamais qu'à l'intérêt particulier. Philosophe
lui-même, il connoissoit à fond ses confrères: je
puis donc avec confiance m'appiiyer de son auto-
rité sur un point où sûrement il n'est pas suspect
de prévention. Vous qui , sur la foi de quelques
sophistes, vous imaginez qu'il est beau de ne rien
croire , mais dont l'âme honnête attache encore du
prix à la vertu , retenez bien ces paroles de l'auteur
d'Emile : « Je n'entends pas que l'on puisse être
9<> ESSAI SUIl L'iINDJFPÉnENCE
» vertueux sans Religion. J'eus long-temps cette
w opinion trompeuse, dont je suis bien désa-
» buse (i).»Sans descendre jusc^u'aux argumens
personnels, il est permis d'observer qu'en eilet les
annales pliilosopiiiques seroient loin de soutenir à
cet égard la plus légère comparaison avec les an-
nales religieuses. Or , s'il est quelquefois honorable
de se séparer du peuple , ce n'est pas du moins
lorsqu'avec la Religion on lui abandonne encore
la vertu.
Mais je veux un moment que l'intérêt bien en-
tendu , ou tout autre motif de même genre , sup-
plée, pour certains individus, les préceptes obli-
gatoires d'une morale divine et la conscience ; je
veux enfin que la Religion ne soit réellement né-
cessaire qu'au peuple : à ce titre encore , elle doit
être la plus sacrée des lois, puisqu'elle est la plus
importante des institutions. L'attaquer , la ruiner
dans l'esprit des hommes , c'est saper l'Etat par sa
base , c'est se rendre coupable du crime énorme
de lèse-société au premier chef. Or , parmi les
philosophes qui admettent la nécessité politique
de la Religion , combien en est-il qui ne travaillent
de tout leur pouvoir , chacun selon son cai'actère
et ses moyens , les uns par des écrits , les autres
par des discours , et tous par leurs exemples , à
décréditer la Religion, et à propager l'incrédulité
jusque dans les dernières classes du peuple î Qu'ils
[i) Lettre sur les Spectacles.
BN MATIÈRE DE HELIGION. Ql
regardent en pitié, comme le saj^e de (iibbon, les
erreurs du vulgaire y il ^sl\di suite naturelle de leurs
propres errevirs; mais, pour être conséquens, ils
devroient , comme le même sage , pratiquer avec
exactitude les cérémonies religieuses de leurs an-
cêtres ^eifréquen terdévotemen t les temples deDieiî .
Leur système Jes y oblige ; est-ce là cependant ce
que nous voyons ? Ne rougiroient-ils pas au con-
traire de partager en apparence les opinions du
peuple , et même de dissimuler leur mépris pour
les objets de son respect et de sa loi ? i^eur orgueil
auroit trop à souffrir , s'ils pensoient qu'on piit les
conlondre avec la loule des croyans. Ils s'en sé-
parent avec dédain, ils leur prodiguent les amers
sarcasmes, l'insultante dérision; et, jaloux de
moûtrer une supériorité d'esprit imaginaire, ils
sacrifient de gaieté de cœur aux pitoyables illu-
sions d'un amour-propre avejugle , et l'intérêt sacre
de l'Etat, et leurs principes même; en sorte que
ne lussent-ils pas les plus insensés des honnnes y ils
en ser oient encore, à les juger sur le^ur propre
doctrine, les plus inconséquens ei les plus crimi-
nels.
Et quand ils renoncer oient, en laveur du bien
public, à leur misérable vanité pliiJosopliique ,
quand ils consentiroient à se mêler ddnsnos tem-
ples avec le vulgaire, il. ne dépendroit pas d'eux
de déguiser assez leurs seaitimens réels pour
qu'ils demeurassent inconnus à la multitude. 11
u'est pas au pouvoir de Thounne de se contrai n-
92 ESSAI suit LlNDiriÉllEiNCE
cire à ce point. L'iiierccliile aura beau compo-
ser son extérieur, veiJler sur ses paroles et sur
ses mouveniens , jamais il ne rcssemJ)lera parfai-
tement au elire'tien; et il lui ressemblera d'autant
moins que soname conservera plus de droiture et
de délicatesse: il y a dans l'iiypocrisie quelque
chose de si vil, quelle répugne invinciblement à
tous les cœurs honnêtes. Et comment le ^ague
motif de l'utilité générale , qui ne le touche qu'in-
directement , obtiendroit-il du philosophe ce que
la foi , avec ses terreurs et ses espérances immor-
telles , n'obtient pas toujours du croyant? A ces
considérations ajoutez l'ennui , la gêne; insépa-
rable de pratiques qu'on juge ridicules, l'orgueil.,
secrètement irrité; et ne doutez nullement que le
mépris intérieur àowl i^diYXe Gibbon ne perce bien-
tôt a travers le respect apparent. J)ès\ovsvGadi\sse\\t
les inconvéniens que' ^^exposois* tout à l'heiire. Le
peuple s'apercevra cpiDJi le regarde enpitèé y et ne
tardera' pas à rougir d'une religion qui l'humilie.
Persuadé qu'elle est le partage de rimbécillilé et
de l'ignorance , pensez^yous que ce partagcile flatte
extrêmement? .?.io:i
Philosophes , parlez moins de la dignité Ide
l'homme , ou respéctez-la davantage. Quoi ! c'est
au nom de la raison, c'est en exaltant avec em-
phase ses droits imprescriptibles , que vous coïïrrf
damnez froidement plus des trois quarts du genre
humain à être la dupe de l'imposture! De grâce,
montrez-vous plus généreux envers vos fret es :
EN MATIÈRE DE RELIGION. Ç)5
laissez pénétrer jusqu'à eux quelques rayons de la
lumière dont vous vous applaudissez d'être en pos-
session. Aussi-bien ne dépend-il })as de vous de
l'empêcher : car prenez-y garde , s'il faut des ver-
tus, et par conséquent de la force , pour être reli-
gieux, il ne faut que des passions, et par consé-
quent de la foiblesse, pour être incrédule. Le
cœur se porte de ce côté de tout le poids de sa
corruption. Et vous vous imaginez qu'en jetant la
Religion au peuple , et lui disant que c'est pour
lui un frein nécessaire , il s'empressera de le saisir,
en vous abandonnant les rênes? Vraiment , je vois
assez que cela seroit commode. Il s'abstiendroit
pour vous, et vous jouiriez pour lui. Mais^ dans
ce calcul ingénieux , vous oubliez deux choses ,
l'orgueil et la cupidité. Quand une fois ce sera une
opinion admise , que la Religion n'est qu'un leurre
dont on amuse le peuple , qui voudra être peuple
et s'imposer des devoirs pénibles, pour acquérir
la flatteuse réputation d'un sot? Chacun, prenant
modèle sur la classe au-dessus de soi, pensera
s'élever en ne croyant pas , et n'en répétera pas
moins, d'un ton dédaigneux, que la Religion est
nécessaire au peuple. Les grands la renverront
avec mépris aux magistrats, les magistrats à la
bourgeoisie , la bourgeoisie aux artisans ; les arti-
sans aux simples manœuvres, et ceux-ci aux der-
niers mcndians, de qui elle essuiera les rebuts.
Semblable à ces messagersdivins dont il est parlé
dans nos saints Livres, cette fille du ciel, étran-
^/f ESSAI suu l'jndifféiœnce
iiCM'C au milieu de la société, cl v cherchant eu
vain un lieu de repos, sera réduite à s'asseoir sur
les pierres des places publiques , entourée d'une
(ouïe moqueuse, quirougiroitdelui offrir un asile
iiospitalier.
J'en appelle à l'expérience: quest-ce qui a in-
troduit l'irréligion dans le^ chaumières? Le raison-
nement? non; mais l'exemple contagieux, mais
la honte de paroître crédule. Telle est, avec l'at-
trait de la licence , la vraie cause des progrès de
l'incrédulité. Et certes, la philosophie est étran-
gement confiante , si elle a pu espérer sérieusement
de séparer le genre humain en deux classes , dont
l'une croiroit pour la sûreté de l'autre, et ne re-
cueilleroit en retour que le dédain; dont l'une ne
reconnoîtroit d'autre devoir que d'obéir à ses pen-
ciians , et l'autre renonceroit à ses penchans pour
obéir à des devoirs chimériques ; dont l'une se
riroit de ce que l'autre respecteroit complaisam-
ment; en sorte que d'un côté se trouveroit, avec
l'indépendance, tout ce que l'homme recherche
ici-bas ; et de l'autre , avec la servitude des pré-
jugés, tout ce qu'il redoute et qu'il hait, sans autre
compensation que le mépris. N'est-ce pas là une
heureuse et profonde combinaison ? Quel délire !
et pourtant voilà ce qu'on croit , ce qu'on admire ,
de préférence à la vérité. Mais la nature , dont les
lois ne varient point au gré des passions, réfute
bientôt , d'une manière terrible , ces théories que
l'orgueil humain essaie d'opposer à l'ordre éter-
EN MATIÈIUi DE KELIGION. 9,^
ncl. Ici les faits parlent, et assez haut pour être
entendus de ceux même qui fermeroient l'oreille
à la raison. Si quelqu'un conservoit le triste cou-
rage de nous vanter les religions politiques, au
milieu des ruines de la loi , des mœurs, de la so-
ciété, toutes ces ruines ensemble clèveroient la
voix pour le confondre. Ainsi la Religion est in-
dispensable dans le système ; et en admettant le
système , la Religion ne sauroit subsister : lecteur,
tirez la conclusion.
Mais accordons aux indiffërens politiques ce
qu'ils prétendent , admettons que la Religion est
une erreur , la morale une erreur ; et voyons ce
qui s'ensuivra. Ces erreurs, de leur aveu, sont
nécessaires à la société. Or, l'homme ne se con-
serve que dans l'état de société ; ce n'est non plus
que dans l'état de société que ses facultés intellec-
tuelles se développent, qu'il s'élève au-dessus de
la brute , par l'exercice de sa raison , par la culture
des sciences , par la pratique des vertus. D'un autre
côté , l'erreur n'existe pas nécessairement ; elle a
pu être ou n'être pas inventée , elle est le produit
contingent de ce qu'on appelle hasard. D'où il
résulte :
1^ Que la société est un pur effet du hasard, et
que , selon toutes les vraisemblances , le genre hu-
main devoit périr en naissant, puisqu'il n'a pu se
perpétuer qu'à l'aide d'une invention fortuite, in-
finiment moins probable que l'invention des aéros-
tats : car enfin celle-ci n'est que l'application de
<)() ESSAI SUR l/lNDUlÉRhNCi:
lois ccîrlaiiies cl immuables, taudis que la pre-
mière ne se lie à rien de réel, et n'a de fondement
(jue dans l'imagination.
2^ Que d'après les lois de la nature, qui ne
sont que l'expression des vérités éternelles, ou
des rapports nécessaires des êtres, la société ne
devoit pas s'établir , ni le genre humain se perpé-
tuer; et que par conséquent la vérité est destruc-
tive de la société , et destructive de l'homme.
3^ Que le développement de ses facultés intel-
lectuelles, ou l'exercice de sa raison , qui n'a lieu
que dans l'état de société, est opposé à la nature,
ou , comme s'exprime Rousseau , que « l'homme
» qui pense est un animal dépravé (i). »
4^ Que tout ce qu'il y a de plus grand et de
plus noble dans l'homme, ses lumières, son gé-
nie , ses vertus , sont le produit de l'erreur ; con-
séquence si absurde , que Diderot lui-même éta-
blit en principe la proposition contraire. « L'er-
3) reur de droit, dit-il (ou l'erreur de doctrine),
« influe dans toute créature raisonnable et con-
» séquente , et ne peut manquer de la rendre vi-
3) cieuse (2). "
5^ Que la perfection de l'homme , et son exis-
tence même , est fondée sur la violation des lois
naturelles ; la connoissance de la vérité sur la per-
— — X ■
(1) Discours sur V origine et les fondemens de V iné-
galité parmi les hommes.
(2) Essai sur le Mérite et la Vertu, part. IT, sect. 5.
KN MATJLRE IMÙ IIKLIGION. Q^
suasion de IcTreur ; enfin que sais-je :' cuv les ab-
surdités se compliquent , se niultiplientà un point
qui nefjermet plus de les supputer. Et cependant
il faut, ou les admettre toutes, ou abjurer la lo-
gique , ou renoncer au système d'où elles décou-
lent nécessairement. Se peut-il qu'on hésite dans
cette alternative ? Se peut- il que la raison se con-
damne volontairement au supplice de croire , je
ne dis pas ce qu'elle ne sauroit comprendre, mais
ce dont elle conçoit clairement l'impossibilité ?
Qu'y a-t-il , dans cette crédulité stupide et dé-
gradante, qui puisse flatter l'orgueil ? Quiconque
imagineroit en physique une théorie fondée sur
d'aussi palpables contradictions, exciteroit la risée
et le mépris général. Or, les contradictions chan-
gent-elles de nature , et deviennent - elles des
preuves, lorsqu'il s'agit de renverser les devoirs
et la Religion? Dans le système que j'examine,
il est inipossible que la Religion soit vraie; dans le
même système , il est impossible qu'elle soit fausse.
De CCS deux propositions contradictoires, l'une
est le fondement du système, l'autre en est la con-
séquence. Comment sortir de là , qu'en niant la rai-
son même , en transformant l'absurdité en motif
certain de croyance? Je suis chrétien; mais, je le
déclare, je rejette le Christianisme, je désavoue
sa doctrine, dès l'instant où l'on me montrera que
ma foi repose sur une base aussi j^umiliante.
Je ne puis ici m'empêchcr d'oifrir au lecteur
une réflexion que je le supplie de méditer sérieu-
J . 7
9^ ESSAI SUR L'iHDli^FÉREiN'CE
sèment. En écrivant ce chapitre, je n'ai pas eu
dessein de prouver la vérité de la Religion; j'ai
voidii seulement réfuter un système particulier de
philosophie ; et pourtant la consécpicnce immé-
diate de ce qu'on vient de lire , est que la Religion
est nécessairement vraie, puisqu'il est évidem-
ment aLsurde de la supposer fausse : tant il est
certain qu'on ne sauroit s'occuper de la Religion ,
et la considérer sous un aspect quelconque , sans
que sa vérité éclate d'une manière aussi frappante
qu'elle est quelquefois inattendue. Mille chemins
diflférens ahoutissent au même hut, mille raison-
nemens divers à la même conclusion , en sorte que,
dans la multitude presque infinie de preuves qui
concourent à établir la plus importante des vé-
rités , il n'est pas un seul homme , quelles que
soient la nature et la portée de son esprit, qui ne
découvre aisément celle qui lui convient, celle qui
lui étoit , pour ainsi dire, destinée par la Provi-
dence, pourvu néanmoins qu'il la cherche, au
lieu d'employer tous ses efforts à la repousser.
Enrésumant les considérations développées dans
ce chapitre et dans le précédent, on voit , X^ que
la doctrine de ceux pour qui la Religion n'est
qu'une institution politique , nécessaire au peuple
seul, -est destructive de la société, parce qu'elle
est destructive de la Religion, sans laquelle on
avoue que la société ne peut subsister.
2^ Que cette doctrine est absurde et contradic-
toire; en premier lieu, parce qu'elle suppose qu'il
EN MATIÈllE DE RELIGION. 99
lie sauroit exister de société sans Reliî^ion , et que
Ja Religion n'a pu être inventée ou établie que
dans une société déjà existante : en second lieu ,
parce qu'il en résulte que la société , état néces-
saire, est un état contre nature, une invention
fortuite, une institution arbitraire fondée sur l'er-
reur, et qui ne subsiste qu'à l'aide de l'erreur;
que, selon les lois immuables de l'ordre, et les
rapports qui dérivent de la nature des etre^ ,
riiomme ne devoit point se conserver ; qu'ainsi
son existence est contraire à la nature; que. les
devoirs sont également contraires à la nature ; le
développement de la raison humaine , contraire à
la nature; la vertu, contraire à la nature; que la
vérité est une cause de désordre et de mort , l'er-
reur un principe de perfection et de vie ; qu'enfin
il est impossible que la Religion soit vraie, et en
mcm'e temps impossible qu'elle soit fausse.
3*^ Que ce système, ne permettant de considérer
les Religions diverses et la Religion en générai ,
que sous un point de vue purement politique , re-
pose, par conséquent , sur l'indifTéreiice absolue
de la vérité en matière de Religion. Réfuter la
doctrine fondamentale de l'indiflerence , ce sera
donc renverser par sa base ce systénie particulier.
Et déjà ne serois-je pas en droit de terminer la
discussion, en sonijuant les adversaires, ou d'aban-
donner leurs principes, ou de prouver qu'ils n'en-
traînent pas les conséquences que je leur attribue?
Mais non; je sais ce qu'il en coûte à l'homme de
7-
lOO ESSAI SUR L INDirrÉUENCE
reconnoître qu'il s'est mépris ; je sais rombion lonj:^,
temps il lutte contre cette douloureuse conviction.
Tout ce tjne j'attends, tout ce que je demande, c'est
qu'après avoir médité les réflexions qui précèdent ,
les philosophes à qui elles s'adressent , consentent
seulement à douter , à soupçonner que peut-être il
est possible qu'ils s'abusent, et que la Religion ne
soit pas une invention humaine. Ce simple doute
leur impose le devoir d'examiner. Il y sont tenus
comme êtres raisonnables ; comme philosophes ils
y sont doublement obligés. Car, enfin, que repro-
chent-ils si amèrement au vulgaire? de croire sans
examen, par habitude, par préjugé. Or, est-il
honorable, est-il sage d'être incrédule, comme on
soutient qu'il est absurde d'être croyant? Le peuple
au moins , dans ses préjugés , se réserve l'espérance;
et, s'il se trompoit , s'il falloit opter entre ce sen-
timent céleste , et des lumières désolantes qui n'é-
clairent que le néant , le partage du Chrétien
seroit encore assez beau.
KW MATIÈRE DU RELIGION. lÔl
CHAPITRE IV.
Considérations sur le second sjstème d'indiffé-
rence ^ ou sur la doctrine de ceux qui ^ tenant
pour douteuse la vérité de toutes les Religions
positives y croient que chacun doit suivre celle
oit il est né , et ne reconnoissent de Religion
incontestablement vraie que la Religion na-
turelle.
l^ES conséquences pernicieuses du système précè-
dent, et les absurdités dont il abonde, en portmt
quelques philosophes a le modifier, ont fait naître
une nouvelle théorie de l'indifférence. Moins hardie
que la première , sans être plus satisfaisante , on
verra bientôt qu'elle ne sauroit soutenir le plus
léger examen. On ne concevroit même pas l'illu-
sion qu'elle produit sur certains esprits , si l'on ne
savoit d'ailleurs avec quelle humiliante facilité
l'homme admet toutes les opinions qui flattent
f,^s préjugés et favorisent ses penchans.
Le plus habile défenseur de la doctrine que je
vais combattre, est sans contredit J.-J. Rousseau.
Je ne saurois donc mieux faire que d'emprunter
ses propres paroles pour l'exposer. Outre que cette
méthode sera moins sèche qu'une simple ana-
Î02 ESSAI SUR L'iNDIFFÉnENCE
lyse, elle écartera tout soupçon d'infidélité' de ma
part.
Montrons d'abord en quoi les principes de Rous-
seau ditrèrent des principes des philosophes réCutes
dans les chapitres précëdens. Ce rapprochement
aidera le lecteur à se former des uns et des autres
une idée nette et précise.
Le système des indifférens politiques renferme
r.i théisme , et renverse tous les devoirs et toutes
les espérances de l'homme. Rousseau regarde l'exis-
tence de Dieu , la spiritualité de lame , l'existence
d'une vie future, comme autant de dogmes sacrés
et de vérités incontestables. Il s'indigne qu'on ose
les ébranler, (f Fuyez, dit-il , fuyez ceux qui, sous
» prétexte d'expliquer la nature , sèment dans les
» cœurs des hommes de désolantes doctrines, et
3i dont le scepticisme apparent est cent fois plus
» affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé
-» de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte
» qu'eux seuls sont éclairés, vrais , de bonne foi,
>j ils nous soumettent impérieusement à leurs dé-
w cisioiis tranchantes , et prétendent nous donner
î> pour les vrais principes des choses, les inintel-
w ligibles svstèmes qu'il ont bâtis dans leur ima-
3) gination. Du reste, renversant, détruisant,
w foulant aux pieds tout ce que les hommes res-
>i pectent, ils ôtent aux affligés la dernière conso-
ij lation de leur misère, auxpuissans et aux riches
ii le seul frein de leurs passions; ils arrachent du
» fond des cœurs le remords du crime , l'espoir de
EN MA.TlÈnE DE RELIGlOûî. lOZ
» la vertu, et se vantent encore dctre lesbient'ai-
» teurs du genre humain. Jamais , disent-ils, la
» vérité n'est nuisible aux hoiumes : je le crois
» comme eux, et c'est , à mon avis , une grande
» preuve qae ce qu'ils ensei^^jneiU n'est pas la vé-
» rite (i). »
Selon les indifTérens politiques , la Relij^ion et
la morale sont des institutions humaines. Rous-
seau soutient que « les vrais devoirs sont indépen-
» dans des institutions des hommes..., » et que y
« sans la foi , nulle véritable vertu n'existe (2): »
et comme la verlu est de devoir pour l'hQmme, il
admet qu'il y a « des dogmes que tout homme est
» obligé de croire (5): « proposition directement
opposée au principe que la religion n'est néces-
saire qu'au peuple.
Rousseau rejette donc le système entier dç^ in-
difTérens politiques. Il le juge, comme je Fai jugé ,
tout ensemble laux et nuisible ^ et nuisible parce
qvi'il est limx; ce qui suppose qu'en matière de
doctrine , la vérité est inséparcible de l'utilité , ou ,
en d'autres termes , que toute doctrine avanta-
geuse au genre humain , et , à plus forte raison ,
toute doctrine nécessaire^ est une doctrine vraie.
(1) Emile j tome itl , page 197, ëdif. de fa Hay Cj
17G2.
(2) Ibid., pag. 196, 197.
(3) IbùL, pag. 187.
io/i rssAi sun l'indiffkrence
Je prie le lecteur de se souvenir de celte ol)serva-
lion.
Juscpi'ici Rousseau n'est que Torganc de la tra-
dition universelle. Sa raison est d'accord avec la
raison de tous les peuples , d'accord avec l'expé-
rience , d'accord avec toutes les autorités dignes
d'être produites dans une si grande question ; et ,
comme il arrive toujours lorsqu'on suit de pareils
guides , fort de l'excellence de sa cause et de l'as-
sentiment des âges, la vérité prend sous sa plume
un tel caractère d'évidence, qu'on n'a pas même
essayé de répondre à ses argumens.
Mais sitôt qu'il commence à n'écouter que son
propre esprit , et que , resiserré entre le christia-
nisme où le conduisent ses principes , et les doc-
trines désolantes qu'il a réfutées si éloquemment,
il tâche de se frayer une route chimérique qui
n'aboutisse à aucun de ces deux termes extrêmes;
ses idées se troublent , et , s'égarant de sophisme en
sophisme, il tombe presque à chaque pas dans de
grossières inconséquences, que toutes le$ subtilités
d'une adroite dialectique ne sauroient parvenir \\
déguiser.
On a vu qu'il convient de la nécessité d'une Re-
ligion pour tous les hommes. Or, cela posé , que
reste-t-il, qu'à se décider entre les diverses Reli-
gions , après un examen suffisant pour déterminer
un choix que la sagesse puisse avouer ? Mais c'est
positivement ce que Rousseau ne veut pas. « Si
EN MATIÈnE DE UELIGION. 105
» l'on s'égare ^ dii-il , on s'ôte une grande excuse
w au tril)unal du souverain Juge. Ne pardonnera-
» t-il pas plutôt Terreur où l'on fut nourri, cp.io
» celle qu'on osa choisir soi-même (i) ? »
Ou ce discours n'a aucun sens , ou l'auteur sup-
pose qu'il existe une Religion véritable; car s'il n^en.
existoit point, où scroit le danger de s'égarer en
la cherchant? S'égarer, c'est s'éloigner du but où
l'on tend; or, si ce but est imaginaire , comment
concevoir qu'on s'en éloigne? S'éloigne-t-on de ce
qui n'est pas? Observez d'ailleurs que Rousseau
avoue qu'en matière de Religion, l'erreur peut être
criminelle aux yeux du sou i^erain Juge j il faut
donc qu'il avoue aussi qu'il existe une Religion
vraie; car, s'il n'y avoit point de vérité, l'erreur
seroit inévitable , et une erreur inévitable n'a be-
soin ni di excuse ni de pardon.
De plus , deux doctrines contraires ne pouvant
être vraies en même temps , dès qu'il existe une
vraie Religion , il ne peut en exister qu'une , et
Jean- Jacques l'avoue en termes formels: « Parmi
» tant de Religions diverses qui se proscrivent et
» s'excluent mutuellement, z^/ze seule est lahonney
M si tant est qu'une le soit (2). » Toutes les Reli-
gions, hors une, sont donc fausses nécessairement;
toutes les religions, hors une , sont donc nuisibles),
selon Rousseau, dont j'ai ci té pi us haut les paroles.
(1) Emile , tora. III, pag. 196.
(1) Ibid., ])ag. i58.
io6 ESSAI suii l'indifféuence
Or, des Relijijioiis nuisibles ne sont certainement
pas nécessaires à l'homme : si donc une Religion
est nécessaire, comme le soutient Rousseau , ce ne
peut être que la seule religion véritable. Par cela
même qu'elle est la seule vraie , elle est la seule
bonne, la seule nécessaire , la seule qui vienne de
Dieu. Or, est-il croyable qu'en imposant aux
hommes le devoir de la suivre, il leur ait refusé
les moyens delà discerner? Cela répiigne, et néan-
moins il faut que Rousseau le dise, ou qu'il aban-
donne ses maximes; et il ne peut le dire sans tom-
ber, comme on vient de le voir, dans de palpables
contradictions.
Pour sortir d'embarras, il se jette dans des con-
tradictions nouvelles. Il résulte de ses aveux , qu'il
y a une vraie Religion, et qu'il n'y en a qu'une :
la conséquence , c'est que tous les hommes sont,
tenus de l'embrasser. Mais cette co nséquence le
mèneroit directement au Christianisme, qu'il s'ef-
force de renverser. Que fait-il donc? Il prétend
qu'on ne saur oit discerner la vraie Religion. Et
comme il reconnoît d'ailleurs la nécessité d'une
Religion pour tous les hommes, il conseille à cha-
cun de suivre celle où il est né. Dans l'impuissance
réelle de découvrir la véritable^ ce seroit sans
doute le plus sage parti , pourvu qu'elles remplis-
sent toutes l'objet pour lequel Rousseau les juge
néçessaires.Or l'erreur étant, selon lui, essentiel-
lement nuisible , cet objet ne pourroit être rempli
par des Religions fausses. Jl est donc contraint de
EN MATIÈRE DE RELIGION. IO7
soulonir que toutes les religions sont indiffe'-
reiîles, c'est-à-dire, également bonnes, ou égale-
ment vraies; car ces deux choses sont inséparable-
ment liées dans ses principes : laissons-le s'expli-
quer lui-même. /'
« Je regarde toutes les Religions particulières
» comme autant d'institutions salutaires, qui pres-
« crivent , dans chaque pays , une manière uni-
» forme d'honorer Dieu par un culte public , et
» qui peuvent toutes avoir leur raison dans le cli-
» mat , dans le gouvernement , dans le génie du
» peuple , ou dans quelque autre cause locale qui
" rend l'une préférable à l'autre (i).» Et encore:
» Honorez ,"en général , tous les fondateurs de vos
» cultes respectifs; que chacun rende au sien ce
» qu'il croit lui devoir; mais qu'il ne méprise point
» celui des autres. Ils ont eu de grands génies et
■>i de grandes vertus; cela est toujours estimable.
» Ils se sont dits les envoyés de Dieu; cela peut
» être et n être pas (2). «
C est la première lois que j'entends parler des
grandes iK'Jiiis de Mahomet. Au reste ^ comme il
seroit absurde de supposer que des envojés de
Dieu enseignassent l'erreur, et que , d'autre part,
une Religion fondée sur l'imposture ne sauroit
être une vraie Religion, la dernière phrase que
j'ai citée signifie littéralement : Il est possible que
{\)Emilc, tom. II] , pag. i84»
[2) Lettre à M, Je Beaumont y pag. 184.
loS ESSAI SUK L'iNDlFFÉRElNCli
toutes les Religions soient vraies , il est possible
quelles soient toutes fausses. Ainsi Ion peut choi-
sir entre cette proposition et ces deux autres, qui
ne se de'duisent pas moins naturellement des prin-
cipes de Rousseau : Toutes les' Religions sont
également vraies ; il n'existe qu'une seule vraie
Religion.
Pour un lecteur qui veut s'entendre , ce n'est
pas un léger travail que de chercher à mettre l'au-
teur d'Emile d'accord avec lui-même. Cette tâche
a de quoi rebuter le plus subtil argumentateur.
Ainsi , à quelques pages de distance , Rousseau
nous apprend qu'il y a « des dogmes que tout
)) homme est obligé de croire (i), » et « qu'il n'y a
» de vraiment essentiels que les devoirs de la mo-
» raie (2). » Et, comme pour rendre la contra-
diction plus sensible , il ajoute immédiatement
que (( le culte intérieur est le premier de ces de-
ï> voirs, )) et que« sans la foi , nulle véritable vertu
» n'existe (3). » Quelle étrange confusion d'idées!
Le culte intérieur est-il la morale ? La foi est-elle
la morale? Et si nulle vertu n'existe sans la foi ,
«omment la vertu peut-elle être un devoir essen-
tiel ^ sans que la foi le soit aussi ?
Dès qu'on s'écarte du vrai , la raison , dépour-
vue de point d'appui , et semblable à un vaisseau
(1) Emile, tom. III, pag. 186.
(2) Ibid.
(3) Ibid., pag. 195.
EN MATIÈRE DE lŒLlGlOK. lOQ
qui n'est plus maître de ses mouveniens, flolle au
hasard , et suit tour à tour les directions les plus
opposées. L'inconséquence est toujours la com-
pagne de l'erreur , parce que l'homme ne se dé-
tache jamais de toutes les vérités à la fois, et que
celles qu'il retient , imcompatihles avec l'erreur ,
le forcent de se contredire inévitablement. C'est
ce qui arrive à Rousseau presque à chaque page.
« Dans l'incertitude où nous sommes , dit-il , c'est
« une inexcusable présomption de professer une
M autre Religion que celle où l'on est né, et une
» fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle
M qu'on professe (t). » Quelques lignes aupara-
vant, il fait ainsi parler son personnage fictif:
» Reprenez la Religion de vos pères (la Religion
i> de Calvin) elle est très-simple et très-
« sainte; je la crois, de toutes les Religions qui
« sont sur la terre , celle dont la morale est j la
» plus pure, et dont la raison se^ contente le
" mieux (2). »
]/* Il y a donc, à son jugement même, divers
degrés d'incertitude, et, par conséquent, des motifs
de préférence , puisqu'il existe une Religion dont
la raison se conteiite le mieux. Or , sur quel fon-
dement seroit-on obligé de vivre dans une Reli-
gion dont la raison se contenteroit moins F Jean-
Jacques reproche faussement au Christianisme
'■■I ■ ' I ■ I ■■■■■■■ I ■■ m^ — ■ I ■■ ■ .^ ■ ■ . ■, — . I , .., ., , , — ^>W|^
[i) Emile, tom.III, pag. 195.
(2) Ibid,
IIO ESSAI Sun L*lINDIFFÉnEISCfi
d'exiger le sacrifice absolu de la raison, et voici
qu'il fait un devoir aux hommes d'agir contre les
lumières de leur raison. A quoi donc sera-t-elle
bonne , si nous ne devons pas la consulter sur un
point d'où dépend notre sort éternel ? Rousseau
nous apprend , dans ses Confessions , qu'il s'est
fort bien trouvé de jeter son salut à croix ou pile ;
et il conseille, en conséquence, à tout le monde
d'en faire autant. De peur d être trompé ou de se
tromper , il exclut tout ensemble l'autorité et la
raison ; c'est beaucoup aussi : ne pourroit-on pas
composer ? Le hasard a son. prix sans doute ; ce-
pendant la philosophie me semble surfaire un
peu.
2^ Aux yeux de Rousseau, le calvinisme est
une Religion très-simple et très-sainte. Or , une
Religion très-sainte est une Religion très-vraie ;
autrement, que signifieroit' ce mot ^^//z/e.'^ L'in-
certitude dont l'auteur d'Emile nous effrayoit tout
à l'heure n'est donc pas au fond si redoutable ,
puisqu'elle ne l'a pas empêché de découvrir une
Religion très-vraie? Les autres étant nécessaire-
ment fausses , pourquoi ne seroit-il pas permis de
les quitter pour celle-là? L'unique difficulté con-
siste à discerner la seule bonne : or , la voilà , selon
Rousseau; il n'y a plus de risque de s'y méprendre^
et quand, revenant sur ses aveux, il supposeroit
toutes les Religions bonnes, mais non pas au même
degré ; quand la question seroit de savoir quelle est
la meilleure, encore ne devroit-on point hésiter:
EN MATIÈRE DE RELIGIOIX. 1 l l
car je ne pense pas qu'il prétendît qu'on dut être
arrête' par la crainte qu'il existât une Religion /y/w^
que très-T>raie.
V^ A l'en croire , il n'y a de vraiment essentiels
que les devoirs de la morale : soit; c'est donc un
devoir essentiel d'embrasser la Relit:;ion dont la
morale est la plus pure? Point du tout; c'est, au
contraire, une inexcusable présomption.
Cette conséquence est tellement absurde, qu'elle
a contraint Rousseau de modifier lui-même ses
principes, mais en passant, dans une note, pour
ne pas déranger apparemment la parlai te régularité
du texte. Quoi qu'il en soit, il convient que « le
» devoir de suivre et d'aimer la Religion de son
» pays, ne s'étend pas j usqu aux dogmes contraire*
» a la bonne morale (i ). » Ne demandez rien de
plus; vous n'obtiendrez pas d'autre concession.
Celle-ci n'est déjà peut-être que trop embarras-
sante ; car , sans préceptes religieux , sans loi posi-
tive , comment distinguer avec ceititude ce qui est
ou noncoîîtraire à la bonnemoraleF Enfin chacun
s'en tirera de son mieux. Mais, quant au reste,
fussicz-vous convaincu mille fois que tel dogme est
faux, et par couséc^enx, nuisible , el par consé-
quent injurieux à la vérité suprême , au nom de la
philosophie, il vous est enjoint de Y aimer j c'est
pour vous un devoir y et sûrement un devoir démo-
jale , puisqu'il n'y i\d'essentiels(\yxece\i\.-\k» Lau-
( 1 ) Emile , t om . IJI , pa^^ . 187.
112 ESSAI SUK L'iNDIFrKRENCE
leur n*a-t-il pas sagement fait d'exclure dahord la
raison de son système ?
Autre contradiction. Après un maguiliquecloi^e
derEvangile , il ajoute : « Avec tout cela, ce même
» Evangilô est plein de choses incroyables , de
» choses qui répugnent à la raison, et qu'il est
» impossible à tout homme sensé de concevoir ni
M d'admettre (i). » Cela vous semble positif? At-
tendez un peu; on vous dira que « le Ghristia-
w nisme, non pas celui d'aujourd'hui, uiolÏs celui
:» de r Evangile,.. , est une Religion sainte, su-
» blime, véritable (2). » Ainsi le Christianisme est
une religion sainte y sublime y et il est impossible
à tout homme sensé de V admettre j le Christia-
nisme répugne à la raison, et le Christianisme est
une Religion ?;mi^^^/e. Dociles admirateurs de cet
inconséquent sophiste , que vous avez bonne grâce
à reprocher aux chrétiens leur obéissante foi! Le
Christianisme^ examiné soigneusement , leur pa-
roît, comme à votre maître, une Religion véri-
tables et ils y croient : pauvres gens que les préjugés
aveuglent au point de ne pas voir qu // est impos-
sible à tout homme sensé d'admettre cette R.eli-
gion sainte y sublime ^ véritable y attendu c^elle
répugne a la raison !
Au reste , le système d'indifférence adopté par
J.-J. Rousseau ne lui appartient pas même en
(1) Emile, tom. III, pag. 187.
(a) Contrat social , pag. 194.
EN MATIÈRE DE RELIGION. Il3
propre. Jusque dans ses contradictions, il n'est
que le copiste de Chubb et des autres déistes an-
glais. Celui-ci reconnoît ff qu'on ne peut expliquer
» l'établissement du Christianisme qu'en admet-
» tant la vérité du récit évangélique ; que le minis-
» tère de Jésus-Christ et le pouvoir qu'il déploya ,
« ayant , au moins en général , été favorables
« au bien public , il est vraisemblable que Dieu
» étoit le premier agent de ce pouvoir, et en di-
» rigeoit l'exercice. » Et après quelques autres ré-
flexions de même nature , il ajoute : (( Il suit de
« là , ce me semble , qu'il est probable que Jésus-
» Christ avoit ime mission divine (i) ; » ce qui
pourtant n'empêche pas Chubb de penser qu'il ^y
a aussi des motifs plausibles d'attribuer à la Reli-
gion de Mahomet un caractère divin (2). Qu'on
rapproche ces passages de celui où Rousseau parle
ainsi des fondateurs des différens cultes : « Us se
» sont dits les envoyés de Dieu ; cela peut être et
jj n'être pas : >j on conviendra que l'identité de prin-
cipes est parfaite. La conséquence est semblable
aussi, car, selon l'auteur anglais: « Passer du Ma-
» hométisme au Christianisme , ou du Christia-
« nisme au Mahométisme, c'est uniquement aban-
M donner une forme extérieure de Religion pour
« une autre forme ; démarche qui n'offre pas plus
(1) Voyez Chuhb's posthumous PVorks y vol. II, pag.
4i, 42, 43.
{2) Ibid. , pag. 4o.
1. 8
Il 4- ESSAI SUR l/lNDirrjÊKDNCE
« davaiitncjc rëcl , qu'il n'y on a ponr un lionime
» a changer ]a coulcMir de ses vetemens , en quil-
M tant , par exemple , un habit bien pour en [)jen-
w drc un rouge (i) ; » et ce que Chuhl) dit ici des
mahome'lans , il le dit également des païens (2)
qui embrassèrent le Christianisme à son origine.
L'indifférence absolue des Religions est donc le
fondement de ce système , cent fois plus injurieux
à la Divinité que l'athéisme, et plus humiliant
pour l'homme , à qui l'on ose dire : « Etre borné ,
» imbécile mortel , incapable de découvrir la vé-
3j rite , d'où te vient Y inexcusable présomption de
»> chercher à la connoître? Quelle existe ou non ,
î) que t'importe ? Elle n'existe pas pour toi. Ton
» devoir est d'obéir aveuglement à tous les foarbes
>î qui se diront envoyés de Dieu. Quelque erreur
>î qu'ils enseignent , tu dois Y aimer j quelque culte
w qu'ils établissent , tu dois le pratiquer sincè-
« renient. Le sort t'a-t-il fait naître dans une con-
« trée païenne, adore les Dieux de ton pays, sacri-
5j fie à Jupiter , à Mars , à Priape , à Vénus ; initie
)) pieusement tes filles aux mystères de la bonne
» déesse. Tu rendras, en Egypte , les honneurs
w divins aux crocodiles sacrés et au bœuf Apis ;
3j chez les Phéniciens , tu offriras tes enfans à Mo-
» loch ; au Mexique , tu prendras les armes pour
(i) Voyez Chubh's posthumoiis Works, yol. II,
pag. .33, 34.
(2) lùid., pag. 35.
EW MATIÈRE DE IIELIGION. Il5
» conquérir des victimes humaines a lafFreuse
» idole qu'on y révère; ailleurs', tu te prosterneras
a humblement devant un tronc d'arbre , devant
» des pierres , des planles , des débris d'animaux,
» restes impurs de la mort. As-tu vu le jour à
» Constantinople, répète du fond du cœur: D/eu
» est Oie u^et Mahomet est son prophète ! A Rome,
n tu mépriseras ce même Mahomet comme un im-
» posteur. Toutes ces Reli{»ions et mille autres
» sont autant ctHnstitutions salutaires qui ont
» leur raison clans le climat^ dans le gouverne-
» ment y dans le génie du peuple ou dans quelque
" autre cause locale qui rend l'une préférable à
» l'autre. Voilà l'unique différence , et , sans se
» tourmenter pour choisir , le sage s'en tient à
» celle que le hasard lui a donnée. »
Tfîlleest, dans sa simplicité, la doctrine de
Jean-Jacques; car la seule restriction qu'il y ap-
porte est visiblement chimérique, (c Le devoir de
» suivre et d'aimer la Religion de son pavs ne s'é-
» tend pas , dit-il, jusqu'aux dogmes contraires à
» la bonne morale. » Fort bien ; mais quels sont
les peuples qui , en obéissant à leurs lois reli-
gieuses , s'imaginent blesser les devoirs de la bonne
moj-aleP k.vi contraire, en violant ces lois, ils croi-
roient commettre un crime et s'attirer le cour-
roux du ciel. Lorsque les disciples de Mahomet
parcouroient l'Asie , tenantd'une main lecimeterre
et de l'autre l'Alcoran, pense-t-on qu'ils missent en
doute s'ils avoient le dioit d égorger les rebelles à
8.
Il6 ESSAI SUR l'iNDIFFÉREJNCE
raiitorite de leur prophète V Loin d éprouver des
remords eu les massacrant , ils se persuadoient faire
une œuvre agréable à Dieu. L'histoire est pleine
de pareils exemples. En sacrifiant leurs enf'ans à
Saturne , les habi tans de Carthage n'étoufïoient pas
apparemment les sentimens de la nature, pour le
plaisir de se croire coupables d'un crime affreux.
Disons-le, car il n'est point de vérité plus mécon-
nue et plus importante : la Religion des peuples
est toute leur morale; et c'est ce qui fait, en partie ,
le danger du système que je combats. En consa-
crant tous les cultes, il consacre tous les vices, et
même tous les forfaits. La polygamie , la prostitu-
tion, tout, et jusqu'au meurtre, devient non-seu-
lement permis , mais salutaire selon le climat ^ le
gouvernement y le génie du peuple. Grand Dieu!
où en sommes-nous , s'il est nécessaire de réfuter
une telle doctrine? Et sera-t-on quitte envers l'hu-
manité, quand, avec un art perfide, on aura , dans
de séduisantes phrases , entouré ces maximes exé-
crables des mots flatteurs de concorde, de tolé-
rance et de paix?
Remarquez en outre que Rousseau ne veut pas
qu'on examine les dogmes pour savoir s'ils sont
vrais, mais s'ils sont conformes à la bonne morale j
comme si cet examen étoit plus facile que l'autre,
plus à la portée de tous les hommes. Combien en
est-il qui soient capables d'apercevoir la liaison
souvent éloignée , quoique très-réelle , qui existe
entre les devoirs de la morale et des dogmes spé^-
KN MATIÈRE DE UELIGION. II7
culalifs ? ^ur quels principes , d'après quelles
règles proccdera-t-on à cet examen ? D'après la
règle de la conscience ? A ce compte , chacun res-
tera tranquillement dans sa Religion ; car je ne
sache pas que la conscience du musulman, du
Chinois, de l'Indou, du Taïtien , en ait jusqu'à
présent dégoûte aucun de son culte. On consultera
la raison , dites-vous. J'entends ; on remettra la
morale en problème, et cela nécessairement; car,
pour juger si un dogme est contraire a la bonne
morale, il faut d abord connoîlre avec certitude
cette bonne morale. On raisonnera donc comme
les philosophes de la Grèce et comme ceux de
notre temps, à perte de vue sur les devoirs; et,
las d'en chercher en vain le fondement dans de
vagues abstractions , on les niera pour en finir.
Cette marche fut toujours celle de la philosophie.
Qu'on rne nomme une vertu qu'elle ait respectée,
un vice dont elle ait rougi de se rendre l'apolo-
giste. Depuis Aristippe jusqu'à Diderot, elle n'a
jamais su que mettre les passions à l'aise , en s'ef-
forcant de concilier les devoirs de l'homme avec
ses penclians , ou plutôt en faisant de ses penchans
l'unique règle de ses devoirs. Aussi n'est-il point
de Religion, fût-ce celle des Druides, dont la
morale ne soit préférable à la morale philoso-
phique. Les Druides au moins reconmiandoient
les vertus qui maintiennent le bon ordre dans les
familles, le respect pour la vieillesse, la fidélité
conjugale ; ils immoloicnt, à la vérité, des victimes
ii8 ESSAI suK l'indifférence
humaines à leurs divinités sanguinaires; mais de-
puis qu'à son lour la i)hilosophie a trouvé bon d'en
immoler , et en plus j^rand nombre , à une divinité
non moins terrible, je ne vois pas qu'elle offre,
même sous ce rapport , aucun avantage ; à moins
peut-être qu'il ne soit plus consolant , plus doux ,
plus conforme à la dignité de l'homme, d'être
égorgé sur les autels de la déesse Raison que sur
ceux du dieu Tentâtes.
L'expérience prouve donc que, dès que l'on
considère la morale indépendamment de la Reli-
gion , la morale devient aussi problématique que
la Religion même. Ainsi la restriction que Rous-
seau m( t à son système est nulle en réalité. Il
exclut le raisonnement d'un côté , et il l'admet de
l'autre, mais avec des conditions qui le rendent
impossible à la plupart des hommes et dangereux
pour tous; car, ôtez les promesses et les menaces
de la Religion , tous ont un intérêt sensible à s'a-r
buser sur les devoirs , et Rousseau lui-même four^
nit dans ses écrits plus d'un exemple de la ma-
nière dont on peut obscurcir , au profit des pas-
sions , les préceptes les plus clairs et les plus es^r
sentiels de la morale.
Pour réduire la discussion à ses termes les plus
simples , il n'y a que trois suppositions possibles:
ou toutes les Religions sont vraies , ou elles sont
toutes fausses , ou enfin il existe une seule vraie
Religion.
La supposition que toutes les Religions sont
EN MATIÈRE DE KELICION. IJ^
vraies est évidemment absurde ; des dogmes cou-
tradicloires, le oui et le non , ne sauroient être
vrais en même temp. Cela est de pur sens com-
nmn. « Parmi tant de Relii^ions diverses qui se
j> proscrivent et s excluent muluellement , une
>» seule est la bonne, si tant est qu'une le soit(i),«
dit Rousseau.
La supposition que toutes les Religions sont
fausses, renverse par le fondement le système de
l'auteur d'I'mile. Car, dans ce système, la Reli-
gion est nécessaire à la société, et à tous les mem-
bres de la société. C'est un des^oir de suivre et d^ii-
mer la Religion de son pays. Or, l'erreur, qui ,
de l'aveu de Rousseau , de Cliubb, de Diderot , est
nuisible de sa nature, et ne peut manquer de rendre
vicieuse toute créature raison n ahle etcon séquen te.
n'est certainement nécessaire ni a lliomme ni à la
société: aimer ce qui est faux, et par cela même
pernicieux, ne sauroit être un devoir ^qwv per-
sonne. Donc , si toutes les Religions sont fausses ,
la Religion, loin d'être utile, est préjudiciable ;
loin d'cti-e obligé d'en rt/weretd'en suivre aucune,
on doit les mépriser, les haïr, les proscrire toutes,
comme le plus grand fléau de l'humanité. Qui, en
effet, oseroit faire un devoir à une créature rai-
sonnable d\iimer l'erreur, qui ne peut manquer
de la rendre vicieuse F et que deviendroit cet autre
principe, que les devoirs de la morale sont les
{x) Emile , tom. III ^ pag. i58.
120 KssAi Sun l'indiffékencc
seuls essentiels Ph^i supposition que je discute est
donc incompatible avec le système de Rousseau.
Admettre Tune, c'est rejeter l'autre évidemment.
" Reste la supposition d'une seule Religion véri-
table, et par conséquent seule utile , seule néces-
saire y toutes les autres étant fausses , et par consé-
quent nuisibles. Or , quoi de plus absurde , dans
cette hypothèse , que de faire à l'homme un devoir
de suivre la Religion où il est né ? que de présenter
tous les cultes comme indifférens , comme égale-
ment salutaires F que d'attribuer à l'erreur, source
impure du vice , les mêmes droi ts qu'à la vérité ,
mère de la vertu ? que d'interdire à un être raison-
nable tout usage de sa raison sur l'objet qui l'inté-
resse le plus? que de le contraindre à respecter, à
aimer des extravagances qui répugnent invincible-
ment à son esprit? Est-ce donc là ce qu'on appelle
de la philosophie '^ « Un fils , dit-on , n'a jamais
w tort de suivre la Religion de son père. » Ainsi ,
en matière de Religion , la naissance décide de
tout. Ici c'est un devoir d'être polythéiste , et là
c'est un devoir de n'adorer qu'un Dieu, La foi doit
changer avec les climats , varier sjelon les degrés
de latitude : autant de pays , autant de devoirs op-
posés. Chrétien en Europe , musulman dans la
Perse , idolâtre au Congo , vous rendrez , sur les
bords du Gange , les honneurs divins à Vishnou.
Votre père , un peu crédule , adoroit une pierre ,
un ognon ; conservez ce culte domestique. L'njils
n'a jamais tort de suivre la Religion de son père.
EN MA.TIÈriE DE RELIGION. 12 l
Mais cette Religion est indigne de Dieu, et dégra-
dante pour riiomme. N'importe ; vous y êtes né;
en professer une autre serait une inexcusable pré-
somption.
Disciples de Jean-Jacques, reconnoissez les pa-
roles de votre maître, et dites si , dans l'iiypothèse
d une Religion véritable , il est possible de porter
plusloin l'inconséquence; tranchons le mot, la fo-
lie. Quoi ! il existe une vraie Religion , et la plupart
des hommes seroient tenus d'en professer sincè-
rement une fausse ! Ce sera pour eux un devoir
d'outrager la Divinité par un culte qu'elle ré-
prouve! Tout devoir, et Rousseau l'avoue, dérive
de la volonté de Dieu (*) : c'est donc la Vérité su-
prême qui impose aux trois quarts du genre hu-
main l'obligation àQprofesserYevrcuv et de Y aimer?
C^est Dieu qui fait à certains peuples nn devoir
d'adorer le vice? Convenez qu'il y a de bizarres
articles dans le symbole de l'indifférence.
Quelque supposition qu'on adopte, le système
de Rousseau répugne donc au sens commun. En
théorie il implique contradiction , et dans la pra-
tique il est i-mpossible : car Jean-Jacques exige
deux choses manifestement inalliables. Il veut qu'on
croie toutes les Religions également bonnes, et
qu'on professe sincèrement celle du pays où l'on
est né. Mais lui-même n'observe- 1- il pas que les
(*) « Toute justice vient de Dieu , lui seul en est la
M source. » Contrat social y liv. II, cbap. vi.
122 ESSAI SUK l'iNDIFFÉIŒNCG
U(;li*^ions divcrsc»s svi proscrivent et s^ excluent mu-
tuelleincnt P \ia professer sincèrement une y c'est
donc exclure et proscrire toutes les autres? Lin Juil
sincère ^hhoive nécessaireiii^nt le (^hiistiaiiisme,
comme un s.ncère Chrétien rejette la Religion
juive. Ainsi d'un maliométan , ainsi d'un païen,
ainsi des sectateurs de tous les cultes opposés. On ne
change pas la nature des choses avec des phrases
de rhéteur ; on ne fait pas que l'homme puisse
croire la même doctrine vraie et fausse, en n ême
temps; et cette prétendue foi sincère en des dogmes
qui s'excluent mutuellement ^ n'est aufond qu'une
incrédulité ou une indifférence absolue.
Des considérations développées dans ce chapitre,
j ai droit de conclure , ce me semble , que les prin-
cipes de Rousseau, dépouillés des prestiges d'une
éloquence mensongère, n'offrent qu'un informe as-
semblage d'incohérences, d'absurdi tés et de con-
tradictions. C'en seroit assez peut-être pour qu'on
du lies abandonner sans plus d'examen; cependant,
tout ce que je demande , c'est qu'on les examine at-
tentivement. Ne vous hâtez point de juger, dirai- je
aux partisans de ces maximes , convenez seulement
qu'il y a depuissans motifs d'en tenir la vérité pour
douteuse. Dégagez-vous de toute prévention ; cher-
chez sincèrement ce qui est vrai ; étudiez les preuves
du Christianisme avec le même soin , avec la même
bonne foi que vous étudieriez une science humaincv
tSi\rement il vous importe autant de savoir si le
Christianisme est véritable, que de connoître la
EN MATIÈRE DE llELltJfON. 12D
théorie de 1 électricité , ou les lois de la pesanteur.
Faites une fois pour Tintéret de \otre sort éternel,
ce que vous faites tous les jours pour satisfaire votre
curiosité. Pour peu que vous attachiez de prix à
la vérité, à la raison, à la vertu, vous éicr plus
que personne obligés de cheicher une règle fixe de
croyance et de conduite; car cette régie vous man-
que plus qu a personne. Celle que vous vous flattez
de posséder est nulle , fausse , illusoire. On l'admet
en spéculation, et on la rejette dans la pratique.
Eneffet, je vous le demande, a vous particuliè-ve-
ment qui êtes nés en pays catholique , de parens
catholiques, professez-vous sincèrement ^ comme
Rousseau le veut , la Religion de vos pères? Vous
voit-on pratiquer les devoirs que la Religion ca-
tholique impose à ceux qui font profession de la
suivre ? Assistez-vous régulièicment dans v^s
temples aux offices publics, aux instructions des
pasteiirs? Obéissez-vous aux lois de l'Eglise? Gar-
dez-vous scrupuleusement les préceptes de l'absti-
nence et du jeûne? Fuyez-vous les spectacles dan-
gereux? Fréquentez -vous les tribunaux de la pé-
nitence? Vous souriez de ces questions , et vous
n'avez pas tort. Persuadés que toutes les Religions
sont indifférentes, ignorant s'il en est une vraie,
et quelle est cette vraie Religion , pourquoi , dans
l'incertitude , vous astreindriez- vous à tant de
gène, à tant de pratiques pénibles? Vous le devez
cependant d'après vos principes ; mais ces prin-
cipes contradictoires exigeant et snj^posant l'im-
124 ESSAI Sun l'indifférence
possiljlc , vous forcent , et c'est ruiiiqiie [nofit que
vous en tiriez , d'être inconséquens mcnie dans
l'erreur.
Le système de Rousseau, compatible eu appa-
rence avec toutes les Religions , les détruit donc
toutes par le fait. Il détruit donc aussi toute vertu ;
car, dit Rousseau : « Je n'entends pas qu'on puisse
ï> être vertueux sans Religion ; j'eus long-temps
jj cette opinion trompeuse , dont je suis bien désa-
« busé(i). » Or, en détruisant la vertu, en dé-
truisant la Religion , il détruit nécessairement la
société ; et c'est encore Roussseau qui le dit : « Ja-
jj mais Etat ne fut fondé que la Religion ne lui
» servît de base (2). " Otez la base , que devient
l'édifice? Hélas ! nous ne le savons que trop ; et si
l'on s'y trompoit aujourd'hui, ce ne seroit pas du
iteoins faute d'expérience.
Fondé sur cette expérience à jamais mémorable,
ne m'est-il pas permis de juger la doctrine de
Rousseau comme il juge lui-même celle des phi-
losophes que j'ai réfutés précédemment , et de lui
adresser ses propres paroles : « Jamais , dites-vous,
» la vérité n'est nuisible aux hommes ; je le crois
« comme vous, et c'est, à mon avis , une grande
» preuve que ce que vous enseignez n'est pas la
a vérité. »
Il tombe, aussi-bien que Hobbes, de tout le
(1) Lettre à cV Alembert sur les spectacles.
(2) Contrat social , liv. IV, chap. viii.
EN MATIÈflE DE IIELIGTON. I26
poids de ses principes dans l'indiftérence al)Soluc
des Religions. L'un les déclare toutes fausses ou
d'institution humaine ; l'autre ne sait pas s'il en
est une vraie , et , supposé qu'il y en ait nue , il pré-
tend qu'il est impossible de la découvrir. Dans les
deux hypothèses, il est également absurde de croire,
et inutile d'examiner. Ainsi la conclusion est la
même; les prémisses seules sont différentes. Je ne
considère ici que les maximes avouées; car, au fond,
Rousseau n'évite l'athéisme , où le conduit son sys-
tème , qu'en multipliant les contradictions. Quoi
qu'il en soit, en prouvant qu'il existe une véri-
table Religion , j'achèverai de réfuter les indiffé-
rens politiques; et je réfuterai Rousseau en mon-
trant que Dieu a donné à tous les hommes un
moyen sûr, facile, infaillible, de discerner la
vraie Religion des Religions fausses.
Que si le lecteur éprouvoit de la répugnance a
me suivre dans ces discussions importantes; si,
insouciant de la vérité, il refusoit de consacrer
à de sérieuses méditations quelques-uns de ces
instans dont il est si prodigue pour les plaisirs , il
faudroit gémir profondément sur la misère de
l'homme , que tout attache , remue , intéresse ,
hors ses éternelles destinées.
126 ESSAI SVli L'ilVDn'FtlRENCE
CHAPITRE V.
Suite des considérations sur le second système
d'indifférence , et réflexions sur la Religion
naturelle.
JuA seule difficulté qu'on rencontre en combat-
tant les doctrines philosophiques^ est dcles jréduire
à des maximes fixes et précises. Quand on y est par-
venu, toutestfait; elles se réfutent d'elles-mêmes.
L'erreur n'est embarrassante que lorsque , revêtant
mille formes diverses , et se dérobant , par sa mo-
bile inconséquence , à l'esprit qui veut la saisir, elle
échappe, à force de variations , aux prises du rai-
sonnement. C'est le grand art de Rousseau, et sa
constante méthode. Trop pénétrant pour s'a]3user
sur le vice de son système , apercevant à chaqut*
pas les objections qui accourent en foule, il cher-
che à les prévenir ou à les éluder, soit par des dis-
cours ambigus , soit par des concessions formelles,
qu'il révoque bientôt tacitement; et sûr d'en im-
poser, à l'aide d'une souple dialectique et d'un ton
passionné, au lecteur inatlentif , il change à tout
instant de principes et de question; passe adroite-
ment , selon le besoin , d'une hypothèse à une
autre , établit une supposition , l'abandonne, y re-
vient ensuite pour l'abandonner derechef; entre-
EN MATIÈRE DE RELIGION. 127
inéle ai lificieuscmcnt l'erreur avec la véri té, prête à
ses adversaires des arf^umens ridicules, des senti-
mens qu'ils rejettent, pour se ménager a propos un
triomphe brillant ; échauffe , éblouit, fascine par
des phrases , quand il ne peut convaincre par des
preuves , et réussit ainsi à opérer une illusion qu'il
ne partage pas. Jamais homme ne fit un plus habile
usage des mots. Sans presque aucune pensée qui
lui appartienne , il semble se plaire a recueillir des
rêveries oubliées depuis long- temps , et à surpren-
dre Tespi'it en les lui offrant embellies des grâces
d'une élocution enchanteresse. Tel est le charme
de son style, qu'il s'empare des sens, comme une
douce et suave mélodie: et cependant l'àme s'eni-
vre des séduisantes maximes d'une philosophie qui
promet une flatteuse supériorité de lumières à l'or-
gueil, l'indépendance à la pensée, et ne produit ,
en effet que la servitude de la raison, et la mort
de rintclligcnce.
La principale cause des contradictions qui nous
ont étonnés dans Rousseau , vient de ce qu'intime-
ment convaincu qu'on détruiroit la société en abo-
lissant les Religions positives, ses principes néan-
moins le forçoient de les rejeter comme fausses ,
et par conséquent nuisibles. « Leurs révélations,
« c'est lui qui parle, ne font que dégrader Dieu,
» en lui donnant les passions humaines. Loin d'é-
" claircir les notions du grand i'^tre, je vois que
» les dogmes particuliers les embrouillent; que
» loin de les ennoblir , ils les avilissent : qu'aux
J 28 ESSAI SUR l'indifférence
j> mystères inconcevables qui reuviionnent , ils
» ajouleiil des contradictions absurdes ; qu'ils ren-
» dent rjiomme orgueilleux , intolérant , cruel;
j> qu'au lieu d'établir la paix sur la terre , ils y
» portent le fer et le feu. Je me demande à quoi
3j bon tout cela , sans savoir me répondre. Je n'y
M vois que les crimes des hommes et les misères
» du genre humain (1). »
A s'en tenir strictement à ce tableau , il eût été
difficile de faire à chaque homme un devoir d'ai-
mer et de suwre la Religion de son pajSy c'est-à-dire
de croire des contradictions absurdes y d'être or-
gueilleux ^ intolérant y cruel j de suivj^e et d' aimer
des doctrines qui y au lieu d'établir la paix sur la
terre y y portent le fer et le feu y et dans lesquelles
enfin Rjusseau ne voit que les crimes des hommes
et les misères du genre humain.
D'un autre côté, il sentoit qu'en proscrivant les
cultes dont il trace ce portrait peu flatté , on anéan-
tiroit toute Religion parmi les hommes; et une Re-
ligion est absolument indispensable aux hommes
dans son système. N'ayant , en conséquence , que
le choix des contradictions , il a sagement préféré
celle qui lui étoit utile dans le moment; et, cessant
de représenter les Religions positives comme fausses
et pernicieuses , il les a déclarées toutes également
salutaires ou également vraies. Le devoir àe profes-
ser sincèrement celle où l'on est né , se déduisoit
(1) Emile j tom. III, pag. i33.
EM MATIÈUE DE IIIXIGJOIX. J 2f)
delà sans peine, et c'est tout ce qu'il l'alloità Jean-
.Jacques pour rinstanl.
l'oulelois , ne pensez pas qu'il abandonne pou>;
cela ses premières maximes. IN on; y renoncer, ce
seroit admettre la révélation, qu'il combat. Il pose
des principes pour le besoin, les laisse là quand il
n'en a plus que faire, et reproduit gravement ses
précédentes assertions.
Ainsi , après avoir avancé qu'un fils ri a jamais
tort de suivre la Religion de son j)ère j il ajoute:
« Cherchons-nous donc sincèrement la vérité? ne
» donnons rien au droit de la naissance etàl'au-
» torité des pères et des pasteurs , mais rappelons
» à l'examen de la conscience et de la raison tout ce
" qu'ils nous ont appris dès notre enfance (i). »
D'où il résulte, ou que Jean- Jacques se contredit
grossièrement, ou qu'un^Zy n^ a jamais tort de ne
pas chercher sincèrement la vérité.
Après avoir promulgué, développé le précepte
d^ aimer et de suivre la Religion de son pays ^ il nous
dit du plus grand sang-froid: «Tant qu'on ne donne
» rien à l'autorité des hommes, ni aux préjugés du
» pays où l'on est né, les seules lumières de la raison
" ne peuvent, dans l'institution de la nature , nous
» mener plus loin que la Religion naturelle (2). »
N'est-ce pas fortifier singulièrement le précepte
dont il s'agit , que de nous apprendre qu'il n'a
■ ~ — ~~ ■ — ' — -«■«^
(1) Emile f tom. III, paf!^. iSp.
(îî) Ibid., pag. 204 •
1. C)
lOO RSSAI SÏM! F. INDIFJ'ÈRETVCE
aucune espèce de forulement dans la raison ?
Et cette proposition, Rousseau déjà l'avoit ex-
pressément établie au commencement de la seconde
partie de la Profession de foi : « Vous ne voyez ,
» dans mon exposé, que la Religion naturelle : //
» est bien étrange qu'il en faille une autre! Par où
» connoîtrai-je cette nécessi té ? De quoi puis-je être
» coupable en servant Dieu selon les lumières qu'i 1
» donne à mon esprit, et selon les sentimens qu'il
« inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale,
» quel dogme utile à l'homme et honorable à sou
» auteur , puis-je tirer d'une doctrine positive que
» je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes
» facultés? Montrez-moi ce qu'on peut ajouter
" pour la gloire de Dieu , pour le bien de la société,
w et pour mon propre avantage , aux devoirs de la
» loi naturelle , et quelle vertu vous ferez naître
» d'un nouveau culte , qui ne soit pas une consé-
») quence du mien? Les plus grandes idées de la
» Divinité nous viennent par la raison s eule. Voyez
)j le spectacle de la nature, écoutez la voix inté-
M rieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux , à
» notre conscience , à notre jugement? Qu'est-ce
« que les hommes nous diront de plus?
« Il falloit un culte uniforme; je le veux bien,
» mais ce point étoit-il donc si important qu'il
» fallût tout l'appareil de la puissance divine pour
» l'établir? Ne confondons point le cérémonial de
>î la Religion avec la Religion. Le culte que Dieu
» demande est celui du cœur ; et celui-là, quand il
EN MATIÈRE DE RELIGION. l3l
^> estsinccre, est toujours uniforme; (festavoirune
» vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne
» unsi grand intérêt à la forme de l'habit du prêtre,
" a l'ordre des mots qu'il prononce , aux gestes
» qu'il fait à l'autel, et à toutes ses génuflexions.
» Eh î mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras
» toujours\assezprés de terre. Dieu veut être adoré
» en esprit et en vérité; ce devoir est de toutes
o les Religions , de tous les pays , de tous les
» hommes. Quant au culte extérieur , s'il doit
îj être uniforme pour le bon ordre, c'est purement
» une affaire de police ; il ne faut point de révé-
» lation pour cela (i).»
En partant de ces principes et en les suivant jus-
qu'au bout , on arrive à un résultat opposé aux con-
cl usions de Rousseau; mais ces conclusions étant,
comme je l'ai montré, contradictoires dans les
termes , ses disciples sont nécessairement poussés
dans le système pur et simple de la Religion natu-
relle ; c'est-à-dire qu'envisageant toutes les Reli-
gions positives comme inutiles, absurdes, funestes,
ils les rejettent toutes sans distinction , et se dis-
pensent d'en pratiquer aucune.
Jean- Jacques , il est vrai, distingue le cérémo-
/liai de la Religion de la Religion même, regarde
le culte extérieur comme une pure affaire de po-
lice y et dans le cas où il doive être uniforme , ce
[i) Emile , lom. JJTl, pag. !i39.-i35.
^.)2 l-SSAl sni I. INDIFFÉRENCR
ciu'au lesle il ne tlécitle piis^ sonihle tiouvci bon
(ju'on s y coiil'oinie pour le bon onh'e. Mais cette
roiulescendaiice ^^i inaiiifcstemcnt illusoire; car,
en toute Religion, le culte, intimement lié au
dogme , n'en est, pour ainsi dire , que l'expression ,
en sorte que l'on ne peut raisonnablement nier l'un
et pratiquer l'autre. Ainsi, dans la Religion catho-
lique i le sacrifice de la messe suppose la présence
réelle de Jésus-Chris t, sa divinité, etc. La confes-
sion suppose, dans les prêtres, le pouvoir de lier
et de délier; et de même des autres sacremens.
Pour pratiquer un tel culte, il faut donc être , ou
catholique de honne foi, ou le plus vil des hvpo-
crites et le plus lâche des imposteurs: point de
milieu. Or, Rousseau ne dira sûrement pas que le
mensonge, l'imposture, l'hypocrisie, sont compa-
tibles avec la bonne morale. D'ailleurs, quand il
le diroit, l'embarras ne seroit pas moindre : carie
philosophe qui se montreroit extérieurement ca-
tholique contre sa conscience, contribuant , par
son exemple, à conserver et. -i propager des dogmes
qui, selon Rousseau; rendent t homme orgueil-
leux y intolérant , cruel y et portent le fer et le feu
par toute la terre y commettroitun des plus grands
crimes que la justice de Dieu puisse punir.
Pour donner le change au lecteur , Rousseau
feint de confondre le culte avec ce qui n'en est
qu'un très -léger accessoire, la forme de V habit du
prêtre , ses gestes y ses géniifleorions. Mais cette mé-
EN MATIÈRK DE liliLlGlOIX. 1 OO
prise voJonlaiiC prouve seulement qu'il a pressenti
l'objection, et qu'il lui a semblé plus facile delà
dénaturer que d'y répondre.
Son système , dégagé des contradictions hété-
rogènes dont il le surcharge, n'est donc que le pur
déisme, espèce de secte qu'enfanta le socinianisnie ,
versle commencement du seizième siècle. Témoin
des rapides progrès de la licence de penser parmi
les protestans, Mélanchthon prévoyoit avec effroi
de plus grands désastres, et qu'aucune vérité, au-
cun dogme n'arrêter oient les innovateurs (i). Lu-
ther avoit donné l'impulsion fatale; l'esprit humain
étoit, pour ainsi dire, précipité; rien ne pouvoit
désormais, ni le retenir, ni modérer sa chute: il
ialloit qu'il allât toujours tombant, jusqu'à ce qu'il
eût atteint le fond de l'abîme. Quoique le calviniste
Viret soit le premier qui, daqs un ouvrage publié
en i563, fasse mention de certains sectaires qui
prenoient le nom de Déistes (2) , leur oiigine re-
monte plus haut; et l'on voit dans les écrits des
ibndateursdu protestantisme , etsurtout dans leurs
lettres confidentielles, que la Réforme se sentoit
dès lors intérieurement travaillée de je ne sais
quelle maladie terrible qui l'épouvantoit elle-
même. De noirs pressentimens agitoient ses chefs:
ils ne découvroieni, dans l'avenir, que (V affreuse
combats d'opi ni ons , et des guerres j: lus impitoyables
(i) Lib. IV, Epist. XIV.
(2) VoTOJL le Dictionnaire de Baylc, ar(. Viret,
l54 ESSAI SUll l'uNDII'FÉRENCE
(jiie celle des Cenlauiea. Bon Dieu^ secrioit l'un
d'eux, quelle tragédie verra la postérité (i)! Ce-
pendant la contagion se répandoit de proche en
proche : /« sainte liberté éi^angélique préparoi t
infatigahlement la destruction de l'Evangile; car
la liberté étoit alors le cri de ralliement des sec-
taires, comme elle l'a été depuis des factieux; et
la liberté d'agir y qui a renversé l'ordre politique ,
n'étoit qu'une conséquence de la liberté de penser ^
qui avoit renversé l'ordre religieux.
Un siècle après Socin , le poison du déisme
circuloit dans toutes les veines de la Réforme , et
ses théologiens rigides, déjà peu nombreux à cette
époque , ne parlent que des efFrayans progrès de
l'indifférence des Religions dans son sein. Mais ils
déploroient le mal et ne pouvoient y appliquer
de remède. L'arbre portoit son fruit ; et bien que
ce fruit parût chaque jour plus amer et plus dan-
gereux, comment l'empêcher de naître et de mûrir,
tandis que l'on conservoit, que l'on cultivoit avec
arnour l'arbre dont il étoit la production naturelle
et nécessaire?
Aussi , l'Angleterre et la Hollande , impurs ré-
ceptacles où fermentoit la lie des sectes qu'enfan-
toit incessamment l'ardeur d'innover, sepeuploient
d'une nouvelle espèce d'hommes qui , sous le nom
de tolérans , de libres penseurs ^ sapoient tous les
appuis de la société, et toutes les bases du Chris-
(i) Histoire des Variât,, liv. V^ n"3i.
EN MATIÈUE DE r.ELlGlOlN. 1 0*0
liaiiisnie. Contenus par la crainte des lois, en
France, où ils prenoient le titre d'esprits jorts,
ils s'y multiplièrent lentement, et s environnèrent
d'ombres épaisses pendant que Louis XIV vécut.
Si un bruit sourd d'impiété venoit de temps en
temps alarmer l'oreille attentive de Bossuet, et
indigner sa grande âme , ce bruit né toit encore ,
pour ainsi dire, que souterrain, et la tremblante
incrédulité se déroboit aux regards des évéques
et des magistrats , gardiens des saines doctrines.
Ce siècle fut , pour la France , celui de la gloire
et de la Religion. Avec la régence s'ouvre un pé-
riode bien différent. Les mœurs de Philippe et ses
opinions connues avoient de bonne heure promis
aux esprits forts un protecteur digne d'eux. A peine
le vice eut-il saisi le pouvoir, qu'ils sentirent qu'ils
alloient régner. L'exemple du prince, la vanité,
Tattrait du libertinage, remplirent leurs rangs
d'une multitude de prosélytes , sortis pour la plu-
part des hautes classes de la société. Leur audace,
accrue par le succès, franchit les dernières bornes;
ils attaquèrent de front toutes les croyances et
toutes les institutions religieuses. Toussaint donna
le signal par son livre Des Mœurs ^ qui souleva
contre lui la France chrétienne. Mais des scandales
plus grands firent bientôt oublier ce premier scan-
dale. Un homme d'un esprit infini, mais dépravé,
se persuada que sa renommée seroit incomplète ,
tant qu'il resteroit à ,lésus-Christ un adorateur.
Jj'incroyable activité de cet homme, ses rares la-
l3() Eî>SÀl SU1\ li'lINDlFl ÉnEJNCC
Icns, sa liaiiu; implacahlo contre la Kelij^ioii, tout
<:ojicourut à le placer a la tête du parti philoso-
phique, qu'il coatri])ua phis que personne à gros-
sir et il foi tifier. La foule se pressa autour de sa
gloire, et luie violente conjuration s'ourdit puhli-
quement contre le Christianisme. Elle cxisloit en
secret depuis long-temps, au rapport de Jurieu,
qui nous apprend que plusieurs des ministres ré-
l'ugiës en Hollande, après la révocation de ledit
de Nantes , étoient de ces indiffërens^ cachés qui
« formoient , dans les églises réformées de France ,
» depuis quelques années, ce malheureux parti
vu Von conjuroit contre le Christianisme (i). »
Le témoignage n'est pas suspect, et nous savons
maintenant à quelle école appartenoient les pre-
miers auteurs de la guerre contre la Religion ré-
vélée.
Cette école n'a pas un moment cessé de fournir
des auxiliaires à la même cause. Bayle étoit pro-
testant ; Rousseau , né protestant , n'a fait que dé-
velopper les principes des protestans ; les déistes
anglais, de qui\oltaire et ses disciples ont em-
prunté presque toute leur science anti-chrétienne,
étoient protestans , et des protestans plus consé-
quens que les autres, comme je le prouverai. Ainsi
l'on a voit commencé par réformer ou aholir car-:
tains dogmes , et l'on finit par les réformer tous ,
V compris la révélation. C'est à ce point que les
(i) Tahleau diL Socinianisme, Lct. I, pag. 5,
EN M.iTIÈKE DE IIELIGION. lOy
inoderiies philosophes siiisirenl le prolesiantisme;
et loujouis rcrormant, ils en vinrent jusqu'à ré-
former Dieu même , et à vouloir léaliser la mons-
trueuse fiction d'un peuple athée , inventée par
Bayle, et si chère à Diderot et à tous les sages de
son école. On peut se convaincre alors que l'im-
piété, si humaine et si douce dans ses paroles,
sait, au hesoin, s'aider également de la hache du
hourreau et de la plume du sophiste.
l^endant les premières années qui suivirent cette
sanglante époque , la philosophie , à peine descen-
due des échafauds où elle tenoit ses assises , et en-
core, si je l'ose dire, pleine de mort, ne fut guère
qu'un hideux et fanatique athéisme. Peu à peu ce-
pendant on s'accoutuma à entendre , sans frémir ,
prononcer le nom de Dieu. Rohespierre avoit donné
l'exemple de tolérer l'Etre suprême et l'immorta-
htéde l'amc^et l'on jugea sensément que personne
n'avoit le droit de se montrer moins tolérant que
Rohespierre.
Aujourd'hui , l'opinion penche vers l'indiffé-
rence universelle. Les i^ouvernemens la favorisent
de tout leur pouvoir, et, chose innouïe, s'efforcent
d'entraîner le Christianisme dans ce système : nou-
veau genre de persécution, dont jious sommes
loin de connoître encore tous les effets. Le temps
les développera, et , en décidant du sort des doc-
trines sociales, décidera du sort de la société et de
r^^xistence du genre hivinain. Rentrons danji la dis-
cussion.
l^^ liSSAi SUU L'INDUTÉIŒNCE
La souveraineté de la raison humaine eu matière
de loi, dogme l'ondamenlal du protestantisme, est
aussi le fondement du déisme, et son caractère dis-
tinctif est lexclusion absolue de toute révélation.
« Le déisme , dit un auteur anglois , n'est autre
» chose que la Religion essentielle à l'homme , la
M vraie Religion de la nature et'de la raison(\). »
Rousseau tient le même langage. « Les plus
» grandes idées de Dieu nous viennent par la rai-
j> son seule, ^ oyez le spectacle de la nature, écou-
>3 tez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit
» à nos yeux, à notre conscience, à notre juge-
ment ? Qu'est-ce que les hommes nous di-
ront de plus? Leurs révélations ne font que dé-
» grader Dieu , en lui donnant les passions hu-
» maines (2). »
Reste maintenant à savoir en quoi consiste cette
Religion de la nature et de la raison y cette Reli-
gion essentielle a F homme ^ et dont néanmoins
l'homme n'a jamais su se contenter; car c'est un
fait remarquable , qu'il n'exista dans aucun temps
de peuple déiste , que tous ont eu des Religions
qu'ils croyoient révélées , des Religions par consé-
quent opposées a la raison et à la nature j ce qui
n'empêche pas Rousseau de faire aux hommes un
devoir de les suivre et de les aimer. N'importe ,
passons sur ce judicieux précepte; mettoïis-le, à
{\) Deismfairly stated, andfully vindicated, p. 5.
(2) Emile, tom. TII, pag. i32-i33.
EN MATIÈRE DE RELIGION. fSc)
lexeniple des disciples de Jean- Jacques , en oubli.
Toute Religion se compose essentiellement de
dogmes, de culte et de morale. Examinons la Re-
ligion naturelle sous ce triple rapport.
Premièrement, pour ce qui est des dogmes, la
Religion ^e la nature semble laisser à cliacun une
pleine et entière liberté de choix ; et nous verrons
bientôt que cela ne peut être autrement. Autant
de déistes , autant de symboles. Celui de lord
Cherbury , le patriarche des déistes anglais , se
réduit à cinq articles: i*^ qu'il existe un Etre su-
prême ; 2^ que nous devons lui rendre un culte ;
3^ que la piété et la vertu forment la partie prin-
cipale de ce culte ; l\ que nous devons nous repen-
tir de nos fautes, et qu'en ce cas Dieu nous les
pardonnera; 5^ que les bons seront récompensés et
les méchans punis dans une vie future (i).
On pour r oit demander à lord Cherbury mille
explications sur ce court symbole. Qu'entend-il
par piété? Qu'entend-il par vertu? Comment sait-
il avec certitude que Dieu pardonnera au repentir ?
Il insinue que la Religion chrétienne est trop in-
dulgente sur ce point (2) ; il connoît donc la me-
sure précise de repentir qui mérite le pardon :
comme si un sentiment quelconque avoit une me-
sure appréciable. Aussi n'essaie-t-il pas de la fixer,
et il laisse l'homme dans l'ignorance la plus terri-
(1) De Rcligionc Gentiliiuii .
(2) Appendix ad op. de Relig. laie, qu. f).
i^o LssAr s m; i/iNDiiF/iuiirscE
ble où une créalurc raisonnable et foiblc se puisi»G
trouver.
Le synil)ole qui pre'cède vous paroît-il insulFi-
sant, lilountvous en offre un en sept articles, que
voici : 1*^ qu'il existe un Dieu éternel, infini,
créateur de toutes choses ; 2^ qu'il gouverne le
monde par sa providence ; 3*^ qu'il <îst de notre de-
voir de lui rendre un culte , comme à notre Créa-
teur et à notre maître ; 4^ que ce cult,e consiste
dans la prière et les louanges ; 5*^ qu'obéir à Dieu ,
c'est se conformer aux règles de la droite raison par
la pratique des vertus morales ; 6^ que nous de-
vons attendre , dans un état futur , des peines ou
des récompenses , suivant que nous aurons agi du-
rant cette vie , ce qui renferme l'immortalité de
l'âme; 7^ que lorsque nous nous sommes écartés
des règles du devoir , nous devons nous en repen-
tir^ et nous confier, pour le pardon, dans la mi-
séricorde de Dieu (1).
La raison de Blount est, comme on voit, un
peu plus exfgeante en matière de foi que la raison
de lord Clierbury. Celui-ci n'admet point explici-
tement l'immortalité de l'âme dans son symbole ;
peut-être est-ce par oubli : on ne saur oit penser à
tout. .
Au reste , tout en argumentant contre la révé-
lation, Blount écrivoit à Sidenham : « Dans no
» trc voyage vers l'autre monde , la route coni-
(1) The Oracles ofRçason, p. 197.
EiN MA'riï:UE DC liELlGIO.X. l/jl
»' munc ost, sans aucun cloute, la plussuro; et,
" quok[ue le déisme soil une bonne piëj)ajation
» pour la conscience, si l'on y sème le Cliristia-
» nismc, elle produira une Lien plus abondante
» moisson (i). »
Bolingbroke, peu satisfait des symboles de ses
devanciers , élargit étrangement la voie de laPieli-
gion naturelle 11 nie que Dieu puisse être offensé
par l'homme , et attaque en conséquence la doc-
trine des peines et des récompenses futures (2)^
Tout se perfectionne avec le temps.
Si l'ame est immatérielle ou matérielle, si elle
est distincte du corps, et si , dans ce cas, elle est
périssable comme le corps , ou doit lui survivre :
Chubb ne décide point ces questions, parce qu'il
n'aperçoit rien sur quoi on en puisse fonder la dé-
cision (5). Toutelbis il paroît fortement inclinei*
vers le matérialisme (4) ; et en supposant qu'il y
ait des chatimens et dc^s récompenses futiu's ,
chose au moins fort douteuse à son avis , la masse
du genre humain n'a pas lieu de s'en inquiéter
beaucoup ; car ces récompenses et ces peines ne se-
ront que pour les hommes dont les actions auront
puissamment influé sur le bonheur ou le malheur
(1) The Oracles ofRcason, p. 91.
(2) Bolinghruke's TVorks, vol. Y, pag, 209, 556, 4o3,
495, 498, 507, 5o8, 5io.
[ô) Chubb's posthumous IForks, vol. I, pag. 5i2,
5i5.
(4) Ibid.^ pag. 5i7f 3 18, 524, "î^^-
\l\1 ESSAI SUi; L'iNDrPFliinEIVCB
du genre liumaiii. Les autres n'oul rien à espérer
ni à craindre. Jjcur vie est trop insignifiante pour
que Dieu daigne leur en demander compte. Autant
vaudroit s'imaginer, dit Chubb, qu'un jour il ju-
gera tous les animaux (i).
L'existence de Dieu est donc le seul dogme qu'ad-
mettent formellement les deux derniers auteurs
dont je viens de parler. Cette grande et sublime
vérité, au milieu des débris de toutes les doctrines
religieuses, est demeurée debout dans leur esprit ,
comme une colonne d'un temple antique que le
temps ou les barbares ont renversé.
Jean-Jacques étend un peu davantage le sym-
bole de la Religion naturelle ; mais je montrerai
tout à l'heure qu'il n'a pas droit, dans ses prin-
cipes , d'exiger que qui que ce soit en adopte un
seul article. Il admet l'existence de Dieu , la dis-
tinction de l'âme et du corps, et une vie future ,
où chacun se rappellera ce qu'il aura senti y ce
qu'il aura fait durant sa vie ; et il ne doute point
que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des
bons et le tourment des médians. « Ne me deman-
« dez pas , ajoute-t-il , s'il y aura d'autres sources
» de bonheur et de peines; je l'ignore (2). »
Cette doctrine est assez satisfaisante pour le
méchant, surtout si l'on y joint l'espoir que ses
fï) Chuhb's posthiwious PForks , vol. J, pag. ô^S ,
400.
(2) Emile, toni. III , pag. 87, 88.
£N MATIÈRE DE KELiGlOPi. l/jO
souvenirs s éteindront avec son existence. Or, c'est
ce que Rousseau lui fait espérer , connue il laisse
aux bons la crainte d'arriver un jour au terme fa-
tal delà vie heureuse qu'il leur promet. «Quelle
» est cette vie, se demande-t-il , et l'âme est-elle
» immortelle par sa nature? Mon entendement
» borné ne connoît rien sans bornes ; tout ce
M qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je
» nier , affirmer , quels raisonnemens puis-je
» faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois
» que l'ame survit au corps assez pour le maintien
M de l'ordre ; qui sait si c'est assez pour durer tou-
» jours (i)? »
G est ainsi que Dieu a tout dit à ses jeux ^ à sa
conscience y ci son jugement. Remarquez en outre
qu'il déduit le dogme d'une autre vie de la notion
des attributs de Dieu. « Or, dit-il , si je viens àdé-
» couvrir successivement ces attributs dont je n'ai
» nulle idée absolue, c'est par le bon usage de
» ma raison, c'est par des conséquences forcées (*) ;
(i) Emile, tom. III, pag. 86.
(*) Rousseau se sert ici , et peut-être à dessein , d'un
mot équivoque. Dans le langage ordinaire , on entend
par consëquencesybrcee^-, des conséquences fausses, ou
au moins douteuses. On pourroit dire aussi que ce sont
des conséquences nécessaires , que l'esprit es tycrccf d'ad-
mettre. Le bon usage de la raison, dont parle Rousseau,
favorise ce dernier sens : le reste de la phrase le contre-
dit ; car, tirer une conséquence , c'est affirmer quelque
chose; et qui x\ affirme rien, ne conclut pas. De phis ,
1 /|4 IvSSAI SUR L'fNDfFFKnC^Cli
» mais je les allirmc sans les comprendre, el , dan*^
» le l'ond , c'est n'aflirmer rien., J'ai heaume dire*;
» Dieu est ainsi ; je le sens, je me le prouve ; je
» n'en conçois pas mieux nomment Dieu peut etic
» ainsi. Enfin , plus je m'efforce de contempler son
>» essence infinie, moins je la conçois; mais elle
» est, cela me suffit j moins je la conçois, plus je
» l'adore (i). »
Aussi Rousseau fonde Vespérancc du juste sur
des attributs dont il na nulle idée absolue y cju'il
(ijfirme sans les comprendre j de sorte q^\e,dans
le fond j c'est ?i affirmer rien. Ne voilà-t-il pas une
merveilleuse certitude, et une espérance bien con-
solante? Plus il s'efforce de contempler l'essence
infinie de la Divinité , moins il la conçoit ; il ne
la connoît ni en elle-méoïe , ni dans ses attributs :
et c'est de la sorte que les plus grandes idées de
la Divinité nous viennent de la raison seule.
Chose admirable, et que la philosophie seule pou-
Rousseau tombe dans une erreur grave, en supposant
qu'il faut comprendre, pour affiniier réellement; cela
n'est pas, il suffit d'avoir une idée nette de ce qu'on af-
firme. Ainsi le mot attraction réveillant en nous une
i(|ée, et en cliacun de nous la même idée , nous pouvons
affirmer ou nier Texistence de cette force occulte , que
nous ne comprenons pas en elle-même. Au reste , le pas-
sage auquel cette note appartient n'est pas le seul ou
Rousseau cherclie à cacher l'inconséquence et le vague de
ses doctrines sous l'ambiguité des expressions.
(i) Einiley tom. ïll , pag. 96.
EN MATIÈRE DE RELIGION. l45
voit nous apprendre ; la plus grande idée que nous
ayons de la Divinité est de n'en avoir aucune,
idée !
Mais enfin , dira-t-on , elle est y cela nous suffit :
son existence est un dogme admis par tous les
sectateurs de la Religion naturelle. Soit; mais je
soutiens que , dans leurs principes , on peut lé-
gitimement nier ce dogme , et même qu'on le doit
quelquefois.
En effet , la première règle de Jean- Jacques et
de tous les déistes , leur principe fondamental est
de former sa foi sur les seules lumières de la rai-
son , et par conséquent de ne rien croire que ce
que l'on conçoit clairement. Or , je suppose un
philosophe qui ne conçoive pas plus clairement
rexistence dé Dieu que Rousseau ne conçoit son
essence et ses attributs; il pourra et devra la nier,
s'il est conséquent. Car de demeurer indécis sur
une telle question, Rousseau nous apprend qu'il
est impossible : « Le doute sur les choses qu'il nous
n importe de connoître est un état trop violent
» pour l'esprit humain ; il n'y résiste pas long-
» temps , il se décide malgré lui de manière ou
» d'autre (i). »
Réalisons un moment le fait supposé ; mettons
dans la bouche de Rousseau ses proprei^^xu oies ,
et voyons ce que lui répondroit le plij^ospphe en
question, à qui d'ailleurs je ne prè^ ,.Ù que des
— . . , . . . 1 > t v\ ■
(i) Emile, tom. TIT, pag. 27. . n\
». lu
i/fG rssAi suit l'indiffî:iœnxe
opinions (Icfciiducs par un crlchrc pai lisan de la
Religion naliircUe.
ROUSSEAU.
^ 'Je vous plains sinc(}rement de ne pas croire à
l'Etre infini. Vous ne concevez pas qu'il existe ;
mais je ne conçois pas davantage ses attributs ? et j'y
crois: « Le plus digne usage de ma raison est de
« s'anéantir devant lui (i) : « suivez mon exemple.
LE PHILOSOPHE.
« Me dire de soumettre ma raison , c'est outra-
i> ger Son auteur (2) ; autant peut m'en dire celui
" qui me trompe : il me faut des raisons pour sou-
M mettre ma raison (3). "
ROUSSEAU.
Eh bien, « voyez' îè spectacle de la nature:
>j c'est dans ce grand et sublime livre que j'ap-
>j prends à servir et à adorer son divin autem*.
« Nul n'est excusable de n'y pas lire, parce qu'il
« parle a tous les liommcs uïie langue intelligible
» à toiis les esprits (4). » Repondez : « Dieu n'a-t-il
» pas tout dit à nos yeux? »
LE PHILOSOPHE.
Aux vôtres , il se peut; aux miens , noïiyhi de
.. . ^ . 'V' ■■^ fi),:,*
( i) i^7?2?/é^k'tom. HT , pag. 96.
[2] Ibidi sp\^' iSo. •■}■''■ ']■
(5) Ibid., page iSg.
(4)/Z'zW.,pag. 177. (.}
EN MATIÈRE DE RELIGTOIN'. 1 47
plus, je ne saurbis volis dissimuler que vous me
seml)lez raisonner fort mal. « Arguer du cours de
» la nature pour en inférer Tcxistonce d'une cause
» intelligente qui a établi et qui maintient l'or-
» dre dans l'univers , c'est embrasser un principe
)) incertain tout ensemble et inutile ; car ce sujet
» est entièrement hors de la sphère de l'expérience
« humaine (i).
ROUSSEAU.
Au moins conviendrez-vous que « Dieu a tout
« dit a notre jugement? » Vous ne nierez pas l'éter-
nelle correspondance de l'effet et de la cause, dont
j'ai déduit si nettement l'existence du premier
Etre?
LE PIltLOSOPïIE.
Pourquoi non? A inon sens , (< on ne sauroit ti-
» rer un argujnent , mêmeprobable , de la relation
» de la cause à l'eifet , ou de l'effet a la cause (2) ; la
» liaison de l'effet avec sa cause est entièrement
>^ arbitraire, non-seulement dans sa première no-
» tion a priori y mais encore après que cette no-.
j> tion nous a été suggérée par l'expérience (3). »
Vous voyez que nous sommes loin de nous en-
tendre. Vos preuves font sur mon esprit une tout
autre impression que sur le votre : je n'y aperçois
[i) IJiinies's Philosophical Essays , pag. 1?.^.
(2) Tbid.y pag. 62 , 6">.
(5) Ihid., pag. 53 , 54-
10.
i^S ESSAI sui; l'indifféjieingc
que des sophisiiics , cl des sophismes ne me con-
vainquent pas. D'ailleurs vous me parlez d un Dieu
\.^\eTwirorineîit des mystères inconcevables (i) :
or, si je commence une fois à croire des mystères
inconcevables, où m'arréterai-je? Qui me guidera
dans le choix que j'en dois faire? De quel droit
rejetterai-je la révélation? Vous l'avez dit vous-
même : « Celui qui charge de mystères , de contra-
*> dictions , le culte qu'il me prêche , m'apprend
» par cela même à m'en défier (2). »
ROUSSEAU.
« Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce
» que je tiens pour sûr, je vous l'ai donné pour tel :
» je vous ai dit mes raisons de croire. Maintenant
» c'est à vous de juger (3). Je n'ai pas la préten-
» tion de me croire infaillible : d'autres hommes
» peuvent » trouver douteux ce qui me paroi t
démontré, faux ce qui me paroi t vrai : « je rai-
» sonne pour moi et non pas pour eux; je ne les
» blâme ni ne les imite: leur jugement peut être
« meilleur que le mien ; mais il n'y a pas de ma
^j faute si ce n'est pas le mien (4). » L'existence
de Dieu m'est attestée par ses œuvres. Nul, vous
disois-je , n'est excusMe de ne pas lire dans
ce grand et sublime livre : cette maxime, j'en con-
[i) Emile, tom. III, pag. i35.
(2) Ibid.^ pag. i5o.
(3) Ibia., pag. 192.
{/^jlbid., pag. 179.
EN MATIÈRE DE RELEGlON. 1^9
Viens, est trop générale; elle m est ccliappce,
comme tant d'autres, sans trop de reflexion. Au
Fond, cependant , vous avez dû voir que ce n'etoii
là ni ma première ni ma dernière pensée. La
preuve en est dans ces paroles qui précèdent de
tout un volume celles que je rappelois à l'instant
et les modifient déjà beaucoup : « Le pliilosopîie
w qui ne croit pas a tort, parce qu'il use mal de
» la raison qu'il a cultivée, et qu'il est en étal
» d'entendre les vérités qu'il rejette (i). » J'avoue
que ce texte est encore bien dur : il met , il est
vrai , le peuple à l'abri , mais il laisse le philo-
sophe dans l'embarras. Cela me peine , et pour
vous que je damne philosophiquement , et pour
mol' qui abJiorre la barbare intolérance. Après
tout , fc ce n'est pas une petite affaire de connoîlrc
» que Dieu existe; et quand nous sommes parve-
» nus là , quand nous nous demandons , Quel esl-
w il? où est-il? notre esprit se confond, s'égare,
» et nous ne savons plus que penser (2). » Voilà
justement ce qui vous arrive. « Les idées de créa-
» tion , d'annihilation , d'ubiquité, d'éternité , de
» toute-puissance , celle des attributs divins , lou-
" tes ces idées qu'il appartient à si peu d'hommes
» de voir aussi confuses et aussi obscures qu'elles
» le sont, se présentent à vous dans toute leur
(i) Emile ^ tom. II, pag. 35o.
(•2) Ibid,, pag. 341.
l5o ESSAI SUfl LINDrFFKKENCE
» Ibrcc , CCS L-iWU rc dans toute leur obscur i le (i).»
Or, il scroit cruel d'être damne pour avoir eu plus
fl'esprit que les autres hommes : et se pourroit-il
qu'il n'y eût de salut que pour les sots ? Posé ce que je
viens de dire, c'est pourtant ce qui rcsulteroit du
principe vulgaire: « 11 faut croire en Dieu pour être
>j sauvé. » A la philosophie ne plaise que je m'obs-
tine à soutenir celte maxime impitoyable; j 'envois
trop clairement les conséquences. « Ce dogme mal
» entendu est le principe de la sanguinaire into-
» lérance, et la cause de toutes les vaines instruc-
« tions qui portent le coup mortel à la raison hu-
» maine , en l'accoutumant à se payer de mots (2). »
Votre cause est donc celle de la raison humaine ,
et vous ne devez pas craindre que je lui porte le
coup morteL « Il est clair que tel homme , par-
» venu jusqu'à la vieillesse sans croire en Dieu y
« ne sera pas pour cela privé de sa présence dans
w l'autre vie , si son aveuglement n'a pas été vo-
3> lontaire, et je dis qu'ilne l'est pas toujours (3).»
Vieillissez-donc en paix dans votre incroyance :
bien différent de ceux qui se persuadent ^ï^V/y<2t^^
confesser tel ou tel article^ « moi je pense, au
\j contraire, que l'essentiel de la Religion consiste
» en pratique; que non- seulement il faut être
(1) Emile , tom. II, pag. 346 ►
(2) Ibid.^ pag. 55o.
(5) Ihid., pag. 552,
EJN MATIÈUE DE RELIGION. l5l
» lioininc de bien, miséricordieux, liumuin , cha-
>' rilable; mais que quiconque esl vraiment ici
» en croit assez pour être sauvé (i). »
ï< Vous avez fait ce que vous avez pu pour altein-
w dre à la vérité, mais sa source est trop élevée:
3> quand les forces vous manquent pour aller plus
w loin, de quoi pouvez-vous dire coupable? c'est
w a elle à s'approcher (2). »
Qu'est-ce donc que la Religion naturelle, qu'un
^oullre où viennent s'engloutir tous les dogmes,
méjne celui de l'existence de Dieu? et Bossuel l'a
délinie complètement lorsqu'il a dit que le déisme
n'est qu'un athéisme déguisé. Parmi ses sectateurs,
l'un admet ce que l'autre rejette, nie ce qu'il af-
firme , et réciproquement. A grand'peine en irou-
veroil-on deux qui professent la même doctrine.
Nul n'a le droit d'exiger qu'on se soumette à ses
enseignemens. Suprême juge de sa foi, chacun
jouit de la [acuité de l'étendic ou de la restreindre
conmie il lui plaît; etauciuie croyance n'est essen-
tielle dans la seule Religion essentielle à F homme.
Etrange Religion , dont le symbole peut se réduire
à ralhéisme î
Secondement, le culte extérieur n'étant qu'un
vain cérémonial y et purement une affiiire de po-
lice, est indifférent en soi; rien n'empêche de s en
passer.
(1) Letlie à M. de Beauinont , page 5f).
(i) Emile ^ tom. UI, pag. 128.
l52 KSSAI Sun L INDU FERENCE
« Les vrais devoirs de la Religion sont indé-
» pendans des institutions des hommes (i) , et le
M culte que Dieu demande est celui du cœur (2). »
Or, ce que Dieu ne demande point , qui oseroit
l'exiger? Pleine liberté donc à cet égard; et tel
homme pourra , dans toute sa vie , ne pas donner
un seul signe de Religion , sans blesser les vrais
devoirs de la Religion, A quoi bon des cérémonies ,
des temples? « Un cœur juste est le vrai temple
î) de la Divinité (3). » Que depuis le commen-
cement du monde il n'ait point existé de nation
sans culte public, peu importe. « Nous avons
» mis à part, dit Rousseau, toute autorité hu-
" maine (4) Pour moi , ce n'est qu'après bien
5) des années de méditation que j'ai pris mon
» parti; je m y tiens (5). " Cela est sans réplique;
et si ses disciples avoient su prendre leur parti
aussi décidément , s'ils avoient soigneusement éla-
gué de la Rehgion naturelle toute espèce de ceVe-
monial, nous n'aurions pas vu établir en France ,
au dix-huitième siècle, le culte de la Raison ^ïe-
présentée par une prostituée. Mais n'insistons pas
sur cette légère aberration , qui , après tout , est
purement une affaire de police.
Le seul culte essentiel , et Bolingbroke l'a-
(i) Emile, tom. III, pag. 196.
(2) Ibid,, pag. 134.
{Z)Ibid,^ pag. 196.
(4) [bid., pag. i5i.
(5)/Z'iV/.,pag. 193.
/
i
EN MATIERE DE ui:-i^h^iol>. I 5o
voue (i) aussi -Lien que Rousseau, csL donc le
culte intérieur. Or, quoi qu'on puisse penser du
culte extérieur, il est sûr au moins que le pre-
mier dépend des dogmes, et doit en découler.
Rousseau, combattant la Religion révélée, parle
ainsi : « Cette doctrine , venant de Dieu y doit por-
» ter le sacré caractère de la Divinité: non-seu-
" lement elle doit nous éclaircir les idées confuses
» que le raisonnement en trace dans notre es-
*^ prit ; mais elle doit aussi nous proposer un culte ^
» une morale^ des maximes convenables aux at~
w tributs par lesquels seuls nous concevons son
M essence (2). »
Ou la Religion naturelle Tze vient pas de Dieu y
c'est-à-dire fist fausse, ou elle doit présenter les
caractères que Rousseau juge inséparables d'une
Religion qui vient de Dieu : elle doit donc nous
proposer un culte convenable aux attributs par les-
quels seuls nous concevons son essence. Or, par
malheur, il se trouve que plus nous nous effor-
çons de contempler cette essence infinie y moins
nous la concevons ; que nous n'avons nulle idée
absolue des attributs de Dieu; que nous les affir-
mons sans les comprendre ^ ce qui ^ dans le fond^
est n'ajfirmer rien (3). De sorte que « si la Reli-
w gion naturelle est insuffisante, c'est par lobscu
{i)Bolingbroke's Pp'orks , vol. V, pag. 97.
(2) Emile j tom. III, pag. i48.
{^) Ibid., pag. 96.
i54 ESSAI suji l'ijndifféueince
" rite qu'elle laisse clans les grandes vcrilc's qu'elle
5> nous enseigne (i); » obscurité qui résulte de ce
quelle repose sur le seul raisonnement y lequel
ne trace dans notre esprit que des idées confuses
de la Divinité.
Je ne ferai point remarquer letroit enchaî-
nement^ la parfaite concordance de ces idées, et
avec combien de raison Rousseau nous vante une
Religion qui laisse dans l'obscurité les grandes
vérités qu'elle nous enseigne^ qui ne trace dans
notre esprit que des idées confuses de la Divinité y
et dont les sectateurs , dans le fond y n affirment
rien y parce qu'ils ne comprennent rien. Je l'avoue,
pour moi , quelque ému que soit le bon Jean-Jac-
ques en nous débitant cette claire et sublime doc-
trine, avec quelque véhémence qu'il ait parlé y je
ne crois point du tout « entendre le divin Orphée
w chanter les premières hymnes , et apprendre
3> aux hommes le culte des Dieux (2). » Mon emr
barras, au contraire , est de comprendre comment
il sortira de ces obscurités y de ces idées confuses ^
un culte quelconque.
Aussi n'aperçois- je que discordance et con-
tradiction en tout ce que les déistes nous disent
de ce culte mystérieux qu'ils ne définissent jamais.
Si Blount le fait consister dans la prière et les
louanges y Rousseau retranche aussitôt la moitié
(1) Emile , lom. III, pag. i5o.
(2) Ibid.^ pag. 128.
EN MATIÈRE DE RELIGION. l55
du picccplc. « Je ni exerce, nous dit-il , aux su-
ii Llirnes contemplations. Je médite sur l'ordre
» de l'univers, non pour lexpliquer par de vains
>i systèmes, mais pour l'admirer sans cesse, pour
» adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je con-
» verse avec l'auteur de l'univers, je pénètre
» toutes mes facuJte's de sa divine essence, je m'at-
» tendris à ses bienfaits , je le Lcnis de ses dons ;
» mais je ne le prie pas: que lui demande-
" rois-je (i)? » On conçoit, en effet, que l'iiomme
n'a rien a demander à Dieu : il est si riche de son
propre fonds, son esprit est si plein de lumières,
son cœur si fertile en bons sentimensi
Au reste, je ne pense pas que, dans l'énumc-
ration qu'on vient délire, Rousseau prétende faire
un devoir à tous les hommes de chaque point de
sa pratique i)ersonne]le. Qu'il s'exerce tant qu'il
voudra aux sublimes contemplations , qu'il mé-
dite sur V ordre de l'univers^ qu'il s' attendrisse j
rien de mieux : mais on ne s'attendrit pas à vo-
lonté; et le pauvre laboureur qui cultive péni-
blement un petit coin de cet univers, dont l'ordre
lui est inconnu, seroitétrangement à plaindre, s'il
étoit nécessaire qu'il méditât sur cet ordre (pi'il
ignore , et si l'on cxigeoit absolument de lui de
sublimes contemplations. On doit donc croire
qu'au [moins le sublime n'est pas de précepte rigou-
reux. Je m'imagine également que la plupart des
(i) Emile j lom. IIJ, pag. 126.
i:)b ESSAI SUR l'indifférence
hommes n ont nulle obligation stricte de pénétrer
loiUes leursfacullés delà divine essence de l'auteur
de l'univers Ai faudroit d'abord leur expliquer ce
que cela signifie, et ce ne seroit pas une tache
lacile.
Après tant d'écrivains qui ont traite de la Reli-
gion naturelle, on ne sait donc encore à quoi s'en
tenir sur la nature et la nécessité du culte inté-
rieur qu'elle recommande, et Fincertitude aug-
mente quand on se rappelle qu'elle laisse une en-
tière liberté de croyance sur les dogmes dont ce
culte doit dériver selon Rousseau. Je voudrois
qu'on m'apprît, par exemple , quel motif peuvent
avoir de pratiquer un culte, soit extérieur, soit
intérieur, ceux qui n'attendent point de vie fu-
ture, et quel culte on peut rendre à Dieu quand
on ne croit pas en Dieu ?
On me répondra que l'athée est hors de la Re-
ligion naturelle. Fort bien ; mais , d'après les prin-
cipes de la Religion naturelle, on ne sauroit con-
damner l'athée; et si l'athée n'est tenu de pratiquer
aucun culte, le culte n'est donc pas d'obligation
pour l'universalité des hommes. Il n'est tout au
plus qu'un devoir relatif à la croyance , comme la
croyance elle-même n'est qu'un devoir relatif à la
raison, raison sans principe ^ entendement sans
règle^ au jugement de Rousseau, et qui n'en de-
meure pas moins, pour le savant comme pour l'i-
gnorant, pour le plus imbécile des mortels comme
pour Rossuet et Newton, le souverain arbitre et
r
EN MATIÈRE DE UELlGlON. 167
(lu culte et delà foi; car, ajoute Piousseau , « vou-
» lez-vous mitiger celte mëtliode, et donner Ja
» moindre prise à l'autorité des hommes, à l'in-
» s tant vous lui rendez tout (i). «
Troisièmement, les principes de la Religion
naturelle ne permettant de prescrire la croyance
d'aucun dogme, ni par conséquent d'exiger la pra-
tique d'aucun culte , il s'ensuit qu'elle se réduit
aux devoirs de la morale : aussi Jean-Jacques
nous assure-t-il « qu'il n'y a d'essentiels que ceux-
» là (2). » Voltaire ne lui donne pas plus d'exten-
sion :
Soyez juste, il suffit; le reste est arbitraire.
Le reste, c'est simplement le culte, la doc-
trine, l'immortalité de l'âme , les peines et les ré-
compenses futures , l'existence de Dieu ; rien que
cela.
Puisque les dogmes sont arbitraires , et que les
devoirs delà morale sont les ?>q.v\s> essentiels y il faut
qu'ils subsistent indépendamment des dogmes.
Cette conséquence est de rigueur. Aussi Boling-
broke s'élève- t-il contre ceux qui <c pensent que
» sans Dieu il ne peut exister de loi naturelle , au
» moins obligatoire (3); « proposition en effet évi-
demment contradictoire à ses principes, comme
à ceux de Voltaire et de Rousseau.
(i) Emile , toni. IJI, ])ag. 175.
(2) /Z>ïV/., pag. 196.
(3) Bolinghrokcs PVorks , vol. IV, pag. 2^\m
j58 essai sur l'indifférenck
Que si l'on désire savoir ce que c'est que la loi
naturelle pouv les athées, on en aura quelque no-
tion en lisant ce jjassage de Voltaire : « Je ne vou-
» drois pas avoir affaire à un prince athée qui trou-
w veroit son intérêt à nie faire piler dans un mor-
i) tier ; je suis bien sûr que je serois pilé. Je ne
» voudrois pas, si j'étois souverain , avoir affaire
» à des courtisans athées dont l'intérêt seroit de
» m'empoisonner ; il me faudroit prendre au ha-
» sard du contre-poison tous les jours. Il est donc
w absolument nécessaire, pour les princes et pour
>» les peuples, que l'idée d'un Etre suprême, créa-
" teur , gouverneur, rémunérateur, vengeur, soit
3> profondément gravée dans les esprits (i). » Oui,
sans doute : mais comment se fait-il que 'ce qui étoit
arbitraire tout à l'heure soit absolument néces-
saire maintenant? La vérité varie-t-elle selon les
mobiles convenances de la philosophie et le besoin
de ses systèmes ? Ouvrons Y Emile , et voyons si
Rousseau sera plus conséquent.
Après avoir peint l'influence que doit avoir sur
son élève la doctrine, nouvelle pour lui, de l'exis-
tence de Dieu et d'une vie future : « Sortez de là ,
» dit-il, je ne vois plus qu'injustice, hypocrisie
» et mensonge parmi les hommes ; l'intérêt parti-
» culier qui, dans la concurrence, l'emporte né-
i> cessairement sur toutes choses , apprend à cha-
(i) OEm'res de Voltaire, tom. XXVIII^ pag. 12,
édition in-8'^, art. Athéisme Ju Dictionnaire philoso-
phique.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 1 5[)
cun doux ù parer le vice du masque de la vertu.
Que tous les autres hommes l'assenl mon Lieu
aux dépens du leur , que tout se lapporte à moi
seul , que tout le genre humain meure, s'il le
> faut, dans la peine et dans la misère, pour m e-
pargner un moment de douleur ou de faim ; tel
est le langage intérieur de tout incrédule qui
raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie,
quiconque a dit dans son cœur, Il n'y a point
de Dieu, et parle autrement, n'est qu'un men-
teur ou un insensé (i). »
L'impossihilité de faire à tous les hommes une
obligation de croire quelque dogme que ce soit,
même l'existence de Dieu , a forcé Rousseau de
soutenir que les devoirs de la morale sont les seuls
essentiels j et l'impossibilité non moins complète
de trouver dans l'athéisme un fondement aux de-
voirs de la morale l'a contraint d'avouer qvxe sans
la foi nulle véritable vertu n'existe y et qu'il j a
des dogmes que tout homme est obligé de croire»
(^\XG penser d'un système d'où sortent inévitable-
ment tant et de si grossières contradictions?
Mais, supposé l'existence de Dieu, par quels
moyens et d'après quelles règles découvrirous-
nousav€c certitude les ^<?(^o//vç essentiels dont parle
Rousseau? Personne n'étant dispensé de les prati-
quer, il nest personne qui ne doive aisément les
reconnoître; etcomnte, à l'égard du salut, Jean-
( 1 ) £'/// lia , lom ^ m, pn g. libO.
lO'o essai sur l'inuifféuence
.lacq^ues dit de la morale ce que le Chrétien dit de
la lieligion, les conséquences qu'il déduit de la
doctrine du Christianisme par rapport à la loi ,
nous pouvons les déduire de la sienne par rapport
aux devoirs. Il faut donc que la vraie morale ail
des caractères « de tous les temps et de tous les
w lieux, également sensibles à tous les hommes,
w grands et petits, savans et ignorans. Européens ,
M Indiens, Africains , sauvages. S'il étoit une mo-
» raie sur la terre hors de laquelle il n'y eût que
j> peine éternelle (*), et qu'en quelque lieu du
» monde un seul mortel de bonne foi n'eût pas été
n frappé de son évidence , Dieu (**) seroit le plus
» inique et le plus cruel des tyrans (i). "
Tous les déistes conviennent de ceci; et , en ef-
fet, il seroit absurde de rejeter la révélation sous
prétexte des obscurités qu'elle renferme, si l'on
n'y substituoit que des obscurités d'un autre genre.
Bolingbroke l'a fort bien senti; aussi soutient-il
que la loi naturelle y qui, dit-il, n'est que la loi
de la raison (2) , « également intelligible dans tous
» les temps et dans tous les lieux, et proportion-
(*) Rousseau laisse en doute l'éternité des peines; mais
quand il la nieroit formellement, il suffit qu'il admette
des châtimens futurs , pour que notre raisonnement con-
serve toute sa force.
(**) Rousseau dit : Le Dieu de cette Religion,
(i) Emile, tom. III, pag. i3g.
(2) Bolingbroke' s Works , vol. V, pag. 83.
EN MATIÈRE DE RELIGION. l6l
>* née aux plus foibles intelligences (i), a toute la
» clarté, toute la précision que Dieu peut donner,
« ou que l'homme peut désirer (2). »
Telle est la loi en elle-même ; il ne s'agit plus
que de savoir où elle existe , et par quelle voie
l'homme parvient à la connoître. Ecoutons Rous-
seau :
« Tout ce que je sens être bien est Lien, tout ce
» que je sens être mal est mal ; le meilleur de tous
w les casuistes est la conscience, et ce n^est que
» quand on marchande avec elle qu'on a recours
» aux subtilités du raisonnement... (3). Trop sou-
)) vent la raison nous trompe , nous n'avons que
» trop acquis le droit de la récuser (*) ; mais la c on-
)) science ne nous trompe jamais ; elle est le vrai
» guide de l'homme ; elle est à l'âme ce que l'ins-
)) tinct est au corps ; qui la suit obéit à la nature,
)) et ne craint point de s'égarer... (4). Conscience !
)) conscience î instinct divin, immortelle et céleste
» voix, guide assuré d'un être ignorant et borné ,
(i) Bolingbroke's Works , vol. V, pag. 94.
(5) Ihid., pag. 26.
(5) Emile y tom. IIÏ , pag. 97.
(*) Voici comme Rousseau parle un peu plus loin de ce
droit que nous 17^ avons que trop acquis : « M'apprendrc
» que ma raison me trompe , n'est-ce pas réfuter ce
» qu'elle m'aura dit pour vous ? Quiconque veut récuser
3) la raison doit convaincre sans se servir d'elle. »
Emile, lom. Illjpag. i53, i54-
UÇ) Emile, tom. III., pag. 98.
1. H
iC)2 lissAi sun LiiNDirrÉRENCi:
>' rnuis mlrllij^cjil cl libre, jiii^(.' ijilaillihlc du bien
>> cadujiial , qui rciKLsJ'Jioinin(JS(înil)lal)l(^-.'i Dion;
>» c'est loi qui Jais rexcclJencc de sa imlurc et la
» moral i le do ses actions ; sans toi je ne sens rien
w en moi qui m'élève au-dessus des betcs , que le
« triste privilège de m égarer d'erreurs en erreurs,
» à l'aide d'un entendement sans lègle ei d'une
» raison sans principe (j). »
Suivant Rousseau , la loi naturelle n'est donc
pas la loi de la raison y puisque cette raison sans
principe y que nous n'avons que trop acquis le
droit de récuse r.^ ne nous élève\au'dessus des bêtes
que pai: lu piste pjwilége de nous égarer d^erreui\s
en erreurs. Au reste , on a vu plus haut que les
plus grandes idées que nous ayons de la Divinité
nous viennent par la raison seule y c est-à-dire par
cette noble faculté qui , nous égarant d'' erreurs en
'erreurs, n^ nous élèv/^ pas au-dessus des bêtes;
car rignorance est moins dégradante que l'erreur .
,ma4§ iious <ravalc au-dessous d'elles. Gela ne laisse
pas d/étre singulier; cependant, puisqu'il en est
ainsi , passons. Nous cherchons la règle des ci^voirs ,
et Rousseau nous la montre dans la conscîiencc ,
guide assuré d'un êtrje. ignorant et borné y juge in-
faillible dit bien et dui}iaL Trop sou\>ent la 'raison
nous trompe y mais là ' conscience ne nous Irojnpe
jamais j elle est à V âme ce que l'instinct- est
au corps, .. , kI
(i) Emile, tom. in,.;{)ag. 1 14.'
\ KN MATIIiKE Di: liEUGION. iG,)
Celle doetrine rassurante semble nous faire en-
trevoir la certitude que nous désirions. M(d heu-
reusement je ne trouve point , parmi les sectateurs
delà Relii^ion naturelle, l'unanimité de sentiment
à laquelle on devroit s'attendre sur un point d'une
telle importance. Bolint^lnoke, par exemple^ traiUî
d'enthousiastes et de gens qui rendent la Religion
natuielle ridicule , ceux qui prétendent qu'il existe
« un instinct ou sens moral , au moyen duquel les
w hommes distinguent ce qui est moralement hon
» de ce qui est moralement mauvais , de sorte
>j qu'il en résulte une sensation intellectuelle
» agréable ou pénible (i). Cela peut, ajoute-t-il ,
w s'acquérir, jusqu'à un certain point, par ime
» longue habitude, et par une sorte dé dévotion
» philosophique ; mais d'en faire unetaculté natu-
» relie, c'est une fantasque illusion (2). »
Qui croire de Bolingbroke ou de Rousseau? et
à quoi s'en tiendront les disciples, quand les maî-
tres sont si peu d'accord ? Ce que l'un regarde
comme un principe Inné {^^ est pour l'autre une
chimère, une illusion fantasque. Si l'un nous
dit que la loi naturelle est la loi de la raison y
l'autre nous assure que par la raison seule on ne
peut établir aucune loi naturelle {l^)* Et n'oubliez
(1} Bolingbroke s TVorks , vol. V, pai^. 80.
{7) Ihid., pag. 479.
(5) Emile ^ lom. III, pag^ 107.
(4) Emile, Umi. II, pag. 265.
1 1 .
l64 ESSA.I SUR t/indittkixence
jKis que la morale claire y précise y également In-
telligible y dit-on _, dans tous les temj)s et dans
tous les lieux y et proportionnée aux plus folhles
Intelligences y se trouve entre ces assertions op-
posées.
Mais voici quelque chose de plus fort : Rousseau
lui-même va détruire la consolante sécurité dont il
nous flattoit , en nous révélant que la conscience,
ce guide assuré ^ ce vrai guide de V homme y ne
marche qu'appuyée sur la raison. « La raison seule
» nous apprend à connoître le bien et le mal. La
>j conscience , qui nous fait aimer l'un et haïr
» l'autre, quoique indépendante de la raison , ne
» peut donc se développer sans elle(i). » Et en-
core : « Connoître le bien , ce n'est pas l'aimer :
» l'homme n'en a pas la connoissance innée; mais
» sitôt que sa raison le lui fait connoître, sa con-
» science le porte à l'aimer : c'est ce sentiment
» qui est inné (2). »
L'unique juge des devoirs comme de la fol est
donc, en dernier ressort, la raison :1a conscience
ne vient qu'après elle, ne peut se développer sans
elles elle aime ce qu^e la raison lui fait connoître
comme hienj elle hait ce que la raison lui fait
connoître comme malj esclave passive de l'enten-
dement, ses fonctions se bornent à joindre a cha-
que idée qu'il lui offre, un sentiment dont la na-
(1) Emile j tom. I, pag. 112.
(2) Ibid., pag. 75.
tlS MATIÈIIE DE I\ELlGlUiN. l65
turc C8l dctcrmihëe d'avance par le ju^enicm de
la raison. Elle seule connaît le bien et le mal; elle
seule aussi peut donc nous instruire de nos de-
voirs ; et Rousseau semble en convenir, lorsqu Câ-
pres nous avoir avertis que « les actes de la con-
» science ne sont pas des jugemens (*) ^ mais des
» sentimens (i) , « il ajoute : « Toute la moralité
w de nos actions est dans \q jugement que nous en
» portons nous-mêmes (2). » Et plus expressément :
« L'homme choisit le bon, comme il a ju^é le
» vrai ; s'il juge faux , il choisit mal (3). »
Il est vrai qu'il place ailleurs dans la conscience
kl moralité de ?ios actions j mais c'est qu'alors il
avoit besoin d'y trouver la règle infaillible des de-
voirs. Cette règle , au reste , est si loin d'être uni-
verselle , et suffisante à tous les hommes , grands
et petits y savans et ignoranSy qu'au contraire , de
l'aveu de Rousseau, elle est complètement nulle
pour le pauvre , c'est-à-dire pour les trois quarts
du genre humain. « La voix intérieure » ce sont
ses paroles, « ne sait pas se faire entendre à celui
» qui ne songe qu'à se nourrir (4). »
(^uc conclure, sinon que, dans le svstème de la
Religion naturelle, les devoirs ne reposant que sur
{t) Ainsi la conscience ne juge poinl , et la conscience
est un juge injailliùlc.
(1) Emile, lom. III, pag. m.
(2) Ibid,, pag. loo.
[:^) IbiiL, •|)ag. 75.
(4) Ibid,, pag. 11.
iGf) ESSAI SUR L'iNDlFFÉnENCF
la raison , qui souvent nous trompe ^ n'ont aucun('
rcgic certaine , et que la morale du déisme est aussi
vaguo , aussi indécise , aussi peu fixe que ses dog-
mes ? Chacim aura la sienne , comme chacun a
son symbole, et il suffira de quelques-uns de ces
sopliismes si familiers aux passions , pour que Li
raison, s'abusantsur les véritables devoirs, abuse
à son tour la conscience , en parant le vice du
masque de la vertu. En veut-on une preuve de
fait? Bolingbroke, en raisonnant sur la loi natu-
relle , si claire^ sipi^écise, à son avis , est conduit ,
je ne dis pas à justifier la polygamie , le liberti-
nage, l'adultère, l'inceste , mais à les mettre, en
certains cas, au rang des devoirs (i). Si les Ro-
mains, les Grecs et d'autres peuples défendirent
la pluralité des femmes , et encouragèrent la mo-
nogamie 5 c'est , dit-il dans son langage cynique ,
« parce qu'en contractant de tels mariages , rien ,
» excepté le défaut d'occasions, n'empêchoit les
» maris , non plus que leurs femmes , de satisfaire
» librement leurs appétits, malgré les nœuds sacrés
w qui les unissoient, et le droit réciproque de
5> propriété que la loi leur accordoit sur la per-
w sonne l'un de l'autre (2). »
Rousseau , quoique grand parleur de vertu , n'est
guère plus sévère que Bolingbroke. 11 avoue, à la
(1) Bolingbroke s Works , vol. V, pag. i65, 172.
176.
(2) Ibid.,\)A%. 167,
lîjy MATJKUIi DE iŒLlGlON. l6j
wcL'ïlc , <|iHJ /n continence est un devoir de morale ;
m^//6v, ajoutc-t-il, les devoirs moraux ont leurs nio-
dijlcalions y leurs eoccejdions (i); et il ne manque
pas d'en trouver au devoir de la continence ^ fondé
sur ce que la foihlesse humaine rend quelquefois
le crime inévitable. Ainsi il suifit d'être J'oible
pour avoir le droit de faillir ; les devoirs n'obli-
geant qu'en proportion de la facilité qu'on a de
les remplir, il y a autant de morales différentes
que d'individus , et tout est licite au scélérat con-
sommé , à qui le crime est devenu un besoin pres-
que invincible. Je baisse les yeux , et rougirois
d'être liomme , si je ne me souvenois que je suis
chrétien.
Je ne crains point de l'affirmer , le déisme ,
qu'on nous représente comme la Religion de la
nature y la seule Religion essentielle à l'homme y
est la destruction de toute doctrine , de tout culte ,
de toute morale; et, quoi qu'en ait dit La Harpe ,
alors philosophe, Condorcet avoit raison de nier
([u'il existât une Religion purement naturelle (*) ;
(i) Emile y lom. 111, pag. 280.
(*) Voyez sa f^ie de Voltaire. Dans son Plan dEdu--
tiUion, présenté à V Assemblée législative les 21 et 22
avril 1791, Condorcet , observant que « les pijilosoplies
« théistes ne sont pas plus d'accord que les théologiens
» sur ridée de Dieu, et sur ses rapports moraux avec les
» liommes , » en conclut que « la proscription doit s'é-
i> tencUe sur ce qu'on appelle Ueh'gion naturelle. » II
sentoit l'impossibilité de s'arrêter dans ce milieu vague; et
i68 ESSAI suK l'indifféuejnce
à moins qu'on ne prétende que des phrases sont
une Religion , des doutes une Religion , V athéisme
déguisé une Religion.
Or un système où tout entre juscpi'à l'athéisme ,
quelle en est la base, si ce n'est l'indifférence la
plus absolue pour la vérité ? Telle est l'essence du
déisme , comme l'exclusion de toute révélation en
est le caractère distinctif. Je le réfuterai donc en
prouvant la nécessité et l'existence d'une Religion
révélée.
Mais, avant de quitter ce sujet, qu'on me per-
mette d'ajouter aux considérations qu'on vient de
lire une dernière observation. Qui le croiroit? le
déisme, fondé sur le seul raisonnement, conduit
la raison à se renier elle-même. C'est que la phi-
losophie, orgueilleusement abjecte , n'a jamais su
comprendre en quoi consiste la vraie grandeur de
cette noble faculté , que tantôt elle abaisse au-des-
sous de l'instinct de la brute, et tantôt elle élève
au-dessus de Dieu même. Nous avons vu Rousseau
tomber alternativement dans ces deux excès ; en-
vier presque le sort des bêtes ^ dont il ne se ju-
geoit distingué que par le triste privilège de s'éga-
rer d'erreurs en erreurs y a F aide d'un entende-
ment sans règle et d'une raison sans principe j et
vouloir que cette même raison, sans aucun appui,
pour assurer le triomphe de la philosophie sur le Chris-
tianisme , il ne voyoit d'autre moyen que de proscrire
Pieu.
EN MATIÈUE DE IIELIGION. 169
sans aucun guide , sans aucun enseignement étran-
ger , décidant elle seule des plus hauts dogmes ,
soit l'arbitre exclusif de la foi. Or, prendre notre
propre esprit pour unique règle de croyance , re-
pousser avec dédain les vérités qu'il n'auroit pas
découvertes immédiatement, interdire à Dieu le
droit de nous révéler, par une autre voie , quel-
ques-uns des secrets de son être , qu'est-ce autre
chose qu'enchaîner sa sagesse et sa puissance , l'as-
servir aux lois qu'il nous plaît de lui dicter , et
soumettre l'éternelle raison à notre raison débile?
Etrange délire î Qui sommes-nous pour prescrire
fièrement à Dieu un mode d'action dont il ne
sera pas libre de s'écarter ; pour oser lui dire :
Voilà le seul moyen que nous te permettions
d'employer pour nous éclairer? Et si ce moyen est
insuffisant, si vous convenez vous-mêmes que notre
raison sans principe n'est propre qu'à nous égarer
cV erreurs en erreurs ^ il faudra donc, de nécessité,
ou nous égarer en l'écoutant, ou lui imposer si-
lence, et languir éternellement dans une igno-
rance irrémédiable, et dans les épaisses ténèbres
d'une volontaire imbécillité? Tel est, en résultat,
l'unique choix que vous laissiez à l'homme ; et la
vérité, pour lui, n'est plus qu'une énigme indé-
chiffrable , une cJiimère , une illusion.
Eh ! qui en doute? répond Rousseau. Vous ai-je
dit que l'homme fut fait pour connoîtrc la vérité?
qu'il pût la découvrir? qu'il dût la chercher ? Non,
non; comprenez mieux ma doctrine, et souvenez-
17*' lilSSAI SUU L'iNDlFFKUE.NCli:
VOUS qu'à rnos yeux l'honunc (jid pense eut un
animal dépravé {\), Le meilleur usai^e de la rai-
son est d'apprcndie à n'en faire aucun usa^e : eiic-
meme elle nous avertit d'ëtoufFcr sa voix trom-
peuse , d'anéantir en nous , autant qu'il se peut ,
la faculté qui conçoit et qui juge , d'éteindre avec
un soin scrupuleux toutes les lumières de l'en-
tendement. (( Puisque plus les hommes savent ,
» plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter
w Terreur est l'ignorance. Ne jugez point , vous
» ne vous abuserez jamais. C'est la leçon de la
w nature aussi-bien que de la raison (2). »
Etoit-ce la peine de tant raisonner, pour con-
clure par ce conseil ? Comparez les méthodes aux
méthodes , et les doctrines aux doctrines. Le Chris-
tianisme, en promulguant, avec autorité et sans
hésitation, les vérités nécessaires à l'homme, n'exige
pas qu'il les conçoive pleinement , car l'homme ne
conçoit rien de la sorte; mais il veut que les mo-
tifs de sa foi soient évidens à la raison , rationa-
hile ohsequium vestram(^^. La philosophie pro-
pose, en tremblant, des doutes, y oppose aus-
sitôt d'autres doutes , et , désespérant d'arriver à
rien de certain , pour éviter l'erreur qui la presse
de toutes parts, renonce à la vérité , et proclame
solennellement cet axiome, qui renferme en abrégé
(i) Discours sur Vorigine et les Jbndemens de l'iné-
galité parmi les hommes.
(2) Emile y tom. II, pag. i56.
(3) Ep. ad Rom. xii, 1.
EN MATIÈRE DE RELIGION. I7I
loulo la saj^cssc liurnainc : Détruire en soi la raison
est la leçon de la niison ; et ne point penser,
ne point ju«^er, tout ignorer, est la perfection de
l'être raisonnaljle.
La plume tombe des mains. Que dire à des
hommes qui en sont venus la? Le scepticisme ab-
solu est une doctrine sensée en comparaison d'un
pareil délire. Qiioi ! Dieu nous a donné l'intelli-
gence pour nous être un piège; et penser, c'est er-
rer presque infailliblement? Enfin voilà ce que la
philosophie promet à ceux qui s'engagent à sa suite ;
l'erreur , et rien que l'erreur. On a vu, ce me
semble, assez clairement , que sur ce point on peut
l'en croire. Le Christianisme promet, avec non
moins d'assurance, la vérité. Y auroit-il donc tant
de risque à l'écouter à son tour? S'il nous trompe ,
qu'aurons -nous perdu ? quelques-unes de ces
heures dont le poids souvent nous fatigue : et ne
nous restera-t-il pas toujours assez de temps à
consacrer au soin sublime d'éteindre en nous la
raison , et de nous élever à l'ignorance et à la sage
stupidité des brutes?
172 liSS^I SUR L'jNDirrÉKENCE
CHAPITRE VI.
Considérations sur le troisième système d'indiffé-
rence y ou sur la doctrine de ceux qui admet-
tent une Religion révélée ^ de manière néan-
moins qu'il soit permis de rejeter les mérités
quelle enseigne^ à l'exception de quelques
articles fondamentaux.
V^UELQUES philosophes, nourris à 1 école du pro-
testantisme j fiu-ent conduits , en creusant opiniâ-
trement une seule erreur, à nier toutes les vérités
religieuses, morales et politiques. Contraints, par
un enchaînement de conséquences inévitables , de
rejeter une cause première intelligente, ils expli-
quèrent l'ordre par le hasard , l'univers par le
chaos , la société par l'anarchie , les devoirs par
la force, la pensée même par l'étendue animée
d'un mouvement aveugle. Cependant deux faits
les embarrassèrent. Partout , dans tous les temps ,
l'homme a eu l'idée de Dieu, et lui a rendu un
culte public : partout , dans tous les temps ,
l'homme a reconnu la distinction essentielle du
bien et du mal, du juste et de l'injuste ; et malgré
diverses méprises dans l'appréciation des actes li-
bres , considérés comme vertueux ou criminels ,
EN MATIÈRE DE HEEIGION. I7J
jamais aucun peuple ne confondit les notions op-
posées du crime et de la vertu. Ces notions im-
muables sont, avec les sentimens et les obliga-
tions qui en dérivent, la base de toute socie'té,
de même que l'existence d'un Etre éternel , ré-
munérateur et vengeur, est l'unique fondement
de ces notions. Que firent donc nos philosophes
pour concilier leur système avec la conscience du
genre humain ? Ils convinrent de la nécessité de
la Religion , et conclurent de cette nécessité même
quela Religionn'étoit qu'une institution politique.
Ils dirent: Pour que les hommes renoncent a leur
indépendance naturelle, et acceptent le joug des
lois , il faut qu'ils imaginent au-dessus de leur
tête une puissance infinie qui leur impose ce joug
pesant, et qui réparera un jour, avec une stricte
équité , les injustices du pouvoir et les torts même
de la fortune ; sans cette croyance , point de so-
ciété : les législateurs s'en aperçurent , et ils in-
ventèrent Dieu. Point de société encore sans des
devoirs réciproques^ d'où résultent un concours
général des volontés au maintien de l'ordre , et le
sacrifice des intérêts de chacun à l'intérêt de tous:
les législateurs s'en aperçurent, et ils inventèrent
la morale. Telle est la doctrine des inditférens
athées.
Frappés des absurdités qu'elle renferme , des
suites tunes tes qudJç entraîne, les déistes, armés
d'argumens irrésistibles, en démontrent évidem-
ment Textravagance et le danger. Nous vous al)an-
174 LSSAI Sllll l'i1NDIFF1'UI:i>CE
donnons , disonl-ils h 1cm s adversairos , toiitfi's iev
Ueliiî;ions positives ; qnand une d'elles seroit véii-
lable, nous n'aurions aueun moyen de la discerner .
Mais nier rex.isleiice de Dieu , la vie future , la dif-
férence essentielle du bien et du mal , c'est s aveu-
gler volontairement, c'est autoriser tous les crimes ,
c'est renverser la société par ses fondemens. Ecou-
tez la voix intérieure ; elle vous dira qu'il existe une.
Religion vraie, nécessaire; Religion qui repose sur
la raison seule, et que nous appelons jinturellc y
parce que la nature l'enseigne à tons les hommes
dont les passions n'ont pas perverti le jugement.
Ainsi parlent les déistes; mais lorsqu'on vient à
examiner de près leur système, on n'y trouve qu'in-
coliérénce et contradiction. La nature tient à cha-
cun d'eux un langage différent. Ils ne sauroient
convenir d'aucun culte, d'aucun symbole. Forcés
de tout accorder à la raison et de lui tout refuser,
les dogmes leur échappent, la morale leur échappe,
et, quoi quils flissent, ils sont poussés jusqu'à la
tolérance de l'athéisme , ou l'indifférence absolue.
Alors se présente une ^nouvelle classe d'indiffé-
rens, qui, prouvant sans peine rinsuffisance ou
plutôt la nullité de la Religion naturelle , établis^
sent invinciblement la nécessité d'une révélation',
et la vérité du Christianisme. Mais, partant au fond
du même principe que les déistes , c'esl-à - dire de
la souveraineté de la raison humaine en matière
de foi , ils soumettent la révélation même à la rai-
son , et soutiennent que , pourvu que l'on croie
EN MA.TIÈRE I)i: l'.ELlGlON. 17^
rcrlains (lo^^mes révélés, on peut rejeter les autres
sans cesser d'être Chrétien, et sans s'exclure du
salut.
Je montrerai qu'en réduisant ainsi le Christia-
nisme h quelques articles fondamentaux qu'on n'a
jamais pu déiinir , on est immédiatement conduit
au déisme et à la tolérance de toutes les erreurs,
sans exception; et, comme ce système est devenu
la hase de la théoloiijie protestante, je ferai voir
tpie la Réforme y a été forcément amenée par ses
j)rincipes ; d'oùl'on conclura qu'elle devoit aboutir
nécessairement, selon la prédiction de Bossuet(i),
h l'indifférence ahsolue des Religions.
Il est trop important de prouver l'intime con-
nexion du protestantisme avec la philosophie mo-
derne, pour céder à la crainte de fatiguer le lec-
teur par une analyse un peu étendue des contro-
verses qui rendent cette vérité palpahle.
A l'époque où Lulher conunença de dogmatiser, ,
il existoit depuis quinze siècles une Eglise ou so-
ciété religieuse, gouvernée, sousl'autoritéd'un chef
suprême , par un corps de pasteurs qui toujours ,
conformémentauxparolesdcJésus-Chrisl,s'éloieut
crus , et avoicnt été crus par les mcmhres de cette
société , revêtus du pouvoir de juger souveraine-
ment, ou , pour exprimer la même idée par un autr(^
terme, de décider inlaillihlement les questions re-
(i)yoyrz le Sijricmc /Ivcriis sein eut (uix Prolvsfuns,
JJP partie, 11" 5.
lyG ESSAI suu l'indutérencê
lalivcs h la foi et aux mœurs ; non pas en créant de
nouveaux dogmes, car c'eût été, chose impossible,
créer des vérités ; non pas en citant les doi^mes
anciens au tribunal du raisonnement, pour les
examiner en eux-mêmes , car c'eût été soumettre
la révélation ou la raison divine à la raison hu-
maine ; mais par voie de témoignage , en consta-
tant la tradition ou la foi universelle, par la tra-
dition ou la foi de chaque Eglise particulière. La
doctrine que vous annoncez est inouïe, disoit-on
aux novateurs ; hier encore on n'en avoit pas en-
tendu parler : donc ce n'est pas la vraie doctrine.
La vérité n'est ni d'hier ni d'aujourd'hui, elle est
de tous les temps, elle existoità l'origine comme
elle existera jusqu'à la fin ; l'erreur au contraire n'a
pas de caractère plus certain que la nouveauté. Ou
vous n'enseignez pas ce qu'a enseigné Jésus-Christ,
et l'on ne doit pas seulement vous écouter; ou vos
enseignemens sont conformes aux siens , et alors
il vous faut montrer qu'ils sont conformes à ceux
de l'Eglise; car l'Eglise e/z^e/^/z^^/z^e^ avec qui Jésus-
Christ a promis d'être tous les Jours jusqu^ à lacoii-
sommation des siècles (i), n'a pas pu un seul jour'
enseigner une autre doctrine que celle qu'elle a re-
çue de Jésus-Christ. Sur ce principe inébranlable,
sans argumenter, sans discuter dangereusement
(i) Euntes erg^o docete omnes génies Etecce ego
vobiscum sum omnibus cliebus, usque ad consummatio-
nemsecidi. Mattli. , xxvttt, 20.
EN MATtKUE DE P.ELKÎlOri. vf'f
le fond dos doj^nics, sans se perdre dans d'inlorni i-
iialjlesdispiiUîs avee les hérésiarques, les conciles
])rononçoient la sentence irrévocable, et l'Eglise
entière disoit anatliénie à Arius, a Nestorius, à En-
tycliès , à tous les insensés qui osoien t mettre les
rêves de leur propre esprit à la place de lantique
crovance.
Avant la Réformation , pas un sectaire n'attaqua
directement lautorité de l'Eglise, pas un ne lui con-
testa le droit de juger de la foi , et ne révoqua en
doute l'infaillibilité de ses décisions. Ils incidentè-
rent sur la forme des jugemejis; ils nièrent que les
conciles qui les condamnoient fussent de vrais et
légitimes conciles, qu'on y eût observé les règles
indispensables ; mais jamais aucun d'eux ne miu'-
mUra, même à voix basse, le mot fatal d'indépen-
dance, et ne prétendit n'avoir d'autre juge que sa
raison; tant étoit vive encore la terreur qu'inspi-
roient ces foudroyantes |)aroles : « S'il n'écoule^
» pas l'Eglise, qu'il vous soit comme un païen et
« un publicain (i). »
Luther même, au commencement, protestoit,
avec une sincérité au moins apparente, de sa sou-
mission au jugement de l'Eglise -, il sollicitoit à
grands cris la convocation d'un concile , et cet
liomme emporté, dont l'ame sembloit n'être qu'un
assemblage de passions violentes que nourrissoil
(i) Si aiifeni Ecclcsiam non audicrit , sit lihi sicut
elhnicus ('t jnihliranns. IMallli. , xviii, 17.
1. 12
1-8 IvSSAl suri l/lNDlFFÉKENCE
un orgueil sans ])Oi'iic's , se montra clahord résolu
à cour])er son front superbe sous l'autoriLe des
premiers pasteurs et de leur chef. La constance
pratique de tous les siècles , fondée sur des textes
i'ormels de l'Ecriture , qu'on ne s'étoit point en-
core permis de détourner de leur vrai sens, ne
lui laissoil pas même concevoir l'idée qu'on pût
détruire cette puissante barrière que Jésus-Christ
avoit opposée aux innovations. Mais lorsque ses
erreurs eurent été proscrites à Rome, lorsque le.
rapide accroissement de son parti eut porté son
audace au comble, ne prenant désormais con-
seil que de ses sombres ressentimens , il changea
tout à coup de langage , et , ne gardant plus de
mesure, lança, dans sa fureur, ana thème contre
anathème, et arbora l'étendard delà rébellion.
Alors s'ouvrit en Europe comme un vaste cours
de religion expérimentale ; car , dans l'espace de
trois siècles , il Ji'cst pas une seule doctrine reli-
gieuse dont on n'ait fait l'application à quel que so-
ciété. Toutefois , au premier moment , l'ancienne
croyance avoit de trop profondes racines dans le
cœur des peuples , et dans l'esprit même des chefs
de la Réformation , pour que le système d'erreurs
qu'ils s'efforçoient d'y substituer se développât sans
obstacles dans toute ^aplénitude.Quelques hommes
pénétrans, et de caractère à ne reculer devant au-
cune conséquence , en aperçurent d'un coup d'oeil
les dernières limites , et les atteignirent. Mais la
nmltilude, se traînant avec lenteur sur leurs tra-
EN MATIÈRE DK RELIGION. l'jg
ces, découvrant de loin le but fatal qu'ils lui
marquoient , et s'en approchant à regret , se voyoit
devancée par eux avec une inquiète indignation.
Les sectes primitives tenoient encore fortement à
plusieurs vérités principales du christianisme ; et,
chose remarquable , plus elles conser voient de ces
vérités, plus aussi elles montroient de penchant à
retenir le principe d'autorité, si nécessaire, que
rien sans lui ne subsiste ni dans l'ordre politique,
ni dans l'ordre moral , ni dans l'ordre religieux.
Rousseau , qui l'exclut en théorie, dès qu'il veut
établir des préceptes positifs , lui rend tout son
pouvoir dans la pratique , et même en abuse jus-
qu'à détruire entièrement la raison, en contrai-
gnant chacun dêsawre^ sans examen , la Religion
de son pays y quelque évidemment absurde qu'elle
soit. Il n'anéantit pas l'autorité, il la déplace, et
elle existe de fait partout où se trouvent des dog-
mes quelconques, un culte quelconque, une loi
morale quelconque. La différence n'est jamais que
de l'autorité légitime à l'autorité usurpée, de la-
narchie ou du despotisme à la monarchie consti-
tuée. L'Eglise anglicane , dans son essentielle orga-
nisation , n'est qu'une société religieuse gouvernée
despotiquement; un seul y entraîne tout par sa
Dolonté et par ses caprices (i). La Réfoi-me en gé-
néral est , par la loi même de son existence , une
république ou plutôt une anarchie religieuse, où
(i) Esprit des Lois , liv. IJ , cl m p. i.
\'2,
j8o ESSAI Slin l/llNUirFÉRKNCE
le pouvoir, saiàs slahilitc et sans lèj^le, appartient
au plus habile ou au plus audacieux. Mais, malgré
les maximes qui le proscrivent, le principe d'au-
torité y demeure, et y demeuiera aussi lonj^-
temps cju'on. y croira à quelque chose (*). Il ne
périt qu'avec la dernière vérité ; et je doute qu'au-
cun homme crût fermement en Dieu , si le témoi-
gnage de sa raison n'étoit confirmé par l'autorité
du genre humain. Voilà pourquoi tout système
reliiiieux fondé sur l'exclusion de l'autorité ren-
ferme en son sein l'athéisme et l'ejifante tôt ou
tard.
Les théologiens réformés admettoient, à l'ori-
gine , les premiers conciles œcuméniques , et en
opposoient les décisions aux ariens et aux soci-
niens. Ils ne parloient même, pour la plupart,
qu'avec respect des anciens Pères ; ils les citoient
avec honneur , cherchoient à s'appuyer de leur
autorité, et leur en attrihuoient une fort grande
dans la décision des controyerses (**). Il est en
(*) L'absence cViine autorité générale fait niêmcj se-
lon la remarcpie de Burke, que l'autorité personnelle de
chaque pasteur y est beaucoup plus grande que chez les
catholiques. Un protestant ne croit pas à TEglise,
mais il croit à son ministre. Voyez Edmund Burke' s
Letter to his son. Orthodox Journal , vol. lY, n*^ 37 ,
june^ 1816.
(**) Stillingfleet , quoiqu'un des défenseurs de la doc-
trine de l'inspiration particulière, avoue que les Pères
sont d'un merveilleux secours, were admirable help s „
1;N MATiÈIlt: DE IIELKUON. l8l
dlet aisé de sentir qiiW la religion cli retienne
n'est qu'un vain mot, ou Ton doit la retrouver
telle que Jësus-Christ l'établit dans les écrits des
saints docteurs qui vécurent si près des apôtres ;
autrement il fàudroit dire que la doctrine du sa-
lut , cette céleste doctrine que le Fils de Dieu est
venu annoncer aux hommes , on n'a commencé de
l'entendre que quinze siècles après sa prédication;
que Luther a été le premier chrétien, mais chré-
tien encore dans l'enfance et prodigieusement im-
j)arfait , puisque ses disciples ont si étrangement
modifié son symbole. Le sens commun trémit de
tant d'absurdités ; et voilà pourtant ce que la Ré-
forme s'est vue obligé de soutenir , au moins im-
plicitement, lorsque, accablée par les témoignages
dos Pères, elle a été contrainte de reconnoître que
la foi de ces illustres défenseurs du christianisme
ne différoit en rien de la foi qu'elle attaqiioit ;
<ju'ils avoient cru, enseigné tout ce qu'elle repro-
choit à l'Eglise d'enseigner et de croire , et qu'elle
ne pouvoit ouvrir leurs ouvrages immortels sans
y lire à chaque page son expresse condamnation.
pour interpréter rEcritiire. Fid, Catholicon , vol. III,
pag. loo. Vid, etiam Daillé, T)c vero usu Patriim ,
lib , II, c. VI ; et Cave, Grabo, Reevcs, Blakwal, Pear-
son, Beveridge, Bullus, Ilammontl, Kell , etc., et
Moslieim lui-monie, Findic. anfirfuif. CJirislian. dis-
ciplina' advcrs. Tolandi Nazarenum . Sect. i , ch. v,
vers. 3 el 4» T)isc. sur VJîist. ecclcs., sect. ix , tora. I,
p. 238.
182 ESSAI snii l'iindiffékenge
Par rapport aux conciles, l'embarras des nova-
teurs netoit pas moins grand, ils avoient à se dé-
lendre à la fois contre les catholiques , et contre
une foule de théologiens de leur propre parti. Ou
vous regardez , disoient les catholiques , les anciens
conciles comme infaillibles, ou vous pensez qu'ils
ont pu errer; dans le premier cas, leur infadli-
bilité ne peut avoir d'autre fondement que les pro-
messes de Jésus-Christ ; promesses indéfinies , et
dont il ne dépend pas de vous d'arrêter l'effet à
un point quelconque de la durée de l'Eglise. Si
elle a été infaillible pendant six siècles , elle l'est
encore aujourd'hui , elle le sera toujours; et en ré-
sistant à ses décisions , vous résistez à Jésus-Christ
même ; car des objections que vous faites contre
les conciles postérieurs , et spécialement contre
celui qui vous condamne, il n'en est pas une qu'on
ne pût appliquer avec autant de vraisemblance
aux conciles que vous recevez. En ébranler un
seul , c'est les renverser tous ; ils tombent ou ils
subsistent ensemble. Les disciples d'Eutychès et
de Dioscore parloient du concile de Calcédoine
comme vous parlez de celui deTrente; ils disoient,
comme vous , que leurs ennemis y dominoient ,
que la vérité avoit succombé sous l'intrigue et la
cabale. On ne les écouta pas , et l'on eut raison ,
de votre aveu. Quelles disputes fmiroient jamais ,
s'ilfalloit que le jugement, pour demeurer ferme,
eût l'approbation de chaque partie intéressée ? La
foi étant incompatible avec la plus légère incer-
EN MATIÈnE Dli UELIGION. 1 8 j5
lilud(î, ouilnexisle point de iribunal pour icr-
iiiiner les contestations sur la foi , ou ce tribunal
est infaillible. Vous ne sauriez donc admettre l'au-
torité d'un seul concile œcuménique, sans les re-
connoître tous pour infaillibles , et , par ujie con-
séquence inévitable , sans vous déclarer rebelles
à l'Eglise et à Dieu.
Que si , pour vous soustraire ù ces difficultés
accablantes, vous refusez Tinfaillibilité aux an-
ciens conciles généraux, quel avantage en tirerez-
vous contre les ariens et les sociniens ? Leur ferez-
vous un devoir d'obéir à des décisions humaines?
Ne vous opposeront-ils pas vos principes et votre
propre exenqjle ? Et , en effet , où est le motif de
déférer en matière de foi au jugement de qui peut
errer ? Ne seroit-ce pas évidemment abandonner
son salut au hasard , et croire par pur caprice .
sans certitude et sans règle ? Mais , quoique sujets
à Terreur, les premiers conciles n'ont point erré,
dites-vous. Dieu a permis qu'ils conservassent dans
sa primitive intégrité le dépôt des vérités saintes.
Voilà précisément , répondront les disciples de
Socin , ce que nous contestons ; vous posez en
fait la question même. Prouvez-nous par la raison
et l'Ecriture les dogmes que nous rejetons, alors
il sera superflu d'alléguer l'autorité des conciles :
que si vous ne pouvez les prouver de la sorte ,
c'est encore plus inutilement que vous alléguez,
pour nous convaincre, ou pour nous fermer la
bouche, des conciles que vous convenez avoir
l84 ESSAI SUR LIISDiri'ÉllliKCE
pu enseigner Teneur. Que répliqucrcz-vous , eon -
tinuoient les catholiques , aux sectaires qui vous
tiendront celani^a^e? Il en faudra revenir, nial-
i^re vous, à discuter la doctrine au fond, indé-
pendannwent de ce qua cru et défini lantiquité;
et, au risque de s'égarer à chaque pas, poursuivie,
pour ainsi parler , l'une après l'autre toutes les
vérités du Christianisme, dans le ténébreux la-
hyrinthe du raisonnement; car, ôtcz l'autorité,
il ne reste plus que cela; et , en matière de foi,
toute autorité faillible est nulle de droit.
O'un autre côté, les tolérans et les unitaires ,
plus conséquens dans les principes de la théo-
logie protestante, se plaignoient avec chaleur que,
pour les forcer d'admettre des dogmes qui répu-
iinoient a leur raison, on renversoit le fonde-
ment de la Réforme , et l'on donnoit gain de
cause aux papistes. Ou l'ancienne Eglise , disoient-
ils , étoit infaillible , ou elle ne l'étoit pas. Si elle
1 etoit , elle l'est encore , et l'on ne doit pas cher-
cher la vraie foi ailleurs que dans ses décisions :
nous taire et nous soumettre, voilà notre devoir
incontestable. Jlais si l'Eglise aujourd'hui n'est
pas infaillible, elle ne l'a jamais été; on a tou-
jours pu et dû examiner après elle; et se flatter
qu'on nous obligera de captiver notre jugement
sous l'autorité de quelques-rms de ses décrets ,
tandis qu'on s'affranchit soi-même de l'obéissance
à tous les autres , qui ne sont ni moins impor-
tansj ni moins clairs . ni moins solennels , c'est
EN MATIÈRE DE RELIGiyJV. 1 85
refaire aussi une illusion trop grossière. Eh quoi!
n avez- vous rompu avec l'Eglise catholique que
pour vous mettre à sa place? Ne lavez-vous ac-
cusée de tyrannie que pour élahlir sur ses ruines
luie tyrannie plus révoltante? Car enfin elle avoit
au moins en sa faveur une longue et tranquille
possession; et, en usant du pouvoir que vous pré-
tendez usurper, elle ne coniredisoit pas comme
vous ses propres maximes. Vous recevez certains
conciles, et vous en rejetez d'autres : sur cpiels
principes est fondé ce choix? Gomment savez-vous
qu'entr(i ces conciles , les uns ayant enseigné l'er-
reur, ceux que vous recevez aient fidèlement con-
servé la vraie doctrine? Quelle autre certitude en
avez-vous , que votre jugement particulier , votre
opinion? Au fond, c'est donc à votre autorité
particulière que vous voulez nous assujettir. Mais
ne vous y trompez pas ; après nous avoir appris à
nier l'infaillihilité des évèques de tous les siècles
et de l'Eglise entière ," vous ne nous déciderez pas
aisément à reconnoître votre infaillihilité per-
sonnelle.
Jamais les doctrines ne remontent vers leur
source , et c'étoit en vain que la Réforme s'effor-
çoit d'arrêter le cours du fleuve qui l'entraînoit. Il
fallut que tous ses membres , d'un commun ac-
cord, ])roclamassent ce grand principe : L'Ecri-
ture est l'unique règle de foi , indépendamment
de toute interprétatioii particulière, et à Texclu-
sion de toute autorité visible. « Pour connoîlrc
]8() liSSAI SUK L'iNDIFrÉRKNCt
» la UcJJi^ioii des prôlcslaiis, dit Cliilliiij^woiilj ,
» il ne faut prendre ni la doctrine de Luther, ni
« celle de Calvin ou de Mélanchtlion , ni la con-
" fession d'Augsbouri^. ou de Genève , ni le ca-
» tëchisme de Heidelberg, ni les articles de TE-
jj glise anglicane , ni même l'karmonie de toutes
" les confessions protestantes; mais ce à quoi ils
» souscrivent tous comme à une règle parfaite
>j de leur foi et de leurs actions , c'est-à-dire la
» Bible. Oui , la Bible , la Bible seule est la Reli-
» gion des protestans (i). »
Voilà où en ëtoit la Reforme, moins de deux
siècles après sa naissance. Honteuse et lasse d'errer
de symbole en symbole , elle les désavoue tous ,
ainsi que leurs auteurs. Ce n'est pas, disent les
pi-otestans, en lisant nos nombreuses professions
de foi , que l'on connoîtra notre foi. Nous nous
moquons de Luther, de Calvin,' de Mëlanchthon,
de toutes nos Eglises , de toutes nos Confessions ,
et même de leui- harmonie : la Bible , la Bible
seule est notre Religion.
Cependant la Bible , muette et souvent obscure,
ne s'explique pas elle-même : qui l'expliquera?
Tous les hommes étant appelés à la connoissance
de la vraie Religion , il est nécessaire que tous les
hommes découvrent clairement dans l'Ecriture
les vérités qu'ils doivent croire. Les réformés en
(i) La Religion des protestans , une voie sûre au sa-
lut, Chap. VI, 56.
1ll\ AIATIKIŒ DE UELIGION. iSj
convieniicnl , car aussi conimeul nier une coiisé-
(|iicnce si manifeste? mais ils n'ont pu en con-
venir sans se jeter dans des difîicultds inextri-
cables , et des contradictions si étranges qu'on en
rougit pour l'esprit humain. Après avoir imaginé
l'extravagant système de l'inspiration particulière,
après avoir soutenu que nous rcconnoissons dans
les Livres saints les dogmes nécessaires au salut ,
par sentiment y par goût, comme nous distin-
guons le froid et le chaud y le doux et V amer y
honteux eux-mêmes de cette grotesque religion
sensitive y ils finirent par attribuer à la raison le
droit exclusif d'interpréter les divines Ecritures ,
et ils la déclarèrent seul juge et seul arbitre de la
foi. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond cette
doctrine. Bornons-nous, pour le moment, à en
considérer les effets.
La religion , transformée en une science de pur
raisonnement , prit autant de formes qu'il y avoit
de têtes. Les sectes naquirent des sectes , sans fin
et sans repos. Jamais on n'avoitvuune pareille fé-
condité d'opinions extraordinaires, une semblable
profusion de symboles opposés , et tous néanmoins
fondés , disoit-on , sur la pure parole de Dieu.
Les exemples d'ailleurs ne manquoient pas pour
justifier les innovations. Il y avoit dans la Réforme
comme une tradition d'inquiétude et de doute; et
les variations personnelles de Luther, celles de
ses disciples, mais plus encore leurs maximes,
autorisoient toutes les variations.
l88 tSSAl SUR L liM)IFI LREJNCE
loulefois, îiia]j:;ré ces maximes, ratlaclicmciil
naturel de i'IiomiiKî ?i ses propres pensées, et peut-
être un reste expirant de respect pour la foi et
d'amour pour la vérité, portoient les protestiuis
analhématisés par l'Eglise romaine à s'anatliéma-
tiser entre eux. On sait à quel point Luther abhor-
roit la doctrine de Calvin ; et le supplice de Ser-
vet prouve assez que Calvin n'avoit pas moins
d'horreur pour la doctrine des unitaires. Après
tout , on n'aperçoit pas aisément ce que ces deux
chefs du protestantisme pouvoient mutuellement
se reprocher en fait de dogmes abominables; car
si Luther anéantissoit la morale en niant le libre
arbitre, et en déclarant les bonnes œuvres nuisibles
au salut y Calvin ne la détruisoit pas moins radi-
calement par le dogme inouï de l'inamissibilité
de la justice , selon lequel un homme , une fois
justifié, l'étoit pour toujours, et, quelques crimes
qu'il commît , demeuroit pleinement assure de son
salut. L'un et l'autre arrivèrent encore au même
but, c'est-à-dire à l'abolition des devoirs, en en-
seignant que la foi est l'unique obligation du chré-
tien , affranchi de toute loi ecclésiastique et di-
vine, en vei'tu de la liberté qu'il acquiert par le
baptême. Ils n'osèrent l'exempter également de
l'obéissance aux lois civiles , quoique leurs prin-
cipes allassent jusque-là. Mais les niéthodistes , en
bons logiciens , ont franchi ce dernier pas , et l'im
des articles de leur symbole est de ne reconnoître
dans l'ordre idigieux et politique, d'autre s upé-
EN MATIi:r.E T)K IlFJiKÎIOlV. 1 89
rieur que Jésus-Christ. Je ne craius point de» l'an-
noncer, cette maxime ne sera pas stérile. Quand ,
par ime terrible permission de Dieu, l'enfer pré-
pare au genre humain de pesantes calamités et le
spectacle de quelques grands crimes, il jette une
erreur dans le monde, et laisse achever au temps.
Mon dessein n'est pas de suivre la Réforme dans
tous ses écarts, de rappeler toutes les opinions in-
sensées qu'elle enfanta : on compteroit plus facile-
ment les nuages qui , dans un jour de tempête ,
obscurcissent le soleil en passant. En vain s'eifor-
çoit-on d'arrêter ce débordement de Religions nou-
velles; FEcriture, cette refile parfaite de foi , ne
déterminoit rien : elle se taisoit , ou parloit a cha-
que sectaire un langage dillérent. La Bible à la
m^in, l'on tînseignoit le pour et le contre, le oui et
le non , avOc une confiance injperturbable. Sen-
tant toutes les vérités chrétiennes leur échapper
successivement , les réformateurs voulurent , à
l'exemple des catholiques, les retenir par la force
de lautorité; mais ce moyen , dont l'emploi sapoit
la Réforme par sa base , n'ev\t d'autre e(Fet que de
montrer le désespoir où elle étoit réduite. On se
lit des synoiles, de leurs excommunications et
de leurs décrets , et chacun continua de dogma-
tiser selon ses caprices.
La voie de conciliation n'eut guère plus de suc-
cès. Elle n'aboutit qu'à quch^ues réunions appa-
rentes, ou à des traités i^irtieis de tolénince, qui ,
190 ESSAI SU H li INDIFFÉRENCE
SOUS le prétexte de la charité, accontiiinoient les
(\sprits à tout tenir pour iridifFérent. C'étoit d'ail-
leurs un scandale inouï dans le christianisme ,
([ue ces né*5ociations religieuses où Ton prétendoit
arriver à la paix par de mutuelles concessions de
dogmes, où l'on se cédoit de part et d'autre des ar-
ticles de foi , comme , après une guerre ruineuse,
des princes fatigués se cèdent des territoires et des
villes , et où l'on stipuloit des indemnités impies
pour les vérités qu'on abandonnoit.
Cependant les catholiques, témoins de ces con-
tinuels changemens qu'ils avoient prévus , som-
moient les novateurs de déclarer enfin nettement
à quel terme ils s'arrêter oient , et de montrer dans
cette multitude de professions de foi contradic-
toires, le caractère d'unité essentiel à la vraie foi,
selon saint Paul, unafides (1). La religion chré-
tienne , disoient-ils , reposajit sur la révélation ,
et la révélation étant immuable , toute secte dont
la doctrine varie ne possède pas la religion de
Jésus-Christ. Bossuet développa cet argument for-
midable, avec une science profonde et une rare
force de raisonnement, dans l'Histoire des va-
riations, inimitable modèle d'analyse et d'élo-
quence. La Réforme , terrassée , demeura muette ,
ou plutôt elle avoua les évidentes variations qu'on
lui reprochoit, et parut même étonnée de n'avoir
(1) Ep. ad Ephes., iV;, 5.
l'N MATIÈRE DE RELIGION. iCji
pas varié tlavanlai^e (i); lanl elle scnloit vivement
sou instabilité.
Apres une semblable confession, il n'existoit
pour elle qu'une défense possible; c'étoit de sou-
tenir que les dogmes sur lesquels elle avoit varié
ne'toient pas essentiels en soi, et qu'on pouvoit
les rejeter ou les admettre sans porter atteinte au
cliristianisme , et sans s'exclure du salut. Ainsi
naquit le système des points fondamentaux, qui,
réduisant à quelques articles non définis la foi né-
cessaire , et tolérant tout le reste , comme indiffé-
rent, consacre en même temps la liberté de tout
croire, même les erreurs les plus exécrables , et la
liberté de tout nier, même Dieu.
Les protestans furent encore forcément amenés
à ce système par la controverse sur l'Eglise , con-
troverse dont la décision terminoit tout, et que,
par cette raison, les catholiques s'attachèrent à
éclaircir avec un soin particulier. Devant traiter
plus loin cet important sujet, je n'en parlerai ici
qu'autant qu'il est nécessaire pour faire compren-
dre comment la Réforme fut contrainte d'embras-
ser la doctrine des articles fondamentaux.
La vraie Religion étant essentiellement luie y
comme la vérité, l'Eglise qui professe cette reli-
gion, c'est-à-dire, incontestablement la véritable
(i) Vid. Burnet, Crif. des Variai., pag. 7, 8. —
Jiirleu, Lettres v, vi, mi ri viii, de }\in 1686. — Bas.-
jiage, Rép.au.T Variât. , Préf.
192 KSSAI SUK I. INDIFFÉREiNGE
i^Lse, est une do la nicrne inanic^rc : (hius Deus^
unajldiis y unuinhapiisma (1).
Lu Roli^îoii n'est pas une simple pensé(i ense-
velie an l'ond de l'esprit; c'est une croyance qui se
manifeste au dehors par des actes , ou par un culte
conservateur des dogmes dont il est l'expression :
donc l'Eglise, ou l'ensemble des fidèles qui pro-
fessent la vraie Religion, est une société visible.
D'ailleurs, ou la Religion n'est qu'un être moral ,
une pure abstraction , ou il existe des hommes
qui croient aux vérités qu'elle enseigne : or, pour
les croire, il faut les connoître; pour les connoî*
tre , il faut les entendre annoncer. Lafoi vient de
l'ouïe y dit l'apotre ; comment croiront-ils s'ils
n'ont entendu? et comment entendront-ils sl
quelqu'un n'enseigne {2)!
L'Eglise est donc nécessairement composée de
pasteurs qui enseignent, et d'un peuple qui croit
ce qui lui est enseigné : or, un peuple , des pas-
teurs, sont des êtres visibles; donc l'Eglise est vi-
sible , et l'Evangile le suppose ainsi , quand il la
représente comme une ville bâtie sur la monta-
gne (p), comme un tribunal où les Chrétiens doi-
vent porter leurs contestations, die Ecclesiœ (l\).
(1) Ep. ad Ephes. , \s , 5.
(■2) Fides ex audilu... Quoinodô credent eiqaeinnon
auclieruntl Qiiomodo auiem audient sine prœdicantcl
Ep. ad Rom. X, xvii, i4-
(5) MaUh. , V, 14.
(4) Ibid, , xviii , 17.
KN MATIÈRE DK ÏŒLIClO\. 1 9?)
S adressc-t-on , [)oiiv être jugé, à uiï tribunal in-
visible? De plus, Jcsus-Chrisl a promis aux pas-
teurs enseignans d'être avec eux tous les j ours (i),
jusqu'à la lin des siècles : donc l'Eglise a toujours
été et sera toujours visible.
Dieu ayant établi la religion pour tous les
hommes , et non pas seulement ponr quelcnies-
uns , la religion établie de Dieu subsistera perpé-
tuellement , selon ses promesses , omnihus diehus :
donc l'Eglise est catholique ou universelle, quant
au temps. Jésus-Christ a ordonné à ses apôtres
d'annoncer l'Evangile a toutes les nations y Docete
omnes gentes (2) : donc, par son jjistitution ,
l'Eglise est catholique ou universelle , quant aux
lieux.
La vraie religion ne pouvant jamais s'éteindre^
et la société de ceux qui la professent devant être
toujours visible , les pasteurs doivent s'y succédei;
sans interruption, en sorte qu'à toutes les époques
de sa durée, on puisse remonter, par une succes-
sion non interrompue, des pasteurs actuels jus-
qu'aux apôtres : donc l'Eglise est apostolique.
Ces notions, fondées sur le bon .sens et sur des.
textes foniielîî de l'Ecriture, sont confirmées en-'
core par ime tiadition unanime , par l'autorité des
conciles, des Pères, des écrivains ecclésiastiques'
de tous les âges , par les liturgies et l'histoire en-
(i) Matth. , xxvin, ao.
i.i)mrt,. ,9.
I.
i.)
K)'^ ESSAI S DU l/lNDIFFÉUKNCE
ticrc de l'Eglise depuis son ori^^ine : de sorte que
la raison, les Livres saints, le consentement des
siècles, tout concourt à nous présenter comme
des marcpies distinctives de la vraie Eglise les ca-
ractères que je viens d'indiquer.
Ces principes admis , et l'on ne pouvoitles nier
sans renverser de fond en comble le christianisme,
les protestans , qui attaquoient une Eglise établie
depuis une longue suite d'années, étoient obligés
de prouver deux choses, que l'Eglise catholique
ne possédoit pas les caractères essentiels a la véri-
table Eglise , et que ces caractères appartenoient
exclusivement à la Réforme.
Dès que la question eut été réduite à ces termes
simples et précis , on peindroit difficilement les
angoisses des novateurs, convaincus qu'il ne leur
étoit pas moins impossible de s'attribuer, avec
quelque vraisemblance , une seule des marques de
la véritable Eglise, que de refuser de les recon-
noître dans l'Eglise ancienne, dont ils s'étoient
séparés.
Et que pouvoient-ils en effet répondre, lorsque
appuyés sur d'incontestables maximes et sur des
faits aussi éclatans que le soleil , les catholiques
leur parloient ainsi : La foi est ujie y et vous n'a-
vez jamais pu vous accorder sur la foi , en conve-
nant d'un symbole commun, ni vous contenter
d'aucun des symboles particuliers que chacun de
vous a successivement adoptés; indàs , Jlottant au
hasard comme des enfans abandonnés à leur pro-
EN MATIÈUE DE RELIGION. I95
pre foiblcssc, et vous laissant emporter à tout
vent de doctrine (i) , vous n'avez su qu'errer sans
fin (le dogmes en dogmes , d'opinions en opinions,
éternellement incapables de fixer l'inconstance do
votre esprit et l'instabilité de votre foi : donc vous
n'êtes pas cette Eglise sainte que Jcsus-Christ a
bâtie sur un roc inébranlable (2).
La véritable Eglise est une^ et vous êtes divisés
en mille sectes essentiellement opposées , qui tan-
tôt se tolèrent, tantôt s'anatliématisent mutuelle-
ment : donc vous n'êtes pas la véritable Eglise.
La véritable Eglise a toujours été visible : dites-
nous donc où étoit votre Eglise avant Luther ;
montrez-nous , avant ce moine apostat , une so-
ciété où l'on professât votre doctrine. Vous vous
taisez? Songez-y bien ; se taire, quand il s'agit de
justifier sa foi, c'est avouer qu'on n'a rien à ré-
pondre, et se condamner soi-même irrévocable-
ment. Alors les voilà qui fouillent , avec une in-
quiète ardeur , les annales de l'hérésie , qui ramas-
sent dans cette fange des lambeaux épars d'erreurs
et se hâtent sur les traces du temps , pour recueil-
lir , à de longues distances , les impures dépouilles
de quelques sectaires oubliés , afin de s'en former
un vêtement de gloire , sans néanmoins pouvoir
parvenir à voiler leur nudité. S'ils rencontrent,
au cinquième siècle, un Vigilance, ennemi des
(i) JE/7, ad Ephes,, iv, 14.
(2) Matth., XVI, 18.
1.1.
19^ KssAf son l'indifféhence
saintes ic^liqucs; au Jixiènu* siècle, un Bercnger,
qui nioit la pre'senre réelle; il se trouve que ces
liëre'siarques , condamnes, dès qu'ils parurent,
par l'Eglise entière, n'eurent presque aucun dis-
ciple , et que l'un d'eux abjura publiquement
son impiété. N'ayant d'ailleurs aucune erreur com-
mune , ils diflféroient encore de sentiment sur des
points de la plus haute importance , avec les ré-
formés. C'est donc en vain que ceux-ci s'efforcent
de les réveiller dans leurs tombeaux, pour se faire
adopter par leurs ombres proscrites. Les dix pre-
miers siècles leur échappent, et leur unique res-
source est de se chercher des ancêtres parmi les
Albigeois , infâme colonie de manichéens , qui
passèrent d'Orient en Italie , et d'Italie dans les
Gaules , dont ils épouvantèrent les habitans par
des crimes inconnus; parmi les Vaudois , vuie poi-
gnée d'obscurs fanatiques , imbus de plusieurs
opinions rejetées par la Réforme, et qui rejetoient
à leur tour au moins la plus grande partie de sa
doctrine. Rougissant enfin des aïeux qu'ils s'étoient
donnés, les novateurs renoncent à U7ie filiation
également honteuse et mensongère, et se rédui-
sent à soutenir qu'il y eut toujours, au sein de
l'Eglise catholique , un certain nombre de justes
cachés qui professoient en secret les principes de
la Réforme. Mais , reprenoient les catholiques , si
ces prétendus justes étoient tellement cachés qu'il
n'en soit pas demeuré de vestiges , comment avez-
vous découvert leur existence? Comment connois-
tJN MATIÈRE DE lŒLlGIUN. 1()7
scz-vous si exactement les opinions secrètes d'hom-
mes qui nont jamais été eux-mêmes connus de
personne? La Ijelle invention que ces justes igno-
res du monde entier, et que l'on crée d'un trait
de plume, pour éluder un argument fâcheux!
Mais , quand on admettroit votre ahsurde supposi-
tion , vous ne répondez à rien , vous ne remédiez
à rien : car des justes cachés ne forment pas une
Eglise visible, et c'est une Eglise visible, une
Eglise composée de fidèles et de pasteurs ensei-
gnans, que nous vous sommons de nous montrer.
Vous ne l'avez pas fait , vous ne le ferez jamais :
donc vous n'êtes pas la véritable Eglise.
La véritable Eglise est universelle , et vous n'ê-
tes que d'hier , et chacune de vos sectes , prise à
part , est à peine connue dans un coin du globe :
car comptez , s'il se peut , en France , en Angle-
terre , en Allemagne , la multitude de doctrines
diverses comprises sous le nom général de luthé-
ranisme, de calvinisme, d'anglicanisme, etc.;
chaque famille presque vous offrira une religion
différente. Vous aspirez si peu à l'universalité,
<|ue vous avez même abandonné à l'ancienne
Eglise ce glorieux titre de cathohque ou d'univer-
selle , qui la distingue exclusivement , et la fait
reconnoître par toute la terre. Ce qui vous appar-
tient en propre , c'est l'esprit particulier , c'est l'es-
prit qui sépare et divise à l'infini; voilà votre
ineffaçable caractère : donc vous n'êtes pas la vé-
ritable Eglise.
198 ESSAI SUJl l'iNDIITÉULNCE
Enfin la véritable Eglise est apostolique ; et loin
de pouvoir remonter jusqu'aux apôtres par une
succession non interrompue de pasteurs cpii aient
enseigné la même foi dans tous les temps , de votre
aveu , vous ne succédez à personne , vous ne pou-
vez pas nommer, durant quinze siècles, nous ne
disons pas un seul pasteur , mais un seul homme,
quel qu'il fût, qui ait eu la même religion que
vous : donc , encore une fois , vous n'êtes pas la
véritable Eglise.
L'ignorance et la sottise ne s'effraient d'aucune
objection; elles parlent et croient répondre. Mais
il y avoit parmi les théologiens réformés des
hommes vraiment habiles et d'une grande péné-
tration. Ceux-ci comprirent bientôt qu'il falloit
nécessairement, ou renoncer à défendrela Piéforme,
ou changer toutes les idées que les Chrétiens jus-
qu'alors avoient eues de l'Eglise.
Mestrezat (1) et Jacques P'' (2) ébauchèrent le
nouveau système. Claude , après eux, essaya de le
soutenir , en désespoir de cause , pour affermir ses
frères chancelans. Il les entretint « d'un corps de
» Chrétiens divisé en plusieurs communions par-
îj ticulières , à qui l'on peut encore , en quelque
» manière , donner le nom d'Eglise , parce que
» tous les Chrétiens sont encore, à quelque égard,
>> dans l'enceinte générale de la vocation de l'E-
(1) Traité de l'Eglise, pag. 186 et 371.
(2) Voy. Réplique du cardinal du Perron , ch. l.x<
tJN MATIÈUE Dli KELIGION. J QQ
» vangilc (i). » Il semble que la conscicHce du
ministre reteiioit sa plume à chaque mot. 11
ne parle qu'en tremblant, en hésitant; h quel-
que égard y dit-il, et en quelque manière :
comme s'il existoit un milieu, comme si Jésus-
Christ ayant établi ime Eglise seule véritable ,
toute autre société pouvoit être , en quelque ma-
nière , à quelque égard ^ cette Eglise établie par
Jésus-Christ.
Plus hardiment absurde , mais aussi plus con-
séquent, Jurieu , tour à tour sophiste et prophète^
controversiste impétueux , et la terreur de son
propre parti, où l'on redoutoit l'âpreté de son ca-
ractère et la violence de ses emportemens , Jurieu
;se chargea de développer sans détour le système
qu'on n'avoit encore proposé qu'avec réserve.
Il maintint donc que la vraie Eg] ise , loin de for-
mer une société distincte et séparée de toutes les
autres, se compose au contraire de la réunion de
toutes les sectes chrétiennes faisant profession de
croire certaines vérités qu'il api^cWe fondamen-
tales. «Nous voulons, cKt-il, que l'Eglise calho-
» lique et universelle soit répandue dans toutes
» les sectes, et qu'elle ait de vrais mend)rcs dans
» toutes celles de ces sociétés qui n'ont pas ren-
M versé le fondement de la religion chrétienne,
w fussent-elles en désunion les unes d'avec les au-
(i) Dcfcnsc de la Réforme, pag. 200.
2 00 ESSAI SUn L'jJMUll'llilŒINCr:
» très, jusqu'à s'excommunier miUueJleiucnl(i). »
Ce n eioit i)as une légère nécessité qui forçoit la
Réforme à se précipiter dans cette doctrine. Elle
étoit réduite i\ ne pouvoir prétendre faire partie de
la véritable Eglise , de l'Eglise établie par Jésus-
Christ, qu'en y introduisant avec elle toutes les
erreurs , et en anéantissant le Christianisme. Du
reste , la vraie Religion ne consistant , selon cette
étrange hypothèse , qu'en un petit nombre de
dogmes communs à la plupart des sectes , et ,
par une conséquence immédiate, ces sectes ne for-
mant qu'un seul corps ou une seule Eglise , les ob-
jections des catholiques s'évanouissoieiit d'elles-
mêmes.
Vous soutenez que la véritable Eglise est unej
et nous aussi , disoient les réformés ; mais cette
unité résulte de la croyance des mêmes vérités fon-
damentales : J^out ce quoji croit au delà étant
matière d'opinion et non matière de foi (2)^ ne
rompt pas l'unité nécessaire.
Vous soutenez que la véritable Eglise a toujours
été visible j et nous aussi : « Il est vrai qu'il y a
» toujours dans le monde une Eglise visible ; mais
» il est faux que cette Eglise soit une certaine
i» communion distincte de toutes les autres com-
(i) Le vrai Système de V Eglise , pag. 79.
(2) La Religion des protestans , une voie sûre au sa-
lut, cliap. VI;, 36.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 201
» munions. L'E^liso est demeurée visible durant
« tous les siècles dans les communions qui , mal-
A gré leur séparation et les ana thèmes qu'elles ont
« mutuellement prononcés les unes contre les
» autres, ont toujours conservé les vérités princi-
" pales (i).»
Vous soutenez que la véritable Eglise est uni-
verselle j et nous aussi : ce caractère, nous nous
plaisons à l'avouer, lui est essentiel (2). ^aiis
quelle plus complète universalité que celle qui n'a
d'autres bonnes que l'étendue, non pas d'une seule
communion, mais de toutes les communions qui,
dans tous les temps , ont conservé les vérités prin-
cipales?
Voussouitinez que la véritable Eglise esl apos-
tolique j et nous aussi , car (*) c'est une consé-
quence évidente de sa perpétuelle visibilité. Mais
(i) Le vrai Système de V Eglise , pag. 226.
{2) Acconiplissement des Prophéties j par Jurieu,
pag- 82.
(*) (c II faut , dit-on , recevoir le ministère des mains
» de cette Eglise, hors laquelle le Saint-Esprit ne se
» donne pas. Je l'avoue. Mais cette Eglise , qui donne
M le droit d'exercer le ministère, n'est ni l'Eglise ro—
» niaine, ni la grecque , ni la protestante , c'est V Eglise
» universelle J qui ne donne pas ce droit par elle-même ;
J) elle le donne par les diverses sociétés chrétiennes qui
» vivent sous diverses confédérations, et lesquelles ont
» cliacune chez elle le pouvoir d'établir le ministère pour
» l'éditication de leurs peuples. » Le vrai Système de
l Eglise,
202 ESSAI SUR LlINDJFl ÉIŒNCE
remarquez qu'aujourd'hui nous ne vous accusons
de rejeter aucune vérité fondamentale : vous êtes
donc membres de l'Eglise ; membres infirmes , il
est vrai , mais enfin membres vivans ; et , à défaut
d'autre succession constante , vous nous en four-
nissez une dont vous ne nierez pas apparem-
ment la légitimité.
On nesauroit disconvenir que ces conséquences
ne se déduisent clairement du système de Jurieu.
Mais je montrerai, dans le chapitre suivant, que
ce système est insoutenable , et que la doctrine des
points fondamentaux est une doctrine destructive
de toute religion et de toute raison.
Considérez cependant l'espace immense qu'a-
voient déjà parcouru les réformateurs à l'époque
où nous sommes arrivés. La pensée ne le mesure
qu'en tremblant. Que la marche rapide de l'erreur
est effrayante ! Luther , choqué de quelques abus
réels , au lieu d'y reconnoître l'inévitable effet des
passions humaines, s'en prend à la doctrine même.
Il attaque un point en apparence peu important de
la foi catholique; foible esprit, qui n'apercevoit
pas la liaison rigoureuse des vérités du Christia-
nisme ! Il n'a pas plus tôt détaché un anneau de
cette chaîne , que la chaîne entière lui échappe.
Une erreur appelle une autre erreur. Ce n'est plus
seulement quelques dogmes isolés qu'il conteste,
il ébranle d'un seul coup le fondement de tous les
dogmes.La tradition l'embarrasse , il rejette la tra-
dition; l'Eglise proscrit ses maximes, il nie l'au-
EN MATIÈME DE RELIGION. 2o5
torilé de l'Eglise , et déclare qu'il n'admet d'autre
règle de foi que l'Ecriture; enfin l'Ecriture elle-
même le condamne , il retranche audacieusemcnt
des Livres saints une epître apostolique tout en-
tière (*); et quand on lui demande de quel droit,
il répond avec arrogance : Moi y Martin Luther ^
ainsi je le veux ^ ainsi je t ordonne: que ma vo-
lonté tienne lieu de raison (i). Ainsi , Martin Lu-
ther n'ëtoit pas seulement le fondateur, le chef de
la Reforme ; il en ëtoit encore le Dieu , puisque sa
volonté , sans autre raison , prëvaloit contre les ré-
vélations divines consignées dans un authentique
et sacré monument.
Toutefois , plusieurs de ses disciples secouent le
joug de fer qu'il prétendoit leur imposer. Opposant
leurs opinions à ses opinions , leur orgueil à son
orgueil , ils bravent ses fureurs et morcellent son
empire. De nouvelles sectes s'élèvent ; se divisent
aussitôt, et se subdivisent à l'infini. On enseigne
toute doctrine, et l'on nie toute doctrine : la con-
fusion de l'enfer n'est pas plus grande, ni son dés-
ordre plus effrayant. Alors , désespérant d'établir
la paix dans son sein , et de se soutenir par ses
propres forces, la Réforme appelle à son secours
rancienne Eglise qu'elle a répudiée ; elle appelle
les hérétiques de tous les siècles; elle appelle ses
(*) L'Epîtrc de saint Jacques.
(i)jE'g'o Marlinus Luther, sic volo , sic jubco : sit
pro ratio ne volant as.
2C)/| ESSAI SUR l'iwdifféiœjxci:
nombreux eiil'ans , et les rassemble autour d'elle
avec leurs haines implacables , leurs ardentes ani-
niosilés , leurs symboles contradictoires; et de cet
incolie'rent amas de vérités et d'erreurs , elle essaie
de former une seule religion; de cette anarchie
monstrueuse de sectes qui se repoussent mutuel-
lement , de partis irréconciliables , elle essaie de
composer une seule Eglise. 0 éternelle honte de
la raison humaine î Oui , voilà la vraie Religion ,
connue les pensées inconstantes de l'homme sont
les immuables pensées de Dieu ; voilà l'Eglise ,
comme l'empire divisé de Satan est le royaume
de Jésus-Christ. Mais enfin ces idées avoient pré-
valu dans la Réforme. Elle cédoit , en dépit d^elle-
même, àTinsurmontable ascendant de ses maximes;
et offrant la paix à toutes les erreurs, tolérant tout ,
même la vérité, elle s'avançoit à grands pas vers
l'indifférence absolue des Religions , où nous al-
lons voir que le système des articles fondamentaux
conduit inévitablement.
EN MATIÈIŒ DE RELIGION. 2o5
CHAPITRE VIL
Suite du même sujet. Examen du Système des
pain tsjon damen iaux.
Oi nous n'avions montre comment la Reforme ,
après avoir ëpuisë tous les autres moyens de dé-
fense, fut contrainte, par sa nature même, de se
réfugier dans le système des points fondamentaux,
on auroit pu ne voir dans ce système qu'une opi-
nion arbitraire, et l'on ei\t difficilement compris
quels motifs déterminèrent les protestans à em-
brasser une doctrine, non-seulement absurde en
soi , mais de plus incompatible avec leurs maxi-
mes , une doctrine enfin qui ne peut ctre vraie ,
à moins que le Christianisme ne soit faux, et
qui aboutit inévitablement à la tolérance de
l'athéisme.
Et pour justifier d'a])ord le reproche d'inconsé-
quence que j'adresse aux réformés, souvenons-
nous que l'Ecriture est , suivant eux, l'unique règle
de foi. Ils doivent donc prouver que l'Ecriture
établit clairement la distinction des points fon-
damentaux et non fondamentaux , et spécifie non
moins clairement ce qui est fondamenUil et ce qui
ne l'est pas. Or, c'est ce qu'ils n'ont jamais pu faire.
2o6 izssAi suu l'indifférence
quoiqu'on les en ait maintes fois presses. Jamais il*
n'ont produit un seul texte qui , dans son sens na-
turel et vrai , favorisât, même indirectement, leur
bizarre doctrine. Au contraire, l'Ecriture est pleine
depassai^cs qui la condamnent. Quand Jésus-Clirist
envoie ses apôtres annoncer le Christianisme aux
nations, leur dit-il: Apprenez aux hommes à dis-
cerner soigneusement les dogmes fondamentaux de
ceux qui ne le sont pas , à ne point confondre les
articles de foi qu'ils sont absolument obligés de
croire, avec les articles qu'ils peuvent nier sans
s'exclure du salut ? Non , Jésus-Christ ne dit nulle
part rien de semblable. Et que dit- il donc ? « Allez,
» instruisez toutes les nations leur enseignant
» à garder tout ce que je vous ai ordonné (i), »
tout, sans exception, omnia quœcumque : ou
comme s'exprime un autre écrivain sacré : « Allez
w par tout l'univers : prêchez l'Evangile à toute
3> créature : quiconque croira sera sauvé, et qui ne
M croira pas sera condamné (2). » Donc il faut
croire , au moins implicitement , toutes les vérités
révélées , puisque l'Evangile , ou la parole de Jésus-
Christ , les comprend toutes ; il faut les croire , ou
(i) Euntes ergo docete omnes gentes.,,,docentes eos
ser^are omnia quœcumque mandant vobis, Mattli. ,
XXVIII, 19, 20.
(2) Euntes in mundum universum prœdicate Evan-
gelium omni creaturœ. Qui crediderit, et baptizatus
fuerit , sahus erit : qui vero non crediderit, condem-
nabitur. Marc. , xvi, i5, 16.
EN MATIÈUE DE IlELIGION. 2O7
être condamne ; €c qui tait dire à saint Paul que
riiérëtique se condamne lui-même (i) , parce qu'il
reconnoît laulorité des Livres divins où sa con-
damnation est écrite. Or, un système de foi au-
quel l'Ecriture est opposée, ou seulement qui
n'est pas clairement établi dans l'Ecriture , est in-
compatible avec le principe selon lequel on ne
doit admettre d'autre règle de loi que l'Ecriture.
Les protestans ne peuvent donc adopter le sys-
tème des points fondamentaux, sans renoncer à
leurs maximes, ou sans se contredire grossière-
ment.
J'ajoute que ce système ne sauroit être vrai , à
moins que le Christianisme ne soit faux. Car , pre-
mièrement, comme on vient de le voir, Jésus-
Christ a enseigné une doctrine contraire , d'où il
suit qu^il s'est trompé ou nous a trompés , qu'il
étoit par conséquent ou un fanatique ou un impos-
teur.
Secondement, ses disciples, fidèles exécuteurs
des ordres qu'ils avoient reçus de lui , ne souf-
frirent jamais qu*on portât la plus légère atteinte
aux dogmes révélés. Saint Paul déclare que la foi
est une , comme Dieu même est un (2) ; qu'ainsi
Ton ne peut y rien ajouter, en rien retrancher sans
l'anéantir: et en conséquence il frappe d'ana thème
quiconque oseia prêcher un autr€ Evangile ou
(1) Ep. ad TU., III, 2.
(2) Ep, ad Ephes., iv, 5.
208 ESSAI SUR l'iNDIFFI'îRENCE
uno autre foi que lui (i ) , ordonne iX' éviter V homme
liérétùjue ^ enseigne que tous les novateurs , en se
flattant d'une fausse science , sont déchus de la
foi {2), et comprend formellement, parmi les
crimes qui excluent du royaume de Dieu, les
schismes et les hérésies , sectœ (3). Saint Pierre les
appelle toutes, en général, â?Ie^ sectes de perdition y
et regarde ceux qui les introduisent comme des
blasphémateurs (4). « Quiconque se retire, dit saint
« Jean, et ne persévère point dans la doctrine de
« Jésus-Christ, n'a point de Dieu (5). On l'en-
lend : l'Apôtre ne met point de différence entre
nier Dieu , et nier un seul article de la doctrine
de Jésus-Christ; car on chercheroit en vain dans
ses paroles une distinction , une restriction. « Si
» quelqu'un , poursuit-il , vient à vous et n'ap-
» porte pas cette doctrine , » que va-t-il dire?Vous
examinerez si les vérités qu'il rejette sont ou non
fondamentales; et s'il n'attaque pas le fondement,
vous lui accorderez la tolérance, vous l'admettrez,
comme un memhre de la véntable Eglise , daiis
votre communion. Voilà la réponse des prdtës-
tans, et voici celle de l'Apôtre : c< Ne le recevez
» point dans votre maison , ne lui donnez point
» le salut; car quiconque lui donne le salut par-'
(1) Ep. ad Galat., i , 8.
{2) Ep. II ad Timoth. , u, 1 7.
(5) Ep. ad Galat. , v, 20.
{^1{)IP Ep. II, 1, 10.
{3)Ibid., 9.
EN MATIÈRE DE lUÎLIGION. 209
j» licipc h son poche; , operibus ejus JH(dii>îiis (i ). »
Telle est la lolerancc des apôlrcs , telle est leur
doctrine. Or, cette doctrine est fausse, si le sys-
lènie'^des points fondamentaux est vrai ; donc ce
système et le christianisme ^ tel cpie rensoij^noient
les apotr(^s , ne sauroient subsister ensemble.
Troisièmement , tous les Pères , tous les con-
ciles, tous les Chrétiens, soit catholiques, soit hé-
rétiques, ont ignoré, jusqu'à la naissance de la
Uélorme , la distinction de dogmes fondamentaux
et non fondamentaux; ils ont cru qu'il n'y avoit
qu'une seule foi par laquelle on put être sauvé ,
qu'une seule Eglise qui professât cette foi (2) , ex-
cluant du salut toutes les sectes sépai"ées de cetlvi
unique et véritable église. Or, si une erreur de
cette importance a pu régner universellement j^en-
dant seize siècle; si, pendant seize siècles, per-
sonne n'a su ce que c'étoit que l'Eglise; si , en ré-
citant le symbole des apôtres, les Chrétiens du
inonde entier ojit professé une erreur absifrde^ alie
Jurieu qmxViïie de p/vd/^e de cruauté ^ d'imagina-
tion la plus insensée qui soit jamais montée dans
V esprit humain (5) ; si tous ces Chrétiens et toutes
les. Eglises particulières ont constamment réglé
leur conduite sur cette erreur absurde et cruelle^
( 1 ) IL' Ep . S. Joan,j x , m - ,
(2) Voyez le Traité de VUnilé de i Eglise , par Ni-
cole, le /^" A^'crtisscment de Bnssuet (iiijr protcstans ;
Wallmiboiirc; , de contrin>., tract. 5.
' (5) ].(' vrai Système de l'Eglise , ^d\^. '](), 92.
1. ■ i4
210 ESSAI SUR MINDIFFÉRENCE
le Christianisme est cvideinment faux , ))nisqu*nM
Envoyé divin n'a pu enseif^ner une erreur dont les
conséquences sont si terril)! es ; des hommes réel-
lement inspires n'ont pu la consacrer dans leurs
écrits , en autoriser l'application par leur exemple;
ou , en tout cas , Dieu n'eût jamais permis qu'elle
prévalût si long-temps sans réclamation , dans une
Eglise qu'il auroit établie pour y recevoir un
culte digne de lui , digne de sa sainteté et de sa
vérité.
Nous laissons aux protestans à examiner sur quel
fondement ils se tranquillisent dans leurs principes
anti-chrétiens. Ce n'est pas sur l'Ecriture , ce n'est
pas sur l'autorité des premiers siècles , nous l'avons
prouvé; ce n'est pas non plus sur la raison, comme
nous allons le faire voir, en considérant, sous un
point de vue phis philosophique ou plus général ,
le système des points fondamentaux.
Que font les partisans de ce système pour dé-
montrer, contre les déistes , la nécessité d'une ré-
vélation? S'appuyant des aveux des déistes mêmes,
ils prouvent qu'une Religion est nécessaire , et
qu'il existe, par conséquent, une vraie Religion.
Les annales de la philosophie à la main , ils mon-
trent ensuite qu'on ne sauroit , par la raison seule,
s'assurer pleinement d'aucun dogme ; qu'en la pre-
nant pour unique guidé , on ne fait qu'errer de
doutes en doutes , d'incertitudes en incertitudes ,
et cp^ie loin de parvenir à une croyance fixe , on
est contraint de tolérçr l'athéisme même , ou la
EN MATH>[IK DE RELTGION. 2 T I
négation de tout dogme , l'exclusion de tout
c^iïitc , la destruction de toute morale. Si donc ,
concluent-ils, une vraie Religion est nécessaire,
L\ est nécessaire aussi que Dieu révèle cette vraie
Religion.
Mais voici une chose étrange : Dieu révélera
aux hommes des vérités nécessaires à l'homme, et
les hommes ne seront pas obligés de croire Dieu ,
et ils resteront maîtres de rejeter les vérités que
Dieu leur révèle I Alors' à quoi bon une révéla-
tion? Mieux valoit que Dieu gardât le silence , si
l'on est libre de le démentir , de réformer ses en-
seignemens , de lui dire : Nous te connoissons
mieux que tu ne te connois toi-même. Or , telle
est la liberté que consacre la tolérance. Car de s'é-
la'yer du prétexte d'obscurité , pour tenir en sus-
pens l'autorité de la révélation , ou d'une partie de
la révélation , dont l'objet est de dissiper les doutes
de l'esprit humain sur les vérités qu'il doit croire ,
c'est visiblement se contredire, c'e^t se moquer
des hommes , et de leur auteur.
J'entends les disciples de Juricu qui me répon-
dent : ce Nous ne prétendons pas qu'on puisse nier,
» sans s'exclure du salut , tous les dogmes révélés,
» mais seidement ceux de ces dogmes qui ne sont
» pas fondamentaux. « On verra bientôt que cette
distinction est complètement illusoire. Mais je
veux bien l'admettre en ce moment , et prendre le
système tel qu'on nous l'offre , avec les restric-
lionsarbitraires qu'une sorte de pudeur chrétienne
t
212 r.vS.SAI SUll 1. IINDIFFKUETVCn
s'efforce d'y apporloi*. Toujours est-il vrai que nos
objections canservcnl toute leur force a l'ei^ard des
dogmes non fondamentaux, c'est-à-dire, à l'éj^ard
de la plus grande partie des dogmes révélés. De
plus, demajiderai-je aux indilFérens mitigés,
comment savez-vous cpie J)ieu ait révélé des véri-
tés non nécessaires? (]ette liypotlièse gratuite ré-
pugne à la sagesse de Dieu , et renverse le principi^
sur lequel vous avez établi la nécessité d'une révé-
lation. Mais ce n'est pas tout, et je soutiens qu'il
est infiniment plus absurde de prétendre qu'il soit
permis de nier une partie seulement de la révé-
lation, que la révélation tout entière; ou, en d'an-
tres termes, que le système des points f'ondamînitauîx
est plus déraisonnable, plus inconséquent, plus
injurieux à la Divinité, et plus désespérant pour
rbomme, que le déisme.
Le déiste rejette la révélation, parce qu'il ne
croit pas que Dieu ait parlé : le Clirétien de Jurieu
permet de rejeter une partie de la révélation qu*il
croit divine. L'un, se persuadant que le Cliristiâ-
nisme est fondé sur une autorité purement hu-
maine, ne l'admetqu'autant qu'ille juge conforme
à la raison; l'autre , convaincu que le christianisme
repose sur l'autorité de Dieu, nie l'obligation de
se soumettre en tout et toujours à cette autorité.
Il attribue A. rhomme le droit de préférer , émuï^e
foule de circonstances, sa propre raison iVlâ Mai-
son du souverain Etre, et de- désobéir à sesîo^s.
Le déiste enfin, sentant lui-même l'in suffisance
EN MATIÈRE DE RELIGION. 2 1.)
do la laison pour (Hablir inéhranlablcnicnl un
dogme quclcouque, ne fait dépendre le salui de
la croyance d'aucun do^^nie. «lurieu déclare , au
contraire, que la foi des dogmes fondamentaux
est d une indispensable nécessite'; et comme ni lui ,
ni ses disciples , n'ont jamais pu définir nettement
quels sont ces dogmes fondamentaux , comme il
n'est pas un point de doctrine sur lequel les pro-
testans soient moins d'accord , il n'est pas non
plus un seul d'entre eux qui puisse être certain
de croire tout ce qu'il est nécessaire de croire pour
être sauvé : incertitude si afïreuse , en supposant la
foi dans la révélation , qu'on ne sauroit concevoir
d'état plus désespérant.
. Or , voila où l'on arrive inévitablement , dès
(ju'on veut forcer le christianisme de capituler
avec la raison liumaine , avec ses caprices incon-
stans et ses dédaigneuses répugnances. On ignore
<xi qu'on peut céder , et ce qu'on doit retenir, lues
princii)es manquent pour faire une distinction ^ je
ne crains point de le dire, sacrilège : car s'imagi-
ner que Dieu parle en vaiii^ qu'il révèle- des dog-
mes superflus, c'est outrager sa sagesse , et s'accu-
ser soi-même de folie, en censurant les décrets de
son impénétrable conseil. Qui ne voit d'ailleurs
que tous les points de la foi chrétienne s'encliaî-
nent étroitement l'un à l'antre? Or, on tout se
tient tout est essentiel. L'objet dr, la religion est
de montrer à rhoiiime sa place dans l'ordn; des
êtres, et de l'y maintenir, en réglant ses pensées,
2l/|. ESSAI SUR l'indifférence
ses affections , ses actions , [)ar les deux gi aiulcs
lois de la vérité et de la justice , dont les dogmes
et les préceptes sont l'expression. Que peut-il donc
y avoir d'indifférent dans ces lois? et à quel titre
la vérité seroit-elle moins inviolable que la jus-
tice? Elles se confondent dans leur source, et les
séparer , c'est les détruire ; car la justice n'est que
la vérité même rendue sensible dans les actions ,
suivant cette profonde parole d'un apôtre : « Ce-
» lui qui Jait la véràé y agita la lumière, afin
» qu'il soit manifeste que ses œuvres viennent de
» Dieu (i)- »^ Dieu ne peut donc pas plus tolérer
l'erreur qu'il ne peut tolérer le crime ; et la tolé-
rance du crime est le résultat nécessaire de toute
doctrine qui consacre la tolérance de l'erreur. Le
système que nous discutons en offrira la preuve.
Remarquez cependant l'inconséquence de ses
partisans. Admettre la révélation , c'est croire les
vérités révélées sur l'autorité de Dieu qui nous les
révèle : or , cette autorité étant la même , quelle
que soit l'importance relative des vérités révélées,
l'obligation de croire est aussi la même ; et rejeter
une seule de ces vérités divines , c'est nier l'auto-
rité su.r laquelle elles sont toutes fondées , c'est
renverser la base de la révélation , et la livrer sans
défense aux déistes.
Mais, pour faire mieux sentir l'iutime liaison
(i) Quifacitveritatem, venitadlucem, ut manifestent
iiir opéra ejuSf quia in Deo suntfacta. S. Jean, iiij, 21,
KN MATIÈRE DU HlîLICIOr^. 2l5
«le la doctrine de Jurieu avec le déisme , exanL-
iioiis le syst(^me des points fondamentaux , comme
nous avons examine la Religion naturelle , sous le
iriple rapport des dogmes , du culte et de la mo-
rale. L'identité des principes se manifestera par
l'identité des conséquenrces et des résultats.
Puisqu'il y a des dogmes qu'on peut nier sans
s'exclure du salut , et d'autres dogmes qu'on est
" absolument obligé de croire pour être sauvé , la
première chose que doivent faire les protcstans
est de donner une règle sûre , pour juger quels
« sont les points fondamentaux , et les distinguer
" de ceux qui ne le sont pas ; question, ajoute iiaï-
» vement Jurieu , si épineuse et si difficile à dé-
» cider (j). » Ainsi, dés les premiers pas, il se
voit arrêté par une difficulté terrible ; car enfin
le salut dépend, au moins pour un grand nombre
d'hommes , de la solution de cette cjuestion si épi-
neuse et si difficile à décider. Les articles fonda-
mentaux se trouvent dans l'Ecriture , je le veux;
mais, « outre les vérités fondamentales^, l'Ecriture
ii contient cent et cent vérités de droit et de fait
» dont l'ignorance ne sauroit damner (2) ; » et
nulle part elle ne spécifie ce qui est fondamental
et ce qui ne l'est pas, nulle part elle ne donne
de régie pour faire ce discernemciit. Il faut donc
(1) Le vrai Système de l'Eglise, paj^. 257.
(a) Jurieu, Jjcis Tr. J, art. T', pa^,'. kj. laùL Lctt .
in.
2l6 liSSAl sua L^NDirrÉUENCE
que IcsjH'otoslans s'cufoniieiit (Mix-incnics d'arLi-
traires , et les voilà déjà maîtres .de leur loi , puis-
qu'ils le sont des règles par lesquelles ils la dé-
lermi lient.
Jurieu en propose trois entièrement inadmis-
sibles, et qu'aussi la Réforme a depuis long-temps
mises au rebut. La première peut s'appeler une
règle de sentiment. Selon Claude et Jurieu, on
sent les vérités fondamentales , « comme on sent
» la lumière quand on la voit, la chaleur quand
» on est auprès du feu, le doux et l'amer quand
» on mange (i). » Les déistes en disent autant;
écoutez Rousseau (*) : « C'est le sentiment inté-
» rieur qui doit me conduire (2). Ma règle est de
[i) Le vrai système de V Eglise, liv, II, chap. xxv,
pag. 453.
(*)' Il n'y a guère d'erreur qui ne contienne quelque
vérité;, et c'est même pour cela que l'erreur s'introduit si
aisément dans l'esprit de i'iiomme ; il reçoit le faux à
cause du vrai qui y est mêlé. On verra , dans le second
volume de cet ouvrage, qu'il existe en effet des vérités
de sentiment , c'est-à-dire des vérités qui passent de l'in-
telligence dans le cœur , où elles se conservent; et toutes
les vérités sociales sont de ce genre. Mais il ne s'ensuit pas
que le sentiment soit le moyen qui nous est donné pour
connoître la vérité avec certitude ; et la conséquence con-
traire, faussement déduite d'un fait incontestable, et exa-
gérée au delà de toute mesure par Claude et Jurieu , et
même par Rousseau, conduit d'abord à un fanatisme ab-
surde , et enfin à la destruction de toute vérité.
(2) Emile ^ tom. lïl, pag, 129..
EN MATIÈRE DE RELIGION. 21 7
» me livrer au senliment plus qu'à la raison (i).
j> J'aperçois Dieu partout dans ses œuvres ;ye le
w sens en moi ^ je le vois tout autour de moi (2).
» Je sens mon âme, je la connois par le senti-
w ment et par la pensée (5). » La différence est
que les déistes ne sentent que la Religion naturelle,
et que Jurieu sentoit de plus la Religion révélée.
L'athée, qui ne sent rien du tout, peut être à
plaindre ; mais enfin l'on ne sauroit le condamner
selon cette règle , car personne n'est maître de se
donner un sentiment qu'il n'a pas. Dans le sein
même de la Réforme, chacun ayant sa manière
de sentir y larminien, par exemple, ne sentant
point la nécessité de la grâce , le socinien ne sen-
tant point la Trinité, ni la divinité de Jésus-'
Christ, le luthérien sentant la présence réelle
que le calviniste ne sentoit point , il fallut hienlol
ahandonner cette règle extravagante, et propre
seulement a nourrir un fanatisme insensé.
La seconde règle de Jurieu, pour discerner les
articles fondamentaux, se tire de leur liaison avec
le fondement du christianisme. Or, jamais les
piotestans n'ont pu convenir entre eux de ce (jui
constitue le fondement du christianisme. Ainsi
cette règle devient inutile; car qui peut juger
de la liaison d'un dogme avec un autre dogme
(1) Emile, tom. Jll, ])ag. \i.
(2) Ibid. , pag. ioZ.
{J^)Ibid., pag. 87.
2l8 lîSSAI SUR l/lNDirrÉKENCE
qu'on ne connoît pas? De plus, il est dvidcnt que
3urieu se fuit à lui-même ou veut faire aux autres
une illusion grossière. Qu'est-ce en effet que le
fondement de la Religion chrétienne , si ce n'est
certaines vérités de foi , qu'il est nécessaire de croinî
pour être Chrétien? Le fondement ou les vérités
fondamentales ne sont donc qu'une seule et même
chose , et la règle du ministre se réduit à ce prin-
cipe : On reconnoît le fondement du Christianisme
par sa liaison avec le fondement du Christianisme.
Cette règle n'ayant pas paru , même à Jurieu ,
d'un fort grand secours dans la pratique , il en pro-
pose une troisième, en ces termes : « Tout ce que
» les Chrétiens ont cru unanimement et croient
» encore partout , est fondamental et nécessaire
>j au salut. Je crois , dit-il , que c'est encore ici la
» règle la plus sûre (i) -» Le plus sûr alors est de
ne croire rien, ou de ne croire que ce qu'on veut ;
car , comme il n'est pas un seul dogme qui n'ait été
nié par quelque hérétique, il s'ensuit qu'il n'existe
point de vérités fondamentales , et que c'est perdre
le temps que de les chercher. Le plus sûr est de
penser qu'on peut faire son salut dans toutes les
sectes, même dans le mahométisme ; car, puisque
les Mahométans ne sont , suivant Jurieu , c^une
secte du Christianisme {2) , rien de ce qu'ils nient
ne sauroit être fondamental ; et le déiste Chubh a
(1) Le vrai système de l'Eglise , pag. 257.
(2) Ibid., pag. 148.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 219
raiso n de soutenir que , « passer du mahométisme
» au Christianisme, ou du Christianisme au maho-
» métismc , c'est uniquement abandonner une
» forme extérieure de Rehgion pour une autre
i> forme (1).»
Quand on ne seroit point effrayé de ces consé-
quences, la règle d'où elle se déduisent n'en seroit
pas moins inadmissible dans les principes des pro-
testans. Leur maxime principale est de ne recon-
noître aucune autorité humaine en matière de foi.
Or, le consentement de tous les Chrétiens, de quel-
que façon qu'on l'entende , ne forme qu'une auto-
rité humaine, par conséquent sujette à l'erreur, et
dès lors insuffisante pour déterminer avec certitude
(te qui est fondamental et ce qui ne l'est pas , et
pour servir de base à la foi.
Il y a dans tous les esprits une rectitude natu-
relle qui , lors même qu'ils s'égarent , les force h
s'égarer , si on peut le dire , rigoureusement. Il
n'étoit donc jjqs possible que la Réforme restant
ce , qu'elle étoit , adoptât les règles arbitraires de
Jurieu. Elle s'en forma de diflérentes, qui ont uni-
versellement prévalu , parce qu elles sortent du
fond même de sa doctrine. Jurieu les vit s'établir,
et Bossuet lui prouva qu'il ne pouvoit en contester
aucune (2).
(1) Chubb's posthumous Works, vol. Il, pag. 4o.
{2) Si jcicme Avertis sem. aiix proiastans, \\V pari.,
\\^ 17 et scq.
220 tssAi sur» l'uNDIFIÉIIEjNCIÎ
Lhi prcniit^rc , c'est <///7/ ne faut reconnoUre
iV autre aulorilé que L Ecriture y interprétée par
la raison. Cette re^le étant lel'oiideincnt même du
prolesUintisme, on ne peut la rejeter sans cesser
d'être protestant.
La seconde , c'est que Y Ecriture ^ pour ohligei-y
doit être claire. Le bon sens favorise cette règle ;
car autrement on croiroit sans savoir ce qu'on
croit, ce qui est absurde , ou sans être certain que
l'Ecriture oblige à croire, c'est-à-dire, sans rai-
son , contre la première règle.
La troisième , c'est qyxoù F Ecriture paroit en-
seigner des choses inintelligibles , et ou la liaison
ne peut atteindre^ il la faut tourner au sens dont
la raison peut s'accommoder ^ cpioiqu'on semble
faire 7)iolence au texte. Cette règle est encore une
conséquence ou un développement de la première.
Dés que la raison est le seul interprète de l'Ecri--
ture, elle ne saur oit l'interpréter contre ses pro-
pres lumières, et lui attribuer un sens dont l'es-
prit seroit clioqué. En un mot , les interprétations
de la raison doivent être évidemment raisonnables ;
car si elles étoient à la lois claires ^ d'après la se-
conde règle, et aZ'.szz/-<ie^ par supposition, ilenrésul-
teroit l'obligation de croire une c/^ïz/'C absurdité (^).
(*) Les déistes reconuoissent sans difficulté raiitorilé
de l'Ecriture, avec la restriction établie parcelle troi-
sième règle : ce A moins, dit Chubb, qu'on ne rinter-
» prèle d'une manière conforme aux règles de la droite
» raison, ce qui exi^e quelquefois qu'on luifassevio-^
EN MATIÈRE DE RELIGION. 221
Leprincipo fondamental du prolcslantismc étant
admis, il faut done admettre iiéeessairement les
relaies que les indifFérens en déduisent. Mais aussi ,
qui ne voit qu'alors l'autoritc de l'Ecriture devieni.
l'autorilc de la raison seule; de sorte qu'au fond
ces règles se réduisent à celle-ci : Chacun doii
croire ce que sa raison lui montre clairement être
vrai; ce qui est le principe même du déiste et de
l'alliée, comme je l'ai fait voir. Mais je reviendrai
tout à l'heure sur ce sujet.
Eu attendant, pour éviter qu'on ne me soup-
çonne d. e:j^agérer les conséquences du système que
je comhats, j'ajouterai, à l'autorité du raisonne-
ment, l'incontestable autorité des faits.
Jurieu, le moins tolérant des hommes par carac-
tère , et le j)]us tolérant par ses maximes , lefusa
d'admettre les sociniens au nombre des sectes qui
ont conservé le fondement du christianisme. Mais
aussitôt on lui demanda de quel droit il exclu oil
(hi salut des hommes qui recevoient comme lui
l'Ecriture? de quel droit il mettoit sa raison au-
dessus de leur raison? de quel droit enfin il déci-
doit ce "que l'Ecriturcî ne décidait pas, en déter-
minant les doj^mes qu'il falioit nécessairement
croire pour être sauvé? 11 n'étoit pas facile de ré-*
j)ondre h ces questions. Ea liéformé le sentit, et
;n;;m ■^.
» lencc , la Bible ne sauroil être un sur guide pour fe
-» genre Inmiain. n Chi(L/)\':pi)<nhiinioiis PVorks , vol. Ji,
])«ig. T)ii).
222 ESSAI SUIl L INDIFFERE^Cr
les socinicns furent admis a la lolcrance (*). Il fut
jKîrmis de nier la divinilc de Jcsus-Clirist, la Tri-
nité, Té terni té des peines, tout ce qu'on voulut.
Des lors à quoi servoient les confessions de foi?
qu'à gêner la raison et la liberté cp'ont tous les
hommes d'interpréter par elle l'Ecriture. L'ensei-
gnement , même le plus simple , en préoccupant
de certaines opinions l'esprit des peuples , tendoit
à substituer l'autorité des ministres à l'examen
particulier, absolument indispensable , selon les
maximes protestantes. Frappés de ces inconvéniens,
les brownistes ou indépendans rejetèrent toutes les
formules , les catéchismes , les symboles , même
celui des apôtres, pour s'en tenir, disoient-ils, à la
seule parole de Dieu. C'étoient sans contredit les
plus conséquens des réformés.
Cependant le fanatisme , abusant du texte sacré,
multiplioit les Religions au gré de ses folles rêve-
ries , et la Réforme se peuploit de mille sectes bi-
zarres qui , quelque absurdes , quelque contradic-
toires qu'elles fussent , avoient toutes un droit égal
à la tolérance. Ainsi s'étaljlit peu à peu le latitudi-
(*) (c M. d'Huisseau , ministre de Saumur, publia, il y
» a quinze ou vingt ans , une Réunion du Christianisme,
» sur le pied de la tolérance universelle, sans en exclure
» aucun hérétique , pas même les sociniens.» Bossuet,
Sixième Ai>ertis sèment aux protestans , III'^ part. ,
n*' 5. — Ces sentimens étoient dès lors extrêmement
répandus, de l'aveu de Jurieu, parmi les Calvinistes de
France, d'Angleterre et des Provinces-Unies.
EN MATIÈRE DE lŒLlOlOiy. 225
narisme le j)lus excessif. Ses progrès étoient encore
singulièrement favorises par une disposition des-
prit devenue générale parmi ceux des j)rotestans
que leur caractère éloignoit des excès du fana-
tisme. La chaleur avec laquelle certains sectaires
soutcnoient des dogmes évidemment impies ou
insensés, leur inspiroit un secret dégoût pour
toute espèce de dogmes. Incapable de porter seule
le poids des mystères , la raison aLaissoit toutes
les hauteurs du Christianisme , et à force de
creuser, pour en découvrir le fondement , elle finit
par n'y pas laisser pierre sur pierre. En retran-
chant toujours , en simplifiant toujours, la Ré-
forme en est venue à cette Religion de fdaîn-pied^
que Jurieu accusoit les indifférens de vouloir in-
troduire , et qui , sous un autre nom , n'est qu'un
déisme timide et mal déguisé. Tel est l'état auquel
Iloadly et ses disciples ont réduit le Christianisme
en Angleterre. Contraints par leur principe de tolé-
rer même lesmaliométans(i), même les déistes (*),
(i) P^id. Millier' s Lctlers ta a Prebendary.
(*) Le docteur Watson , mort dernièrement évèque de
Saint-Asapli, sauve sans dltïicullé les déistes de bonne foi
dont la conduite est moralement bonne. « Nous autres
» Chrétiens, dit-il, nous espérons et croyons quele grand
» Juge aura égard a nos habitudes d'étude et de r<'-
» flexion , h. cause de diverses circonstances qui influent
» sur l'esprit des hommes avec une elïicacité que nous ne
M pouvons ni calculer ni comprendre. — I hâve net Jiad
» so little intereourse ^^•ith mankind , noi- shunned so
32 4 ESSAI SUR L'ilNDlFlÉIlKlVCn
iiulinc les paÙMis (*) , ils ont oiivcii lui nlnnie oA
toutes les reliiijions viennent se réiuiir, ou plutôt
» îiiuch the dclighlful J'reedotii of social converse , as
» to be ignorant j that thcre are many men of upriglu
y> marais and good undcrstandings , to whoni, asyou
» expressit , a latent and evcn involontary sceplicism
» adhères , and \\>lio woidd be glad to bc persuade d to
« be christians : and hoiv severe soeuer somemenmay
» bein theirjudgemenls concerningone another, yct 'we
» christians , at least , hope and believe that the great
» Judge oj" ail will make allovi'ance for our liabils of
» study and réélection ,yor varions circiirnslances , the
y) ejjîeacity of ivliieh in giving a particular bcnt to
» the understandin^s ofmen, 'we can neither compre-
i) hend nor esliniate. » Le docteur Watson u'a pas ton,
comme on voit, de nous vanter ic cette modération de l'E-
>) glise anglicane, qui lait qu'elle permet a ciiaqueiudi-
» vidu et sentire quœ velit , et quœ sentiat dicere» » —
^n apology for christianity , in a séries of letters ,
addressed to Edward Gibbon, by R. J^atson , profes-
sorofTJivinity in ihe university of Cambridge,
(*) L'auteur d'une réfutation de Gibbon, intitulée :
Remarks on the t'wo last Chapters ofM. Gibbon' s His-
tory ofthe Décline and Fall oftlie roman Empire ; in a
letter to a friend : c'est-a-dire, P.emarques sur les deux
derniers chapitres de l'Histoire de la Décadence et de
la Chute de V Empire romain , par M, Gibbon , prol:este,
au nom de l'Eglise anglicane , contre la doctrine que Gib-
bon attribue à toutes les églises chrétiennes, touchant la
condamnation des idolâtres : « Je ne crains point d'aflir-
" mer, dit-il, que les douces décisions de notre Eglise
j) ne sont point souillées d'une tache aussi noirîs que le
M seroit la condamnation des plus sages et des plus
» vertueux païens. — I cannât but présume to enter a
EN MATIERE DE IIELIGION. 225
se perdre ; car aucune religion ne peut subsister
qu en repoussant toutes les autres : elles expirent
en s'emLrassant. Aussi , en renversant la barrière
qui sépare le Cliristianisme des cultes inventés par
riiomme, on a détruit jusqu'au signe distinctif
du Chrétien. Le baptême, dont l'Evangile enseigne
si clairement la nécessité (i), n'est , aux yeux
d'Hoadly , qu'un vain rite , une puérile cérémonie;
et, en quelques Etats protestans, l'autorité civile
a été forcée d'intervenir pour en empêcher l'en-
tière abolition. Si l'enfant , dans ces Etats , est en-
core un être sacré , si la religion environne en-
core son berceau de sa protection puissante , il en
faut rendre grâce à la politique, qui a défendu
l'humanité contre l'inexorable indifférence d'une
barbare théologie.
Ces doctrines anti- chrétiennes ont passé d'An-
gleterre en Amérique. La jeunesse va les puiser a
l'université de Cambridge , d'où elle les rapporte
dans toutes les provinces de ce vaste continent.
Elles y germent, elles s'y développent avec une telle
promptitude , que déjà la vieille Réforme semble
presque étouffée sous leur ombre. Là , comme en
« protest against ourauthor's judgment , atlcasl in the
» name ofone church England ; and aui hold to af-
» flrm tliat her mild décisions are not stained with so
yi Joui a blot , as the condemnation of tlw wisest and
n most virtuous pagans. »
(i)a9. Jonn . in, 5.
1. j5
2 2G KSSAI sur. l/lNDUTÏÎRENCr
Kuropc, les mi iiist.r(\s des diverses secies évitent (la
se ciioqiier iniiLuellenieiit en prêchant des dogmes
contestes ; et eonnne tous les dogmes sont contes tés,
l'on n'enseigne plus aucun dogme : on se contentede
disserter vaguement sur la morale, qu'à l'exemple
des déistes on regarde comme seule essentielle.
La J)iLle , dégagée de toute explication , est mise à
grands frais entre les mains du peuple, dernier juge
des controverses qui ont épuisé la sagacité et lassé
la patience de ses docteurs; et, en lui donnant un
livre qu'il ne lit point , ou qu'il lit sans le com-
prendre, on croit lui donner une Religion.
Jj'Allemagne protestante offre un spectacle peut-
être encore plus déplorable. On semble y avoir
pris spécialement à tache de détruire toute l'Ecri-
ture , sans néanmoins cesser de la reconnoître en
apparence pour l'unique règle de foi. On soutient
que Jésus-Christ n'eut jamais dessein d'établir une
Religion distincte du judaïsme; que l'Eglise, ou-
vrage du hasard , ne fut d'abord qu'une agrégation
fortuite d'individus, ou de petites sociétés parti-
culières, dont quelques hommes ambitieux , se-
condés par les circonstances , formèrent une con-
fédération générale (i). A l'aide de ce qu'on appelle
(i) Gesliichtc der Christlich — Kir lichen , etc, , von
D. Planck , tom. 1, cLap. i. — Kirchenstaat der drey
lahrhiinderte von J.-H. Bohmer , pag. 8. — Oberhir
Idea Bihlica Ecclesiœ Dei, tom. 1, pag. 1,6;, 100,
104.
EN MATIÈRE ))K RELIGION. 2 2y
Vcxét^èsehihliquc y (-'est iWllrc d'une ciiliquc sans
frein , on nie ]es prophéties , ou nie les miracles ,
on nie la vérité du récit de Moïse; et la Genèse,
au jugement de ces doctes interprètes , devient un
tissu d'allégories , ou , pour parler leur langage ,
de mjihes ou de pures fables.
Or, qui prouvera que ces interprétations com-
modes, aujourd'hui presque universellement re-
çues , blessent le fondement du Christianisme ?
Elles paraissent opposées à l'Ecriture, il est vrai :
mais si on les rejetoit sous ce prétexte , il faudroit
rejeter en même temps la règle qui prescrit, en
certains cas , ào, faire 2)iolence au texte sacré. On
nesauroit donc refuser de les tolérer, et même,
si Ton est conséquent , de les admettre , comme
plus claires Cl plus satisfaisantes pour la raison.
C'est ainsi qu'on arrive au Christiaiiisine ration-
nel y si vanté en Allemagne et cji Angleterre. On
élague de la Religion tout ce que la raison ne con-
çoit pas, par conséquent tous les mystères, par con-
séquent tous les dogmes ; car il n'est pas un seul
dogme qui ne renferme quelque mystère , parce
qu'il n'en est point qui ne tienne à l'infini par quel-
que côté. Alors, que reste- t-il que le déisme? Mais
on ne s'arrête pas même au déisme , le principe en-
traîne au delà ; on est forcé de /^///'c? violence y non-
seulement à l'Ecriture, mais à la raison, à la con-
science, au témoignage unanime du genre humain;
on est forcé de nier Dieu, puisqu'on est contraint
d'avouer que des mysti^res inconcevables V environ-
II:).
288 r,ss/VT sTju l'jndtfférence
/^(?//^(l). Parvenu h ce point , les divisions cesscnl,
non par l'accord des doctrines , mais par leur ancan-
lisseinent. La discordance des opinions , la diver-
sité infinie des croyances, remplissent toutlcspace
qui sépare la religion catholique de l'athéisme:
l'unité ne se rencontre qu'à ces deux termes extrê-
mes ; unité de foi dans la religion catholique, parce
qu'elle renferme la plénitude de la vérité ; dans l'a-
théisme, unité d' indiffë rence y^?iY{:(i que l'athéisme
n'est au fond que la plénitude de l'erreur.
En vain les protestans s'efforcent de se mainte-
nir à une distance égale de ces termes extrêmes, la
raison ne souffre pas qu'on s'arrête entre deux. Tolé-
rer dogmatiquement une seule erreur, c'est s'enga-
ger à les tolérer toutes. Le prohlème à résoudre est
alors celui-ci : conserver le Chris tianisme sans exi-
ger la foi spéciale d'aucun dogme. L'on n'a jamais
pu et l'on ne pourra jamais y trouver d'autre so-
lution que celle de Chillingworth , qui réduit les
articles fondamentaux à « une foi implicite en Jé-
sus-Christ et en sa parole (2).» Mais ce symbole si
court , Bossuet forçoit encore le ministre anglais à
l'abréger ; et , sans qu'il pût s'en défendre , il le pous-
soit jusqu'à la tolérance de l'athéisme. « Cette foi
jî dont il est content , disoit Févêque de Meaux , je
» crois ce que veut Jésus- Christ ^ ou ce qu enseigne
(i) Emile, tom.III;, pag, i33.
(2) La Religion des protestans , une voie sûre au sa-
lut, Fiép. à la Préf. de son advers. , n^ 26.
EN MATIÈRE DE 11EL.TGIOIS. 22C)
)) son Ecrltiue y n'est autre chose que d i re : Je crois
» tout ce que je veux , et tcut ce qu'il me plaît d'at-
>j tribuer à Jésus-Clirist et à sa parole 5 sans exclurez
jj de cette loi aucune religion et aucune secte de
>j celles qui reçoivent l'Ecriture sainte, pas même
» les Juifs, puisqu'ils peuvent dire comme nous:
» Je'crois tout ce que Dieu veut , et tout ce qu'il a
î> fait dire du Messie par ses prophètes ; ce qui ren-
" ferme autant toute vérité , et en particulier la loi
M en Jésus-Christ, que la proposition dont notre
w protestant s'est contenté. On peut encore former
:» sur ce modèle une autre foi implicite , que le
» mahométan et le déiste peuvent avoir comme le
» Juif et le Chrétien: Je crois tout ce que Dieu
" sait ; ou si l'on veut encore pousser plus loin, et
» donner jusqu'à l'athée, pour ainsi parler, une
» formule de foi implicite : Je crois tout ce qui
» est vrai , tout ce qui est conforme à la raison ; ce
» qui implicitement comprend tout, et même la
M foi chrétienne , puisque sans doute elle est con^
» forme à la vérité, et que notre culte ^ conune
» dit saint Paul , est raisonnable (*). »
' / :.! \\-77^_ /-r?.- ■
{^')Sixième Avertissement auœprot, , Ill'^part.^ n° 109.
Sentant la force de ces objections, Ctiillingworth lâche
de les rétorquer contre les Catliollques ; manière d'argu-
menter très-vicieuse dans le cas présent. Car, eût-il rai-
son, il prouveroit seulement que la Religion catholique
est fausse, et ne prouveroit pas, comme il doit le prou-
ver, que le protestantisme est vrai. Selon quelles règles
du droit se justifie-t-on d'un crime en accusant un ti(;i s
2.)() ESSAI SUR l'jndii rÉiinNa:
Bayle , qnoupc iiiléressc, coiiinu! j)iotcstaiit, it
jiLstilicr le système des points runclaïueiUaux, n'eu
portoit pas un autre jiiij;(îment que IJossuet. 11
de complicité? Mais, de plus, l'accusation du ministre
est d'une fausseté palpable. « Pourquoi, demande-t-il à
M un Catholique, une foi implicite en Jésus-Christet en sa
)) parole ne surfiroit-elle pas aussi-bien qu'une foi impli-
w cite à votre Eglise? » Laissons répondre Bossuet. « fi
« Il y a personne qui n'entende la différence qu'il y a en-
w tre le Catliolique qui dit , Je crois ce que croit l'Eglise,
« et notre protestant qui dit , Je crois ce que Jésus -
» Christ veut que je croie , et ce qiCil a voulu enseigner
yi dans sa parole : car il est aisé de trouver ce que croit
» l'Eglise, dont les décisions expresses sur chaque er-
» reur sont entre les mains de tout le monde ; et s'il y
:» reste quelques obse urités , elle est toujours vivante pour
» s'expliquer : de manière qu'être disposé à croire ce que
» croit l'Eglise, c'est expressément se soumettre a renon-
» cer à ses propres sentimens , s'ils sont contraires à
» ceux de l'Eglise, qu'on peut apprendre aisément ; ce qui
» emporte un renoncement à toute erré tir qu'elle a con-
M damnée. Mais le protestant qui erre est bien éloigné
j) de cette disposition ,. puisqu'il a beau dire : Je crois tout
» ce que veut JésuS:::Çlirist , et tout ce qui est dans sa pa-
» rôle ; Jésus-^QUrist ne viendra pas le désabuser de son
» erreur, et l' Écriture rie jprendr a pas non plus une au-
tre forme que celle qii^élle a, pour l'en tirer : tellement
pour tous les sens ^i
» se contenter d'une telle profession de foi, c'est expressé-
» ment approuver toutes sortes de lleligions, » Bossuet;,
ut supra ^
EIN MATIlknE DE UELIGION. 201
prouve (i) que, selon les principes de Juricu, on
ne j)eut exclure du salut aucun hérétique , ni les
juiis , ni les nialioniétans, ni les païens ; c'est-à-dire,
qu'abolissant la vérité, en tant que loi des intelli-
gences, on proclame la liberté absolue de croyance,
et l'on établit autant de Religions qu'd peut mon-
ter de pensées dans l'esprit de l'iiomme. Car , le
principe d'où l'on part n'admettant point de li-
mites, c'est en vain que l'on tacher oit d'en imj)oser
à ses conséquences. A quelque point qu'on les ar-
rête , le principe d'où elles sortent réclame , pour
ainsi parler, contre la violence qu'on lui l'ait , et
triomphe de la conscience même au tribunal de
l'inflexible logique.
Je l'ai déjà dit, toutes les erreurs se tieiuient ,
comme toutes les vérités se tiennent; ainsi, tolérer
quelques erreurs , et n'en pas tolérer d'autres qui en
dérivent, c'est, dans un système religieux fondé sur
le seul raisonnement, absoudre une certaine classe
d'houmies à cause de leur inconséquence, et con-
danmer une autre classe d'hommes, parce qu'ils
ont mieux raisonné. On aura beau se roidir contre
le bon sens , il l'emportera, et la tolérance univer-
selle, loi générale et nécessaire de l'erreur, étiiblira
son régne sur les ruines de toutes les vérités.
En effet, partons du principe qui sert de base
au protestantisme , et spécialemejU au système
(i) Janua cœloriim omnibus rescrata. CHLuvrcs de
Baylc , loin. II.
^32 ESSAI SUR l'indifférence
des points fondamentaux. L'Ecriture étant l'unique
règle de foi, et Je'sus-Christ n'ayant laissé sur
la terre aucune autorité vivante pour interpréter
l'Ecriture , chacun est obligé de l'interpréter pour
soi, ou d'y chercher la Religion dans laquelle il doit
vivre (*). Son devoir se borne à croire ce qu'il lui
semble que l'Ecriture enseigne clairement , et qui
ne contredit point sa raison; et comme nul homme
n'a le^droit de dire aux autres hommes : « J'ai plus
» de raison que vous , mon jugement est plus sûr
)i que le vôtre, » il s'ensuit que chaque homme doit
s'abstenir de condamner l'interprétation d'autrui ,
et doit regarder toutes les religions comme aussi
sûres , aussi bonnes quela sienne. D'ailleurs , quand
on se persuaderoit qu'on a seul et infailliblement
raison, comme personne n'est maître de se donner
cette infaillibilité, on ne pourroit pas encore exclure
du salut ceux qui , par hypothèse, se tromperoient
en faisant le meilleur usage possible de la raison
qu'ils ont reçue.
Par le même motif, on ne peut pas davantage
exclure du salut ceux à qui la raison ne montrant
pas clairement que l'Ecriture inspirée, doutent
de la révélation, ou même la nient formellement,
(*) « Tout homme , dit le docteur Middleton , a droit
» de juger pour lui-même ; et la diversité des opinions
» est aussi naturelle quela diversité des goûts. » Intro-
ductori Biscourse'to afree Enquiry into the miracu-
loiis powers y pag. 38.
EN MATIÈRE DE RELIGION. ^33
parce qu'après un mûr examen, ils s'imaginent
qu'il y a contre elle des objections përemptoires.
La raison , interprète et juge de l'Ecriture , étant
en dernière analyse, le fondement de la foi, il se-
roit absurde, contradictoire, impie , de les obliger
de croire ce qui répugne à leur raison.
Voilà donc déjà les protestans, oulesindifFérens
mitigés, contraints de tolérer, non-seulement toutes
les sectes qui reçoivent l'Ecriture, les ariens, les
sociniens, les indépendans, mais les déistes même,
qui la rejettent, ou plutôt qui rejettent les inter-
prétations humaines des protestans ; car, au fond,
ils admettent l'Ecritnre au même titre que ceux-ci,
l'interprètent selon la même méthode , et , comme
eux , ne refusent de croire que ce qui leur paroît
obscur et contraire à la raison. Rousseau loue
magnifiquement les livres saints ; on sait qu'il les
lisoit sans cesse, et la sainteté de U Evangile par-
lait , disoit-il, à son cœur (i). Lord Herbert de
Cherbury appelle le Christianisme la plus belle
des Religions (^2). Tousles déistes tiennent le même
langage, et prétendent , en niant la révélation,
comme les sociniens en niant la divinité de son
auteur, mieux entendre l'Ecriture que les réformés
ne l'entendent, et obéir plus fidèlement à Jésus-
Christ, qui n'a prêché, suivant eux, que la Reli-
gion naturelle.
L'athée se présente à son tour, et dit: Je ne re-
( 1) Emile , tom. III;, pag. 179.
(2) Reli^. laïci, p. 28.
25/| ESSAI SUR l'indifférence
coiiJiois , comme vous , d'autre autorité que eclio
de la raison ; conmie vous, je crois ce que je com-
prends clairement , et rien autre chose. Le cal-
viniste ne comprend point la présence réelle, il
la rejette, et il a raison; le socinien ne comprend
pas la Trinité , il la rejette , et il a raison ; le déiste <
ne comprenant aucun mystère , les rejette tous ,
et il a raison. Or , la Divinité est , à mes yeux , le
plus grand , le plus impénétrable mystère. Ma rai-
son, ne pouvant comprendre Dieu, ne sauroit l'ad-
mettre. Je réclame donc la même tolérance que
le calviniste , le socinien , le déiste. Nous avons
tous la même règle de foi , nous exclRons tous
également l'autorité ; de quelle autorité donc ose-
roit-on me condamner? Et si je dois renoncer à
ma raison, si vous me jugez coupable d'écouter
ce qu'elle me dicte , renoncez donc vous-même
à votre raison , qui n'est pas plus infaillible que
la mienne , abjurez votre règle de foi , et déclarez
nettement que tout ce que vous avez enseigné
jusqu'ici , d'après cette règle , ne repose sur au-
cune base, et que si la vérité existe , vous êtes en-
core à savoir par quel moyen on la peut trouver.
A moins d'abandonner leurs maximes , les pro-
testans ne sauroient donc refuser la tolérance à
l'athée. Diront-ils qu'il use mal de sa raison , qu'il
manque de bonne foi ? Autant en peut-on dire du
déiste, du socinien, de tous les hérétiques sans ex-
ception. Ce reproche est sans force dans la bouche
des sectaires, parce qu'ils ont tous un égal droit
EN MATIÈRE DE RELIGION. 255
(le se l'adresser. Ce que le luthérien dit de lalhée,
1 atiiée le dira du luthérien. Oui sera juge entre
eux? la raison? Mais c'est son jugement que l'on
conteste : chacun prétend qu'elle décide en sa fa-
veur. L'appeler pour terminer ce différend, c'est
résoudre la question par la question même; c'est
clairement se moquer du sens commun.
En s'efforçant de fixer des hornes à l'indifférence ,
en exigeant la foi de certaines vérités qu'il nomme
fondamentales , le protestant ne réussit qu'à mettre
à découvert son inconséquence. Car, premièrement,
il ne détermine point quelles sont ces vérités; et
il lui est, en second lieu, impossihle de le déter-
miner. Comment en effet séparer ce qui est essen-
tiellement uni? Rien n'est isolé dans la Religion ;
chaque vérité s'appuie sur une autre vérité , qui
en est comme le fondement : elles découlent l'une
de l'autre , et se suivent , et se pénétrent ; en sorte
que, sans jamais trouver le plus léger point de di-
vision, on remonte de l'une à l'autre jusqu'à Dieu,
source éternellement vivante de toutes les vérités.
On ne sauroit en nier une sans être forcé de les
nier toutes , et l'athéisme n'est que la dernière
conséquence du système des réformés , son com-
plément nécessaire ; jusqu'à ce qu'on y arrive , il
y a contradiction dans les idées.
Il semhle que Jurieu l'ait senti ; car il ne voit
d'autre ressource, pour conserver la Religion, que
de la livrer au prince , ou de la transformer en une
institution politique; ce qui est le degré d'indif-
236 ESSAI SUR l/lNDlFFÈRENGK
fcreiice le plus voisin de ratiiéisme , ou plutôt l'a-
thcisme pur, ainsi que je l'ai montre (i). Le nii-
Jiistre ne souffre même pas qu'on tienne un mo-
ment cette doctrine en doute, tant le besoin qu'en
a la Reforme est pressant. « Il est, dit-il, cerLain...
» que les princes sont chefs nés de l'Eglise chrc-
» tienne, aussi-bien que delà société civile; égale-
» ment maître de la Religion comme de l'Etat{2). >>
Hobbes et Shaftsbury ne soutiennent rien de plus.
Mais, dès que les princes sont maîtres de prescrire
à leur gré des symboles , dès que leur volonté est
toute la religion , on ne doit plus parler d'Ecri-
ture 5 de révélation , de vérité ; les croyances avi-
lies deviennent une sorte d'impôt que le souve-
rain établit sur la raison publique, pour le bien de
l'Etat , et que tantôt il allège , tantôt il aggrave ,
selon les circonstances ou ses seuls caprices.
Les révolutions du culte ont suivi, chez les pro-
testans , celles des dogmes ; car en toute Religion,
le culte est l'expression du dogme.
D'une doctrine indigente naît un culte indigent
comme elle. Ainsi plus une secte a conservé de
dogmes, plus sou culte a dévie, de grandeur et de
pompe. Cela se voit clairement en comparant le
culte des luthériens avec le culte des calvinistes,
et mieux encore avec le culte des sociniens. Les
indépendans, qui rejettent toute formule exclusive
(i) Voyez les ch. n et m.
(2) TabL Lett, viii , p. 478, 482.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 237
de foi , rejettent aussi toute forme exclusive de
culte, et ils sont consëquens en cela; car les litur-
gies sont aux symboles à peu près ce que les mots
sont aux idées: quand les idées se perdent, les
mots disparoissent, ou subsistent tout au plus
comme ces inscriptions en langue inconnue, mys-
térieux monumens de quelque ancien peuple
évanoui.
Il ne suffit pas néanmoins d'admettre certaines
vérités spéculatives , pour avoir un culte propre-
ment dit. Le déiste admet Dieu, et ne lui rend
aucun culte, ou ne sait quel culte lui rendre.
Pourquoi cela ? c'est que le déisme n'est pas une
religion , mais une opinion, hajhi tend à se ma-
nifester au dehors par des actes, parce qu'elle ré-
side principalement dans le cœur, où est le prin-
cipe d'action. Les opinions au contraire n'existent
que dans l'esprit; leur expression naturelle est la
parole. Aussi les protestans, dont les maximes
renversent le fondement de la foi , montrent-ils ,
dès l'origine, une profonde répugnance pour les
cérémonies religieuses, ou le culte extérieur.
Leurs froides liturgies, presque uniquement com-
posées de prières emphatiques et sèches , excluent
tous les signes sensibles, qui sont la langue du
cœur; et les reproches d'idolâtrie, qu'autrefois
la Réforme adressoit aux Catholiques avoient
pour cause , moins encore la différence des doc-
trines, que le changement total qu'elle avoit opéré
dans la nature des croyances. Tous les rites d'un
238 ESSAI SUR L'jNDIFFÉflENCE
culte mnjcslueux, svil)llrne expression d'une foi
su Mime, (Uiicnt lui })aroîlre opi)osés à l'essence
du Clirislianisine, ([uand le Clirislianisiue fut de-
venu poi,ir elle une simple opinion.
Jl est visible au reste cjue le système des poijits
fondamentaux , contraignant de tolérer toutes les
doctrines, contraint de tolérer tous les cultes, et
qu'il conduit naturellement à l'abolition de tout
cvdte, en conduisant à la négation de tout dogme*
Mais la morale au moins écliappera-t-elle à ce
naufrage de toutes les vérités? Hélas! c'est deman-
der si l'homme consentira d'être inconséquent ,
pour le plaisir de désoler ce qu'il a de plus clier ,
ses passions. Les devoirs dépendent des croyances:
autant de symboles , autant de morales. 11 faudra
donc tolérer toutes les morales , comme on tolère
tous les symboles. La règle des mœurs est parfaite
cliez les Chrétiens, et les préceptes de justice
complets , parce que toute vérité se trouve dans
le Christianisme , et s'y conserve au moyen d'une
règle de foi parfaite. Le mahométisme , mêlant
l'erreur à la vérité , corrompt en partie les notions
de l'honnête et du juste, et joint des préceptes de
vice à des préceptes de vertu. Le déisme, croyance
incertaine et bornée , n'offre non plus que des pré-
ceptes bornés et incertains. La morale du déisme
est toute d'opinion , toute de phrases , ainsi que sa
doctrine. L'athée n'a qu'un seul devoir, qui est de
n'en connoître aucun. « 11 n'y a proprement, dit
» un philosophe célèbre, qu'un devoir : c'est de
EN MATIÈRE DE RELIGION. 2^9
» se rendre lieuicux (i). » Eu consacrant l'indil-
f'crencc absolue des dogmes, le système de Jurieu
consacre donc rindifFérence absolue des devoirs.
On sera libre de tout faire, comme on est libre
de tout croiie et de tout nier. Ces deux facultés
sont inséparables.
La Réforme ne l'ignore pas , elle qui , dès sa
naissance, s'est vue forcée de joindre la tolérance
du crime a la tolérance de l'erreur. On connoît
cette consultation fameuse par laquelle Luther,
Mcîlancliton , et quelques autres docteurs de la
même école, autorisèrent formellement la poly-
i^amie , en permettant au landgrave de ?Iesse d'é-
pouser une seconde femme en continuant de
vivre avec la première.
Qui n'aperçoit que, dès qu'on rejette toute
autorité vivante, la règle des mœurs devient aussi
variable, aussi incertaine que la règle de la foi.
Il faut d'abord distinguer, dans l'Evangile, ce
qui est de pjécepte de ce qui n'est que de conseil ;
première question importante que FEvangile laisse
indécise. Il faut ensuite distinguer les préceptes
fondamentaux des préceptes non fondamentaux,
et, pour cela, expliquer l'Ecriture selon les règles
générales de l'interprétation protestante, qui, per-
mettant àa faire violence y en certains cas, au
texte sacré , se réduisent , comme on l'a vu , au
(;) liist. philosoph. des Etabl. des Europ. dans les
lieux Indes, liv. XIX.
2/|0 ESSAI SUU l'indifférence
jugement de la raison, et, par conséquent, lais-
sent chacun également maître de sa conduite et
de sa foi.
La Reforme va même plus loin ; et comme l'E-
vangile énonce si clairement certains préceptes ,
qu'il est impossible de les mëconnoître ou de les
dénaturer, elle trouve des exceptions à l'Evangile,
dernier excès au delà duquel on ne peut rien ima-
giner, te La bonne foi et les lois du prince, dit
» Jurieu, sont les interprètes des exceptions qu'on
» peut apporter à la loi ëvangelique qui défend le
» divorce , et elles suffisent pour mettre la con-
» science en repos (i). » Il étoit naturel que le
minisy-e , après avoir rendu le prince arbitre sou-
verain de la foi , le rendît également arbitre sou-
verain des mœurs. « Les consciences , remarque
î) à ce sujet l'évêque de Meaux , sont si endor-
» mies , et les cœurs si appesantis dans la Réforme.
M qu'on y demeure en repos ^ malgré les décisions
» de l'Evangile, sur les exceptions qu'y appor-
M tent des lois et une autorité humaine. Ce n'est
» pas ici le sentiment d'un ministre particulier ;
w c'est celui de Genève , d'où est né \e droit canon
» de la Réforme; c'est celui de l'Eglise anglicane,
» qui en est la principale partie , comme l'ap-
M pelle notre ministre; et M. Legrand vient de
w faire voir à M. Rurnet que , selon les lois de
i) cette Eglise , on fait divorce pour avoir ahan-
(i) Tabl.Lett. vi, p. 3o8.
EN MATIÈRIi DE RELIGION. 2^1
>» donné le mariage , pour une trop longue ah^
3> sence y pour des inimitiés capitales y pour les
« maus^ais traite mens y et qu'on peut se remarier
» en tous ces cas» Voilà quatre exceptions à l'E-
» vangilc , tirées du code des lois ecclésiastiques
» d'Angleterre, résolues et passées en lois dans
>• une assemblée où prêchoit Thomas Cranmery
M archevêque de Cantorhérj y le grand réforma-
» leur de ce royaume (i). «
Ainsi la Réforme, également foible contre le vice
et contre Terreur, sacrifie l'Ecriture même aux
passions , et se soulevé de sa base , pour leur ou-
vrir un plus libre et plus vaste cbamp. Conti-
nuons d'écouter Bossuet.
tt Nos indilTércns , lionteux des divisions où l'on
» tombe par la méthode qu'ils proposent pour en-
» tendre ce divin livre,' croient y trouver un re-
» méde en faisant peu de cas de ces dogmes spécula-
j> tifs et abstraits, comme ilsles appellent, et ne van-
» tent que la doctrine des mœurs. C'est la maxime
w de ces latitudinaristes dont nous venons de par-
w 1er , qui disent que c'est dans les mœurs qu'il
w faut rétrécir la voie du ciel, en la dilatant pour
» les dogmes Ils ne parlent que de bien vivre,
w comme si bien croire \\q.\\ étoit pas le fonde-
M ment. Mais pour nous restreindre simplement à
» ce qu'ils appellent les mœurs , où ils semblent
» vouloir renfermer toute la Religion , les soci-
(i) Sixième A\'crt, aux prol. , III'' part., n" 80.
1. ' 16
242 ESSAI SUR l'iNDIPFÉREINGE
niens , et les autres qui les vantent tant , n'ont-
ils pas été les premiers à censurer les commen-
cemens de la Piëforme , où Ton avoit refroidi la
pratique des bonnes mœurs , en enseij^nant clai-
rement qu'elles n'étoient pas nécessaires à la jus-
tification ni au salut ; non pas même l'amoui- de
Dieu , mais la seule foi des promesses , ainsi que
nous l'avons souvent démontre? Les mêmes so-
ciniens ne prouvoient-ils pas invinciblement ,
aussi-bien que les Gatboliques , qu'il n'y a rien
de plus pernicieux aux bonnes mœurs que Tina-
missibilité de la justice, la certitude du salut, et
enfin l'imputation de la justice de Jésus-Christ ,
de la manière dont on l'enseignoit dans la Pté-
forme ? C'en est assez pour les convaincre qu'il
peut se trouver dans l'Ecriture, sur les mœurs
comme sur les dogmes , de ces généralités où se
cachent tant d'opinions et tant d'erreurs diffé-
rentes. Que si l'on se met à raisonner (et on ne
le fait que trop ) sur la doctrine des mœurs, sur
les inimitiés, sur les usures, sur la mortification ,
sur le mensonge , sur la chasteté , sur les ma-
riages , avec ce principe qu'il faut réduire l'Ecri-
ture sainte à la di^oi te raison , où n'ira-t-on pas (*)?
{*) On est allé loin en effet. Des théologiens n'ont pas
rougi de faire l'apologie du vice avec une franchise si ré-
voltante, que je n'oserois transcrire leurs paroles. Les
vertus que l'Evangile recommande le plus formellement
ont été livrées au mépris puhlic , comme des restes du
monachisme , et l'on n'a pas craint d'avancer que la doc-
EN MATIÈRE DE RELIGION. 2t\S
» N a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les
» proiestans , et en speeulalion et en piaiicpie? Va
» ne sera-t-ii pas aussi facile de persuader aux
» hommes que Dieu n'a pas voulu porter leurs
» obligations au delà des règles du bon sens , (pie
M de leur persuader qu'il n'a pas voulu porter leur
« croyance au delà du bon raisonnement? Mais
« quand on en sera là , que sera-ce que ce bon sens
M dans les mœurs , sinon ce qu'a déjà été ce bon
» raisonnement dans la croyance, c'est-à-dire , ce
>» qu'il plaira à un chacun? Ainsi nous perdrons
« tout l'avantage des décisions de Jésus - Christ :
M l'autorité de sa parole , sujette à des interpréta-
» tions arbitraires, ne fixera non plus nos agita-
trine des mœurs ne repose que sur une foi aveugle, (Voy.
le i*^'^ et le 5^ n" de la deuxième partie du Magasin de feu
M. Henkede Helmsladl, et le 5'" n" de son Eusebia ; et la
Critique de la doctrine chrétienne pratique ^ P^S* ^85 ,
par le surintendant Cannabicli. ) Enfin , comme pour ren-
verser d'un seul coup toute la morale , on a soutenu « que
» la Religion n'a rien à faire avec les devoirs » ( Investi-
valeur biblique, par M. Schércr , i^^" n'' ) : d'où il suit
qu'on pourroit commettre habituellement tous les crimes,
sans être moins religieux. Telles sont les maximes qu'on
enseigne aujourd'hui dans la Reforme; et cependant on
l'entendra encore parler de Christianisme ! J'engage ceux
qui désireroient coimoître plus en détail l'étal actuel du
protestantisme, h consulter l^ouvrage inlilulé : Entretiens
philosophiques sur la réunion des différentes commu-
nions chrétiennes , par M. le baron de Stark , ministre
protestant.
244 ESSAI SUR l/mniFFl'^T^ENCE
lions, que ne feroil la libcrlé naturelle de nolrO
raisonnement , et nous nous verrons replonges
dans les disputes interminables qui ont fait tour-
ner la tête aux philosophes. De cette sorte , il
faudra tolérer ceux qui erreront dans les mœurs,
comme ceux qui erreront sur les mystères , et
réduire le Christianisme, comme font plusieurs,
à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain,
en quelque sorte qu'on l'applique et qu'on le
tourne après cela. Combien ont dogmatisé les
anabaptistes et les autres enthousiastes ou pré-
tendus inspirés , sur les sermens , sur les châti-
mens, sur la manière de prier, sur les mariages,
sur la magistrature, et sur tout le gouvernement
ecclésiastique et séculier, choses si essentielles à
la vie chrétienne î Les sociniens qui ne vantent,
avec les indifFérens , que la bonne vie et la voie
étroite dans les mœurs , combien se mettent-ils
au large lorsqu'ils ne soumettent aux peines de
la damnation et à la privation de la vie éternelle
que les habitudes vicieuses! jusque-là que Sociii
lui-même n'a pas craint de dire que le meur-
trier ou Vhomicide qui est jugé digne de mort y
et qui ne peut avoir de part a la vie éternelle y
n'est pas celui qui a tué un homme ^ ouqui a com"
mis un acte dliomicide y mais celui qui a con-
tracté quelque habitude d\in si grand crinye. Il
n'y a rien de plus inculqué dans ses ouvrages que
cette doctrine. C'est aussi le sentiment de la
jj plupart de ses disciples, entre autres de Crellius,
EN MATIÈIV12 I)K lŒLIGlON. 2^^
un (les plus célèbres , et qui est cslimé parmi
eux un des j)lus réguliers sur la doctrine des
mœurs : et néanmoins il fait clairement consis-
ter dans Vhahitude la nature du péché qui ex-
clut de la vie éternelle Il n'est pas ici ques-
tion de se sauver de la damnation par une sin-
cère et véritable pénitence de ses fautes ; car
c'est de quoi on ne parle pas dans tous ces dis-
cours ; et on sait que tous les péchés , même les
plus énormes, comme les plus délibérés et les
plus fréquens, sont pardonnables en cette sorte :
il s'agit de trouver dans le péché des excuses
au péché même, et voilà ce qu'en ont pensé
ceux de tous les protestans qui se piquent le
plus de conserver entière la règle des mœurs.
On voit en cet endroit combien ils sont relâ-
chés : ailleurs ils sont rigoureux jusqu'à l'excès,
puisqu'ils s'accordent avec les anabaptistes à con-
damner parmi les Chrétiens , les sermens, la
magistrature, la peine de mort et la guerre,
quoique entreprise par autorité publique, quel-
que juste qu'elle paroisse d'ailleurs (i).»
On voit qu'il y a cent cinquante ans , déjà la Rc»-
forme en étoit venue à tenir tous les dogmes dans
l'indifférence, et qu'emportée par ses principes,
en même temps qu'elle vantoit la morale comme
seule essentielle, elle tomboit, à l'égard des mœurs,
dans un relâchement inouï, tolérant jusqu'au
[i^Sixicmc Avcrt. auxprol. , \\V part. , ii^ 114.
24-6 ESSAI SUR l'indifférence
meurtre , poia vu qu'on ne s'en iit pas une hor-
rible liabitude (*).
Il est donc démontré , et par le raisonnement
et par l'expérience , que le protestantisme , ou le
système des points fondamentaux qui en est la
base, conduit inévitablement à la tolérance uni-
verselle , ou à l'indifférence absolue des Religions.
Doctrine, culte, morale, tout s'écroule, et l'a-
tliéisme reste seul au milieu de l'entendement en
ruine.
Maintenant que l'on a vu comment les systèmes
d'indifférence, rentrant l'un dans l'autre , aboutis-
sent tous à l'indifférence absolue , on conçoit qu'en
réfutant la doctrine générale de l'indifférence , on
réfute ces systèmes divers , et en particulier celui
des protestans , contre lesquels d'ailleurs je prou-
verai que, de même qu'il n'existe qu'une seule
vraie Religion , il n'existe qu'une société qui pro-
fesse cette vraie Religion ; société, par conséquent y
hors de laquelle le salut est impossible.
Qu'on n'oublie pas, au surplus, que cet ouvrage
n'est point proprement une apologie du Christia-
nisme; que quand, après m'avoir lu, on ne seroit
pas persuadé de la vérité de la Religion chrétienne
pourvu qu'on soit convaincu de la nécessité d'en
(*) On voit assez, sans que je le dise, qu'il ne s'agit ici
que des doctrines. Pour la pratique , c'est autre cliose. Il
se trouve partout, et en grand nombre, des hommes in-
conséquens dans le bien comme dans le mal.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 247
faire l'objet d'une étude sérieuse , j'aurai pleine-
ment atteint mon but. Je ne veux , en un mot ,
qu'éveiller le doute dans l'esprit des indifFérens ,
leur faire sentir qu'un mépris aveugle , cpic le bon
sens désavoue , est un aussi triste gage de sécurité
qu'un foible titre à la supériorité d'esprit ; et leur
montrer qu'à moins d'abjurer la raison, il faut
qu'ils examinent et comparent , avec tout le soin
dont ils sont capables , les fondemens de la foi , et
les fondemens de l'incrédidité. Entrons en ma-
tière.
'li f u ' J <. .'l r*' • '
24-8 ESSAI 5JUn L'iNDlFF/iREINCn
CHAPITRE VIII.
Réflexions sur la folie de ceux qui ^ ne raisonnant
point y ne sont indifférens que par insouciance
et paresse. Exposition des seuls principes sur
lesquels peut reposer V indifférence raisonnée.
rya remontant d'âge en âge jusqu'à l'origine du
genre humain , on trouve la croyance d'un Dieu
et d'une vie future étal^lie chez tous les peuples.
Sur cette croyance, unique sanction des devoirs,
seule garantie de l'ordre et des lois , repose la so-
ciété, qui s'ébranle dès qu'on y porte atteinte. Tôt
ou tard néanmoins vient une époque où le luxe
déprave les mœurs, et la philosophie la raison.
Cette époque arriva , pour les Grecs , au temps de
Périclès ; pour les Romains, un peu avant le siècle
d'Auguste. On vit paroître une nuée de sophistes
qui , s'efTorçant d'asservir la sagesse aux passions ,
mirent effrontément les rêves de leur esprit égaré
à la place des traditions primordiales. A force de
subtilités et de vains raisonnemens , ils confondi-
rent toutes les idées , obscurcirent toutes les no-
tions , énervèrent toutes les croyances. Le monde
EN MATIÈRE Di: UELIGION. 2/J.9
lien pouvoit plus, quanti tout a coup l'antique
foi, se développant, à la voix de Dieu, chez le peu-
ple spécialement chargé d'en conserver le dépôt,
reprend avec éclat possession de l'univers. De nou-
veaux dogmes sont promulgués ; mais ces dogmes,
dérivant des dogmes primitifs , appartenoient , au
moins implicitement , a la foi primitive. De pro-
fonds mystères s'accomplissent ; mais ces mystères,
annoncés au pi^emier homme , plus clairement ré-
vélés à ses descendans , ctoient attendus , pressen-
tis du genre humain tout entier. Le Christianisme
ne naissoit pas , il croissoit. Tout est lié , tout s'en-
chaîne dans l'histoire comme dans les dogmes
de la Religion. Les nations commencent et finis-
sent, elles passent avec leurs mœurs, leurs lois ,
leurs opinions, leurs sciences; une seule doctrine
reste, toujours crue, malgré l'intérêt qu'ont les
passions de n'y pas croire, toujours immuable au
milieu de ce rapide et perpétuel mouvement ; tou-
jours attaquée et toujours justifiée ; toujours à l'a-
bri des changemens qu'apportent les siècles aux
institutions les plus solides , aux systèmes les plus
accrédités; toujours plus étonnante et plus admi-
rée à mesure qu'on l'examine davantage ; la conso-
lation du pauvre, et la plus douce espérance du
riche ; l'égide des peuples et le frein des rois ; la
règle du pouvoir qu'elle modère, et de l'obéissance
qu'elle, sanctifie ; la grande charte de l'humanité,
où la justice éternelle, ne voulant pas que le crime
même dcmcvu'c sans espoir et sans protection , sti-
25o ESSAI SUR l'indifférence
pule la miséricorde en faveur du repentir; doc-
trine aussi humble que profonde, aussi simple
quelle est haute et magnifique; doctrine qui sub-
jugue les plus puissans génies par sa sublimité,
et se proportionne par sa clarté aux intelligen-
ces les plus foibles; enfin doctrine indestruc-
tible , qui résiste à tout , triomphe de tout , de la
violence comme du mépris , des sophismes comme
des échafauds , et , forte de son antiquité , de ses
preuves victorieuses et de ses bienfaits, semble ré-
gner sur Icsprit humain par droit de naissance,
de conquête et d'amoiu*.
Telle est la Religion que certains hommes ont
choisie pour en faire l'objet de leur indifférence.
Ce que Bossuet , Pascal , Fénélon , Descartes ,
Newton, Leibnitz, Euler, ont cru, après l'examen
le plus attentif, ce qui fut le continuel sujet de
leurs méditations , on ne le juge pas même digne
d'occuper un moment la pensée. En méprisant le
Christianisme sans le connoître , on s'imagine s'é-
lever au-dessus de ce qui a paru sur la terre de
plus grand par le génie et la vertu , pendant dix-
huit siècles ; et ridiculement fier d'un insouciant
dédain pour la vérité, quelle qu'elle soit, on s'enor-
gueillit de garder la nefulralité de l'ignorance en-
tre la doctrine qui a produit Vincent de Paule et
celle qui a produit Marat.
Si Dieu existe ou non , si à cette courte vie
succède une vie durable , si le seul devoir est d'o-
béir à ses j>enchans , où si l'on doit les régler sur
EN MATIÈRE DE RELIGION. 25l
une loi fixe et divine , on veut tout savoir , hormib
cela. Des hommes se sont rencontres que tout in-
téresse, hors leur sort éternel. Ils n'ont pas, disent-
ils , le temps d'y songer : mais ils en ont abondam-
ment dès qu'il s'agit de satisfaire la plus frivole fan-
taisie. Ils ont du temps pour les affaires , du temps
pour les plaisirs , et ils n'en ont pas pour examiner
s'il y a un ciel , un enfer. Ils ont du temps pour
s'instruire des plus vaines futilités de ce monde ,
où ils ne passeront qu'un jour , et ils n'en ont pas
pour s'assurer s'il existe un autre monde qu'ils
doivent , heureux ou malheureux , habiter éter-
nellement. Ils ont du temps pour soigner un corps
qui va se dissoudre , et ils n'en ont pas pour s'in-
former s'il renferme uneame immortelle. Il ont du
temps pour aller au loin convaincre leurs yeux
de l'existence d'un animal rare , d'une plante cu-
rieuse , et ils n'en ont pas pour convaincre leur rai-
son de l'existence de Dieu. Inconcevable aveugle-
ment î Et qui ne s'écrier oit avec Bossue t : « Quoi !
» le charme de sentir est-il si fort , que nous ne
:» puissions rien prévoir ? «
En effet, ce défaut absolu de prévoyance, cette
sécurité stupide avec laquelle on se précipite dans
un avenir inconnu et sans bornes , ne sont-ils pas
évidemment la marque d'un esprit aliéné ? Le
genre humain tout entier atteste l'existence d'une
loi qu'on ne sauroit violer impunément ; et , sans
en croire son témoignage , sans le démentir , sur
252 ESSAI S[JK L'ilNDirFKl'.E^Cn
un misérable peai-vire ^ on acccpUî loiilcs les suilc5
d'une opposition formelle l\ celle loi, cl l'on sg crée
à soi-même, par insouciance, la double falalitc
du crime et du malheur.
On a vu des paticns rire, danser sur réchafaud ;
mais la mort qu'ils bravoient étoit inévitable, rvow
ne pouvoit les y arracher. Dans l'invincible né-
cessité de mourir, ils se roidissoient contre la na-
ture , et trouvoient une ' sorte de consolation fa-
rouche à étonner les regards du peuple par le
spectacle d'une gaieté plus effrayante que les an-
goisses de la crainte et les agonies du désespoir.
Mais qu'incertain si sa tête ne va pas tomber , en
peu d'heures , sous la hache du bourreau , et sûr
de se sauver s'il veut seulement se convaincre de
la réalité du péril qui le menace , un homme de-
meure en repos dans ce doute épouvantable, et
préfère à la vie quelques momens de plaisir , ou
même d'ennui , que va terminer un supplice af-
freux et déshonorant; c'est ce qu'on n'a jamais vu,
ce qu'on ne verra jamais. Quelque mépris qu'on
affecte pour une existence fugitive et chargée de
tant de douleurs, on ne s'en détache pas de la
sorte; il n'est point d'apathie si profonde que ne
réveille l'annonce , la seule idée d'une mort pro-
chaine. Que dis-je? tout ce qui nous touche , soit
dans notre santé , soit dans nos biens , dans nos
jouissances , dans nos opinions , dans nos habi-
tudes , nous émeut , nous alarme , nous transporte
EN MATIÈRE DE RELIGION. 255
hors de nous-nicnics , nous inspire ime activité
infatigable; et l'on n'est indifférent sur rien , ex-
cepté sur le ciel , l'enfer, Téternité.
Que ceux qui se tranquillisent dans cette indif-
férence monstrueuse , ou qui même en tirent va-
nité, apprennent du moins ce qu'en pensoit un do
ces hommes qui , par la prodigieuse supériorité de
leur génie, semblent être nés pour recider les
bornes de l'intelligence humaine.
« L'immortalité de l'âme est une chose qui nous
importe si fort , et qui nous touche si profon-
dément , qu'il faut avoir perdu tout sentiment
pour être dans l'nidifférence de savoir ce qui en
est. Toutes nos actions et toutes nos pensées
doivent prendre des routes si différentes , selon
> qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non,
) qu'il est impossible "de faire une démarche avec
> sens et jugement , qu'en la réglant par la vue de
> ce point qui doit être notre dernier objet.
a Ainsi notre premier intérêt et notre premier
i devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où
) dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi,
i parmi ceux qui ncn sont pas persuadés , je lais
> une extrême différence entre ceux qui travaillent
î de toutes leurs forces à s'en instruire, et ceux
> qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y
î» penser.
» Je ne puis avoir que de la compassion pour
a ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute,
i> qui le regardent comme le dernier des malheurs,
254 ESSAI SUU l'indifférence
5J et qui , n'épargnant rien pour en sortir, font de
a celte recherche leur principale et leur plus së-
» rieuse occupation. Mais pour ceux qui passent
jï la vie sans songer à cette dernière fin de la vie ,
» et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent
» pas en eux-mêmes des lumières qui les persua-
» dent , négligent d'en chercher ailleurs, et d'exa-
» miner a fond si cette opinion est de celles que
« le peuple reçoit par une simplicité crédule , ou
» de celles qui, quoique obscures d'elles-mêmes,
» ont néanmoins un fondement très-solide, je les
» considère d'une manière toute différente. Cette
w négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mc-
» mes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite
w plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et
îj m'épouvante ; c'est un monstre pour moi. Je ne
j> dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion
» spirituelle ; je prétends au contraire que l'amour-
» propre, que l'intérêt humain, que la plus sim-
» pie lumière de la raison nous doit donner ces
« sentimens. Il ne faut voir pour cela que ce que
» voient les personnes les moins éclairées.
3j II ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour
» comprendre qu'il n'y aj point ici de satisfaction
» véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont
» que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'en-
« fin la mort, qui nous menace à chaque instant,
3> nous doit mettre dans peu d'années, et peut-être
3) en peu de jours , dans un état éternel de bon-
î> heur , ou de malheur , ou d'anéantissement.
t:N MATIÈRE DE RELIGION. 255
Entre nous et le ciel , l'enfer , ou le néant, il n'y
a donc que la vie , qui est la chose du monde
la plus fragile ; et le ciel n'étant pas certainement
pour ceux qui doutent si leur âme est immor-
telle , ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant.
» Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus
terrible. Faisons tant que nous voudrons les
braves , voilà la fin qui attend la plus belle vie
du monde.
M C'est en vain qu'ils détournent leur pensée
de cette éternité qui les attend , comme s'ils la
pouvoient anéantir en n'y pensant point. Elle
subsiste malgré eux , elle s'avance , et la mort
qui la doit ouvrir les mettra infailliblement , en
peu de temps , dans l'horrible nécessité d'être
éternellement ou anéantis ou malheureux.
M Voilà un doute d'une terrible conséquence ;
et c'est déjà assurément un très-grand mal que
d'être dans ce doute; mais c'est au moins un
devoir indispensable de chercher quand on y
est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas,
est tout ensemble et bien injuste et bien malheu-
reux ; que s'il est aveo cela tranquille et satisfait ,
qu'il en fasse profession , et enfin qu'il en fasse
vanité , et que ce soit de cet état même qu'il
fasse le sujet de sa joie et de sa vanité , je n'ai
point de termes pour qualifier une si extra-
vagante créature.
" Où peut-on prendre ces sentimcns? Quel
sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que
256 ESSAI SUR L'iNDTFFfinCNCE
des misères sans ressource? Qi'cl sujet de vanité
de se voir dans des obscurités impénétrables?
Quelle consolation de n'attendre jamais de con-
solateur ?
)i Ce repos dans cette ignorance est une chose
monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'ex-
Iravagance et la stupidité à ceux qui y passent
leur vie, en leur représentant ce qui se passe
en eux-mêmes , pour les confondre par la vue
de leur folie. Car voici comment raisonnent les
hommes, quand ils choisissent de vivre dans
cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans en
rechercher d'éclaircissement.
» Je ne sais qui m'a mis au monde , ni ce que
c'est que le monde , ni que moi-même. Je suis
dans une ignorance terrible de toutes choses.
Je ne sais^^ce que c'est que mon corps , que mes
sens, que mon ame; et cette partie même de
moi qui pense ce que je dis , et qui fait réflexion
sur tout et sur elle-même , ne se connoît nOn
plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces
de l'univers , qui m'enferment , et je me trouve
attaché à un coin de cette vaste étendue, sans
savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu
qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui
m'est donné à vivre m'est assigné à ce point ,
plutôt qu'à un autre, de toute l'éternité qui
m'a précédé , et de toute celle qui me suit. Je
ne vois que des infinités de toutes parts , qui
m'engloutissent comme un atome, et connue une
BN MATIÈUE DE RELIGION; ^Cif
^ oiîibre qui ne dure qu'un iiislanl sans retour^
w Toul ce que je connois , c'est que je dois Lien-
» toi mourir; mais ce que j'ij^nore le plus, c'esl
» cette mort même (|ue je ne saurois éviter.
» Comme jene sais d'où je viens, aussi ne sais-
» je où je vais; et je sais seulement qu'en sortant
M de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le
» néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans
» savoir à laquelle de ces deux conditions je dois
» être éternellement en partage.
» Voilà mon état plein de misère , de loiLlesse,
» d'obscurité. Et de tout cela je conclus que
a je dois donc passer tous les jours de ma vie sans
3> songer à ce qui me doit arriver , et que je n'ai
» qu'à suivre mes inclinations sans réflexion et
3> sans inquiétude , en faisant tout ce qu'il làut
w pour tomber dans le mallieur éternel , au cas
» que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que
>j je pourrois trouver quelque éclaircissement dans
w mes doutes ; mais je iien veux pas prendre la
>» peine , ni faire un pas pour le cherclier ; et en.
» traitant avec mépris ceux qui se travaillent de
>j ce soin , je veux aller sans prévoyance et sans
:» crainte tenter un grand événement , et me laisser
a mollement conduire à la mort , dans l'incerti-
)i tude de l'éternité de ma condition, future.
» En vérité , il est glorieux à la Religion d'avoir
3j pour ennemis des liommes si déraisonnables ; et
5) leur opposition lui estsi peu dangereuse , qu'elle
jj sert au contraire à l'ét;il)lisscmcnt des principales
258 ESSAI Sun l'indifférenge
M vérités qii elle nous enseigne. Car la foi chré-
» tienne ne va principalement qu'à ctaLlir ces deux
» choses, lacorruption delà nature etlarcclcmption
« de Jésus-Christ. Or , s'ils ne servent pas à mon-
w trer la vérité de la rédemption par la sainteté de
» leurs mœurs, ils servent au moins admirahle-
» ment à montrer la corruption de la nature par
w des sentimens si dénaturés.
» Rien n'est si important à lliomme que son
» état ; rien ne lui est si redoutahlc que l'éternité.
» Et ainsi , qu'il se trouve des hommes indifférens
» à la perte* de leur être, et au péril d'une éternité
M de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout
» autres à l'égard de toutes les autres choses ; ils
» craignent jusqu'aux plus petites, ils les pré-
» voient , ils les sentent ; et ce même homme qui
» passe les jours et les nuits dans la rage et dans le
» désespoir pour la perte d'une charge , ou pour
» quelque offense imaginaire à son honneur , est
» celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la
M mort , et qui demeure néanmoins sans inquié-
îï tude, sans trouhle et sans émotion. Cette étrange
M insensibilité pour les choses les plus terribles ,
>î dans un cœur si sensible aux plus légères, est une
» chose monstrueuse ; c'est un enchantement in-
w compréhensible, et un assoupissement surna-
« turel.
» Un homme, dans un cachot, ne sachant si son
M arrêt est donné , n'ayant plus qu'une heure pour
M l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il
EN MATTÈRE DE RELIGION. 259
» est donné, i)our le faire révoquer, il est contre
» la nature qu'il emploie cette lieure-L\ , non à
>» s'informer si cet arrêt est donne, mais à jouer et
» à se divertir. C'est l'ctat où se trouvent ces per-
» sonnes, avec cette différence, que les maux dont
» ils sont menacés sont bien autres que la simple
w perte de la vie, ou un supplice passager que ce
« prisonnier apprélienderoit. Cependant ils cou-
» rent s^jins souci dans le précipice, après avoir
» mis quelque chose devant leurs yeux pour
5i s'empêcher de le voir , et ils se moquent de
>ï ceux qui les en avertissent.
« Ainsi , non-seulement le zèle de ceux qui
» cherchent Dieu prouve la véritable Religion ,
» mais au§si l'aveuglement de ceux qui ne le
)) cherchent pas , et qui vivent dans cette horrible
" négligence. Il faut qu'il y ait un étrange ren-
» versement dans la nature de l'homme, pour vivre
ï> dans cet état , et encore plus pour en faire va-
« nité. Car, quand ils auroient une certitude en-
îj tière qu'ils n'auroient rien à craindre après la
» mort, que de tomber dans le néant, ne seroit-ce
» point un sujet de désespoir plutôt que de vanité ?
« N'est-ce donc pas une folie inconcevable , n'en
» étant pas assurés , de faire gloire d'être dans
jî ce doute ?
" Et néanmoins il est certain que l'homme est
M si dénaturé, qu'il y a, dans son cœur une semence
»' de joie en cela. (]e repos brutal, entre la crainte
2 Go ESSAI SUR I.'lNDlFFKKENCr
» (le l'ojifor VA (lu ii(3aiU, sombUisi hcaii , ([\\o non^
>j seulement e(Mix (jui sont véritablement dans ce
>j doute malheureux s'en i^lorifient, mais (pie ceux
» même qui n'y sont pas, croient qu'il leur est £^lo-
M rieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous
» fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent
» sont de ce dernier genre ; que ce sont des gens
>i qui se contrefont , et qui ne sont pas tels qu'ils
» veulent paroi tre. Ce sont des personnes qui ont
» ouï dire que les belles manières du monde
>î consistent a faire ainsi l'emportcL C'est ce (ju'ils
w appellent avoir secoué le joug ; et la plupart ne
» le font que pour imiter les autres.
» Mais s'ils ont encore tant soit peu de sens
» commun , il n'est pas difficile de leiu' faire
j) entendre combien ils s'aljusent en cherchant
» par-là de l'estime.. ..i. S'ils y pensoient sérieu-
» sèment, ils verroient que rien n'est plus
» capable de leur attirer le mépris et l'aversion
» des hommes , et de les faire passer pour des
» personnes sans esprit et sans jugement. Et en
» effet, si on leur fait, rendre compte de leurs
» sentimens , et des raisons qu'ils ont de douter
» de la Religion , ils diront des choses si foibles
» et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du con-
)i traire. C'étoit ce que leur disoit un jour fort
» à propos une pei sonne : Si vous continuez à
3^ discourir de la sorte, leur disoit-elle, en vérité
>i vous me convertirez. Et elle avoit raison ; car
tlIN MATIÈRE DE HELIGION. 201
w qui u'iiLiioil lioiicur de se voii' tiaiis des seiili-
^y meus où Ton a pour compagnons des personnes
» si méprisables.
» Ainsi , ceux qui ne font que feindre ces sen-
îj limens , sont bien malbeureux de contraindre
>i leur naturel pour se rendre les plus impertinens
» des lionnnes. S'ils sont fâches dans le fond de
3> leur cœur de n'avoir pas plus de lumières, qu'ils
" ne le dissimulent point. Cette déclaration ne
a sera pas honteuse. Il n'y a de honte qu'à n'en
» point avoir. Rien ne découvre davantage une
« étrange foible^se d'esprit, que de ne pas con-
» noîlre quel est le malheur d'un homme sans
» Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux
» qui sontiassez mal nés pour en être véritablement
w capables : qu'ils soient au moins honnêtes gens ,
:» s'ils ne peuvent encore être Chrétiens ; et qu'ils
« reconnoissent enfin qu'il n'y a que deux sortes
w de personnes qu'on j)uisse appeler laisonnables :
w ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur^,
>j [)arce qu'ils le connoissent , ou ceux qui le
" cherchent de tout leiu- cœiu, parce qu'ils ne
» le connoissent pas ejicore (i). »
La plupart des inditîérens ne demeurent tels
que parce qu'ils s'inuiginent montrer une glorieuse
supériorité de raison , en méprisant au hasard les
sentimens vulgaires. Ils rougiroiejit d'avoir rien
de comnum avec le peuple, même l'espérance; et
(i) Pensées de Pascal.
262 £3SAI SUR l'indifférence
voila ce qui les détourne d'examiner les fondemens
de sa foi. Mais cest, il faut lavoucr, une vanité
bien misérable, que celle qui se nourri td'ij^norance.
Les ennemis de la Religion et ses défenseurs sont
d'accord sur son importance. Ce point est si évi-
dent , qu'aucun incrédule dogmatique ne le con-
teste. Or, en quoi celui qui n'a pour toute science
qu'un stupide gue m'importe F seroit-il supérieur
au Chrétien dont la croyance , déterminée par des
preuves positives , repose sur un ensemble de faits
et de considérations qui , pour être saisies , exigent
au moins do l'application d'esprit et le travail de
la réflexion.
Quoi qu'il en soit , l'indifférent , également inca-
pable de rien nier et de rien affirmer, s'endort entre
ces deux doutes : il est possible que la Religion
soit vraie ; il est possible qu elle soit fausse. Après
avoir enfanté ces propositions contraires , au lieu
d'en déduire les conséquences, sa puissante raison
s'arrête et se repose dans la douce contemplation
de sa grandeur et de sa force.
On pour r oit d'abord remarquer que , même
avant toute discussion, ces deux propositions
générales n'offrent pas , à beaucoup près , le même
degré de vraisemblance. Car il n'est personne qui
ne sente que, si la Religion chrétienne étoit fausse,
son existence prolongée pendant dix-huit siècles,
la victoire qu'elle a remportée sur les opinions, les
mœurs, les lois, les passions, les habitudes de tant
dépeuples divers et rivaux, l'empire qu'elle n'a cessé
EN MATIÈRE DE UELJGIOK. 265
d'exercer sur les esprits les plus pdndtrans et les
tclcs les plus méditatives, seroit le phénomène
moral le plus extraordinaire , le plus inexplicable
dont on ait jamais ouï parler. Erreur merveilleuse
en effet , qui n a pas moins de séduction pour la
raison froide et sévère, cpie pour les amcs sensibles
et les imaginations ardentes; qui s empare de
l'homme et de tous les hommes, en combattant sans
cesse leurs penchans ; erreur qui favorise et qui hâte
les progrès de la vérité dans toutes les branches
des connoissances humaines ; erreur d'où naissent
des vertus sans nombre, jusqu'alors inconnues;
erreur enfin qui , succédant aux spéculations tant
vantées et néanmoins si stériles de la philosophie
ancienne, et se propageant soudain par tout Tiuiivers
connu, dans le siècle le plus éclairé, rectifie toutes
les idées reçues , épure tous les principes, perfec-
tionne les méthodes de raisonnement, crée , ce
n'est pas trop dire , les sciences intellectuelles et
physiques , abolit tous les préjugés ennemis de
l'homme , sanctifie les mœurs et attendrit les lois,
unit les peuples par des liens sacrés, met l'amour
là où il n'existoit que la haine , protège à la fois le
puissant et le foible, le pouvoir et le sujet, tempère
la domination, affermit l'obéissance, et produit,
par son effet propre et nécessaire, la jxîrfection de
l'ordre social.
Toutefois je consens que l'on tienne pour éga-
lement douteuses, la fausseté delà Ueligion chré-
tienne et sa vérité. Four démontrer avec évidence
2 64 ESSAI sur. l/lNDIlFJ^UENCi:
la folie dos indifférciis, je n'ai besoin ([ue clc leurs
propres maximes, et il suffit de (léveloj)[)er celte
proposition qu'ils admettent : 11 est j)ossiLlecpie la
Religion soit vraie; car cette unique proposition
renferme toutes les propositions suivantes :
Il est possible qu'il y ait un Dieu rémunératcîur
et vengeur.
Il est possible que mon func soit immortelle.
11 est possible que le souverain Etre ait révèle
aux hommes des vérités qu'ils ne sauroient com-
prendre ici-bas parfaitement, et leur ait imposé
des devoirs dont ils n'aperçoivent pas clairement
la raison.
11 est possible que je sois rigoureusement obligé
de croire ces vérités , et de pratiquer ces devoirs.
Il est possible que si je crois et pratique , je
jouisse d'une félicité infinie, éternelle, pour prix
de mon obéissance.
Il est possible enfin que si je refuse de prati-
quer et de croire , j'en sois éternellement puni par
des supplices effroyables.
Non , je ne crains pas de l'affirmer, demeurer
volontairement dans ce doute terrible, s'y com-
plaire , repousser l'espérance d'une félicité infinie,
et se dévouer de gaieté de cœur , si la Religion est
vraie, comme on avoue qu'elle peut l'être, à des
tourmens dont la seule idée glace d'effroi l'imagi-
nation ; c'est un délire inexplicable, une démence,
une fureur qui n'a point de nom. Car , en suppo-
sant même nos intérêts présens opposés a nos in-
EN MATIÈRE DE ftEUGION. 265
léréls à venir, et la nécessité de sacrifier ou les
uns ou les autres , encore ne devroit-on pas sage-
ment hésiter siu' le choix. Qu'on o])serve qu'il y a
ici l'éternité d'un coté, et de l'autre un moment à
peine saisissahle, une ond)re, moins que cela, le
rêve d'une ombre , dit Pindare.
Quand donc cette vie fugitive ne seroit, pour
l'homme religieux, qu'une souffrance continue,
quand elle ne seroit pour l'indifférent qu'un plaisir
sans mélange , celte souffrance passagère , ce plai-
sir qui fuit , ne halanceroient pas un instant , aux
yeux de la raison , la puissante considération de
l'éternité. Quiconque , plutôt que de perdre une
jouissance éphémère, s'expose à être malheureux
toujours, mérite de l'être, et n'a droit qu'au mé-
pris qu'inspire toute passion aveugle et hrutale.
Quand on considère d'une certaine hauteur les
objets sur lesquels s'exerce d'ordinaire l'activité
de l'esprit humain , on est tout étonné de la peti-
tesse du cercle où il se renferme volontairement,
et que si peu de chose suffise pour amuser sa cu-
riosité, et donner le change au désir infini de
connoître qui le dévore. Je ne sache rien qui
marque davantage la misère de l'homme, que cette
facilité surprenante à se contenter de quelques
distractions frivoles , avec une capacité inmiense
pour la vérité. Il l'aime naturellement; un invin-
cible instinct le porte à la chercher sans cesse ;
clic est sa Çin , son repos, sa félicité; et toutefois
il Ji'est rien qui ne puisse lui tenir lieu d'elle. Je
2(jC) essai suu l'indifférence
ne parle ni du pauvre peuple absorbd dans les
travaux du corps, ni du riche (|ui s'aj^iie dans le
vide des plaisirs : je parle de ceux qui tiennent du
ciel, avec des sentiniens élevés , une condition in-
dépendante. Que croyez-vous qui remplisse halji-
tuellement leur pensée? l'Etre éternel, les lois
immuables qu'il a établies? Oli! non; ils useront
leur vie à combiner des mots , à étudier les rap-
ports des nombres , les propriétés de la matière ;
il n'en faut pas davantage pour satisfaire ces puis-
santes intelligences. Que parlez-vous de Dieu à ce
savant qui remplit le monde du bruit de son nom?
Cominent voulez-vous qu'il vous écoute? Ne voyez-
vous pas qu'en ce moment son esprit est tout occupé
de la décomposition d'un sel jusqu'ici rebelle à
l'analyse? Attendez qu'il ait fait connoître à l'uni-
vers un nouvel acide : alors peut-être il vous sera
permis de l'entretenir de l'Etre infini qui a créé,
comme en se jouant , l'univers et tout ce qu'il ren-
ferme. Cet antre compose une histoire, un poëme,
une pièce de théâtre , un roman , dont il s'imagine
que dépend sa gloire : ne le troublez pas , il faut
qu'il se hâte, car la mort approche; et quelle in-
consolable douleur, si elle arrivoit avant qu'il eût
mis la dernière main à sa renommée î II est vrai
qu'il ignore sa propre nature , la place qu'il occupe
dans l'ordre des êtres , ses destinées futures , ce
qu'il peut espérer , ce qu'il doit craindre ; il ne
sait s'il existe un Dieu , une vraie Religion , un
ciel, un enfer; mais il a pris depuis long-temps
EN MATIÈRE DE KELIGION. 2G7
son parti sur toutes ces choses ; il ne s'en inquiète
point, il n'y pense point; cela n'est pas clair,
dit-il; et là-dessus il agit comme s'il étoit clair
que ce ne fût que des rêveries.
Si l'on pouvoit éviter l'enfer en n'y pensant pas^
je verrois un motif à cette prodigieuse insouciance:
mais n'y point penser est, au contraire, le plus sûr
chemin pour y arriver. Détourner son esprit de
la vérité , y être indifférent , est le crime même
que Dieu punit, et avec hien de la justice; car, si
l'on veut y réfléchir, on comprendra que cette
prétendue indifférence n'est au fond que de la
haine.
Ici j'en appelle hardiment à l'expérience géné-
rale , j'en appelle à la conscience même de l'indif-
férent : N'est-il pas vrai qu'il éprouve une répu-
gnance extrême pour tout ce qui lui rappelle la Re -
ligion , ses menaces et ses promesses ? N'est-il pas
vrai qu'intérieurement il souliaitcroit qu'elle fût
fausse? N'est-il pas vrai qu'il a toujours fui l'occa-
sion de s'en instruire , par une secrète appréhension
d'être convaincu , ou au moins éhranlé , par les
preuves nombreuses sur lesquelles elle «'appuie ?
N'est-il pas vrai qu'il s'attriste et s'irrite toutes les
fois que , dans une de ces discussions qu'on n'est
pas maître d'écarter toujours, on présente, en fa-
veur du Christianisme , un argument auquel il ne
peut rien répliquer de plausible? N'est-il pas vrai
que les objections qu'on y oppose lui causent au
contraire de la joie , et une joie d'autant plus vive
2G8 ESSAT SUR l/jNDIPFlîUENCt:
que CCS objections paroissciil j)liis cni])arrassanlc^
el plus fortes? Or, qu'est-ce que tout cela, sinon la
haine de la vérité, et par conséquent la haine de
Dieu, vérité suprême? Y a-t-il lieu de s'étonner
qu'il rejette ceux qui le haïssent; et à (jucl autre
sort ces ini'ortunés doivent-ils s'attendre?
Il ne faut pas chercher ailleurs que dans l'or-
j^ueil et dans la corruption du cœur la cause d'une
disposition si déplorable. L'homme abhorre la
gêne , et la Religion gêne tous ses penchans. Las
de son joug austère , il essaie de le briser, ou de
s'y dérober. Il s'environne de distractions, il s'é-
tourdit, il s'enivre de plaisirs et desophismes,
pour étouffer avec moins de remords l'importune
vérité; comme un assassin, novice encore, s'eni-
vre avant de commettre un meurtre. Son indiffé-
rence pour les dogmes naît de son aversion pour les
devoirs ; s'il ne craignoit pas ceux-ci , il admettroit
volontiers ceux-là; mais, sachant qu'on ne peut sépa-
rer la règle de la foi de la règle des mœurs , il cher-
che l'indépendance des actions dans rindépendance
des pensées. Il veut douter, et il doute; il veut, à
tout prix , ne pas croire , et sa raison travaille
sans relâche à s'anéantir elle-même : véritable sui-
cide moral, plus criminel mille fois que celui
qui ne détruit que le corps.
Que la brute , privée de réflexion , vive et meure
sans s'inquiéter de l'avenir, cette insouciance est
sa condition natiuclle et nécessaire. Mais quand
l'homme, doué de ficultés incomparablement plus.
EN M ATIKRE DE RELIGION. 2G
nol)lcs , capable de s élever a l'Idée de Dieu, et
d embrasser riiifiiii pai- sa pensée, ses désirs et ses
espérances , se précipite de cette liauleur diiiis la
vile condition des bétes , ne veut plus connoître ,
a leur exemple , cpie des penchans et des besoins ,
et, dégoûte du partage immortel que lui assigna
le Créateur , leur envie jusqu'au néant, cela con-
fond , cela épouvante , et l'on n'a point de paroles
})our exprimer l'iiorreur qu'inspire une si profonde
d ('gradation.
L'indifférence aveugle est donc, sans contredit,
l'état le plus avilissant où une créature raison-
nable puisse tomber. Le seul cas où l'honnne sage
pût demeurer indifférent sur la Religion, seroit
celui où nous n'aurions aucun intérêt de savoir si
elle est vraie ou fausse , ou aucun moyen de nous
en assurer. En d'autres termes, il faut, comme
l'observe M. de Bonald, que les indifférens suj)-
posent « qu'il n'y a dans la Religion , considérée
» en général et dans toutes ses différences , ni vrai
» ni faux ; ou que s'il y a vrai et faux dans la Re-
" ligion comme en toute autre chose, l'homme
M n'a aucun moyen de les distinguer ; ou qu'enfin
» la Religion , vraie ou fausse , est également in-
>j différente pour l'homme.
» La supposition , continne le même écrivain ,
» que toutes les Religions sont indifférentes, n'est
» pas soutenablc en bonne philosopliie. 11 n'vapns
« j)lu8 de philosophie sans lui premier principe,
270 ESSAI SUK l'IiNDIFFÉUENCE
» cause do tous les clFcts moraux et physiques, qu'il
>> ne peut y avoir d'arithmétique sans une iiniié
3ï première , mère de tous les noml)res ; ou de géo-
5î métrie, sans un premier /?om^ générateur des li-
>» gnes, des surfaces et des solides. Et comment sup-
» poser qu'il n'y ait pas vrai et faux dans des Rcli-
« gionsoppose'es entre elles , mais qui pourtant sont
» partout le rapport vrai oufaux de Dieu à l'homme,
» et de l'homme à son semhlahle, la raison du pou-
» voir , la règle du devoir, la sanction des lois, la
» hase de la société ; lorsqu'il y a vrai et faux par-
» tout où les hommes portent leur raison ou leurs
>ï passions; vrai et faux en tout , et même à Y Opéra,
>j et jusque dans les ohjets les plus frivoles de nos
ïj connoissances et de nos plaisirs ? Mais s'il y a vrai
» et faux, ordre et désordre, dans les diverses Re-
)> hgions considérées en général, peut-on supposer
>j en honne philosophie , que l'Etre qui est l'intel-
3J ligence et la vérité suprême ait refusé aux hom-
» mes, êtres intelligens aussi , capables de connoître
» et de choisir, d'aimer ou de hair^ tout moyen
» de distinguer le vrai et le faux dans les rapports
5> qu'ils ont avec lui? Et à quelle fin leur auroit-
M il donné cette ardeur démesurée de connoître^
» et leur auroit-il permis de découvrir les rap-
» ports qu'ils ont même avec les choses insensibles?
» Et si l'homme peut distinguer le bien et le mal
» dans les diverses Religions , comment supposer
» qu'il puisse rester indifférent à la vérité et à
EN MATIÈRE DE RELIGION. 27!
» Terreur, lui qui ne doit rester indifTéreut sur
w rien , et chez qui rindifference est même le ca-
» ractere le plus marque de la stupidité (i) ? »
Ces courtes observations du philosophe le plus
profond qui ait paru en Europe depuis Malehran-
che, montrent déjà bien clairement l'absurdité des
seuls principes sur lesquels on puisse fonder l'in-
différence des Religions. En soumettant de nou-
veau ces principes à un examen rigoureux et dé-
taillé , nous espérons ne laisser d'excuse ni à la
crédulité qui les adopte, ni à la mauvaise foi qui
feint de les adopter. Nous n aurons pas même pour
cela besoin de talent : l'art quelquefois est néces-
saire pour revêtir l'erreur des apparences de la
vérité ; mais veut-on rendre à celle-ci son éclat ,
il suffit d'abaisser le voile dont on s'efTorçoit de la
couvrir.
Afin que le lecteur suive aisément la discussion,
il convient qu'il en ait d'avance une idée nette ,
qu'il connoisse le but où il marche , et par quelle
l'oute il y doit arriver, \oici donc, en peu de mots,
ce que nous nous proposons d'établir, et l'ordre
dans lequel nous l'établirons.
On soutient que la Religion , vraie ou fausse ,
est indifférente pour l'homme; et nous prouverons
que , supposé l'existence d'une vraie Religion , cette
(1) Sur la tolérance des opinions , par M. clc iJonaUl,
Spectateur français au XI f^ siècle , tom. IV*^, pages
72, 7').
272 ESS/VI SUR L'iNDTFFl'illENCP
Rclii^ioii est i)onr l'iionimc, considère soit iluli'^i''
dllellelnent, soit en société avec ses scin1)I.'il)les cl
avec Dieu, d'une importance infinie; d'où il suit
qu'il a un intérêt infini à s'assurer s'il existe en
eiFet une vraie Religion, et qu'il y a, par consé-
quent , une folie iniiuie à demeurer à cet éj^ard
dans l'indifférence. Pour éclaircir nos principes ,
en les appliquant à une Religion connue , nous
supposerons, en outre, que le Christianisme est
cette Religion véritable , dont il s'agit de montrer
l'importance.
On soutient que toutes les Religioiis sont en
elles-mêmes indifférentes; et nous, prouverons
qu'aucune Religion n'est indifférente en soi , ou
qu'en toute Religion il y a bien ou mal , vérité ou
erreur ; qu'il existe nécessairement une vraie Reli-
gion , c'est-à-dire , une Religion d'une vérité ou
d'une bonté absolue, et qu'il n'en existe qu'une
seule , d'où se déduit l'obligation de l'embrasser,
s'il est possible de la reconnoître.
On soutient que s'il existe une véritable Reli-
gion , l'homme n'a aucun moyen de la discerner
des Religions fausses; et nous prouverons que,
dans tous le^ temps , les hommes ont eu un moyen
facile et sûr de reconnoître la véritable Religion :
d'où il résulte que l'indifférence n'est pas seule-
ment un état déraisonnable , mais encore un état
criminel.
Chacun sans doute restera juge, pour soi , de la
force des preuves que nous allons développer»
EN MATIÈRE DE RELIGION. 2^3
Nous ne contestons à personne ce droit naturel.
Mais quiconque refuseroit d'examiner les l'onde-
mens de rindifférence , ne pourroit-etre compté
parmi les indiflfërens dogmatiques. Il se rangeroit,
par cela seul, au nombre de ces insensés qui, vou-
lant à tout prix confondre les terreurs de la con-
science avec la répugnance de la raison , craignent
de regarder en face la vérité , et se forment contre
elle un triste rempart de ténèbres , foible défense
Contre le remords.
1. i8
274 ESSAI SUR l'indiffluencu
CHAPITRE IX.
/
Importance de la Religion par rapport à
Vhomme,
JLje bonheur est la fin naturelle de l'homme : il
désire invinciblement d'être heureux ; mais trop
souvent la raison incertaine et les passions aveugles
l'égarent loin du terme où il aspire avec une si vive
ardeur. Soumise à des lois invariables, la brute at-
teint sûrement sa destination. Aucune erreur , au-
cune affection désordonnée ne l'écarté du but que
lui a marqué la nature ; et la mort , dont elle n'a
Iii la prévoyance ni les terreurs , arrivant au mo-
ment où la décadence des organes ne lui laisseroit
plus éprouver que des sensations pénibles , est en-
core pour elle un bienfait.
Il n'en est pas ainsi de l'homme : intelligent et
libre, pour jouir du bonheur, il faut qu'il le
cherche , qu'il s'applique à le discerner de ce qui
n'en est que l'image, que sa volonté le choisisse li-
brement; et jamais il ne s'en éloigne davantage
qiie lorsqu'il n'obéit, comme l'animal, qu'à ses
penchans. Les nobles facultés qu'il dégrade , ven-
geant leurs droits outragés, lui font bientôt senr
EN MA.TFÈRE DE RELTGTON. 276
tir, par raïuertume cj^n'cllcs répandent sur ses
plaisirs , qu'il existe pour lui une autre loi que la
loi des sens.
Le bonheur des êtres est dans leur perfection, et
plus ils s'approchent de la perfection, plus ils
s'approcliant du bonheur. Jusqu'à ce qu'ils y ar-
rivent, on les voit agités, inquiets, parce que tout
être qui na pas atteint la perfection qui lui est
propre , ou qui n'est pas tout ce qu'il peut et doit
être, est dans un état de passage, et cherche le
lieu de son repos, comme un voyageur, égaré dans
des régions étrangères, cherche avec anxiété sa
patrie. Et il est remarquable que tous les hommes,
dominés à leur insu par le sentiment de cette vé-
rité, joignent constamment, à l'idée du bonheur,
l'idée du repos , qui n'est lui-même que cette paix
profonde, inaltérable, dont jouit nécessairement
un être parvenu à sa perfection, et que saint Au-
gustin appelle excellemment la trancjuilllté de
r ordre j et quand l'Ecriture veut peindre le séjour
affreux du souverain mal , elle nous parle d'une
région désolée , d'une terre de ténèbres et de mort y
d'où tout ordre est banni y et qu'habite une éter^
nelle horreur (i).
La perfection des êtres étant relative à leur na-
ture, il s'ensuit qu'aucun être, et l'homme en
(1) Terrain miseriœ et tenehrariini , iibi umbra nior-
tis et niillus ordo , sed sempiternus korrur inhabitat.
Job. , î, 22.
18.
276 ESSAI SUK l'indifférence
particulier, ne sauroit elre liourcux que par une
parfaite conlornùté aux lois qui résultent de sa
nature. En un mot , il n'y a de bonheur qu au sein
de l'ordre ; et Tordre est la source du bien , comme
le desordre est la source du mal , dans le monde
moral comme dans le monde physique , pour les
peuples comme pour les individus; et, quand ils
mëconnoissent cette vérité éternelle , le châtiment
suit de prés, toujours proportionné à la gravité du
désordre; et si le désordre est extrême, si un in-
dividu ou un peuple se rend, pour ainsi parler,
coupable d'un crime capital , en violant les lois
fondamentales de son être , la nature inexorable le
punit de mort.
Mais pour se conformer aux lois de Tordre il
faut les connoître. Donc , point de bonheur pour
Thomme , à moins qu'il ne se connoisse lui-même,
et qu'il ne connoisse les êtres avec lesquels il a des
rapports nécessaires, c'est-à-dire, les êtres sem-
blables à lui ; car il n'y a de rapports nécessaires
ou de société , qu'entre les êtres semblables. Et
Thomme, en effet, peut connoître Dieu, et se con-
noître lui-même, et connoître, par consétjnent, les
rapports nécessaires qui Tunissent à Dieu et aux
autres hommes, et qui dérivent de la nature de
Thomme et de la nature de Dieu. Autrement il
seroit un être contradictoire , puisqu'ayant une
fin , qui est la perfection ou le bonheur , il n'au-
'tml aucun moyen d'y parvenir.
Et ceci montre clairement l'absurdité de la doc-
EN MATIÈRE DE RELIGION. '2'J'J
Irino du fatalisme; car si les actions humaines
ëloient nécessitées, elles tendroient toutes néces-
sairement a la perfection de l'homme, et il seroit
toujours aussi heureux qu'il lui est possihle de
1 être. Il n'y a qu'un être libre qui puisse agir con-
tre les lois de sa propre nature ; et le malheur , de
même que le désordre , n'est explicable que par
la liberté.
La nature , qui est immuable , parce qu'elle n'est
que l'ordre immuablement voulu de Dieu , impose
à l'homme des lois immuables comme elle ; lois
nécessaires , parce qu'elles sont l'expression de
rapports nécessaires; lois hors desquelles on ne
trouve ni paix ni félicité , parce que hors d'elles
il n'y a que désordre. Nul n'en sauroit assigner
l'origine, en nommer l'inventeur. On les recon-
noît sans peine à leur antiquité, à leur universa-
lité, à je ne sais quel caractère de simplicité, de
grandeur et de force qui les distingue essentielle-
ment , (\\ les conservé indestructibles au milieu
des révolutions des mœurs et des vicissitudes de^
opinions.
Cependant l'homme , séduit par une fausse
science, ou emporté par les passions, s'efforce sou-
vent de suhstituer à cette législation naturelle une
législation factice , et c'est comme s'il tentoit de
changer sa nature et la nature des êtres semblables
à lui. Aussi, soit qu'essayant de s'établir arbitrai-
rement en société avec Dieu , il combine des dog-
mes et invente Aqs, Religions , soit que , voulant
2yS ESSAI SUR l'iIN DIFFÉRENCE
selaLlir arLiliaircmcnt en société avec les antres
hommes , il combine des formes de gouvernement
et invente des constitutions; sa vaine sagesse n'a-
boutit qu'à mettre des opinions à la place des
croyances , des passions à la j)lace des devoirs , et
dans l'Etat , comme dans la famille et dans l'indi-
vidu , l'agitation du désordre et la fièvre de la li-
cence , à la place de la tranquillité de l'ordre : et
l'on peut remarquer que les plus grands maux qui
aient affligé le genre humain , à quelque époque
que ce soit , sont nés des constitutions arbitraires
et des Religions arbitraires.
La Religion , la morale , la société , sont des faits
généraux , comme la pesanteur, des lois générales
et indépendantes de nos idées, comme les lois de
l'équilibre. Dés qu'on les considère comme de
pures abstractions, tout est perdu. C'est alors
qu'une philosophie en délire veut tout inventer,
en politique, en morale, en Religion; à peu près
comme le physiologiste qui, ne voyant dans la
vie et ses phénomènes qu'un système arbitraire ,
prétendroit inventer un nouveau mode d'exis-
tence : et les stoïciens ont été jusqu'à cet excès de
folie , lorsque, dans l'impuissance de se soustraire
aux peines de l'âme et aux souffrances du corps, ils
ont fait consister le bonheur dans l'insensibilité aux
douleurs physiques et morales , insensibilité incom-
patible avec le mode d'existence essentiel à l'homme.
Les autres théories du souverain bien , ima-
ginées en si grand nombre par les sages de l'anti-
EN MATIÈIŒ DE RELIGION. 279
cjuite (*), ne reposent pas sur une base moins freJe ;
vides d'espérance, elles ne considèrent l'homme
que dans l'élat présent, sans égard à ses destinées
futures : triste et vaine pliilosopliie, qui vient se
Lriser contre Fécueil de la mort.
Connoître, aimer, agir, voilà tout l'iiomme. De
l'accord de ses facultés , et de leur parfait déve-
loppement, résulte le bonheur de l'individu, parce
qu'il est éminemment conforme à Tordre , ou à la
nature des êtres , que leurs facultés se développent ,
et que tout être privé d'une de ses facultés natu-
relles , ou en qui cette faculté demeure oisive ,
faute d'un objet correspondant auquel elle puisse
s'appliquer, est dans un état contre nature, par
conséquent dans un état de souffrance.
L'objet propre de l'intelligence, ou de la fa-
culté de connoître, est la vérité : donc l'ignorance,
état d'imperfection , et l'erreur, état de désordre,
sont contraires à la nature de l'être intelligent, et
incompatibles avec le bonheur.
De même que le vrai est l'objet de l'intelligence,
le bien est l'objet de l'amour; et l'amour dérive
de l'intelligence, parce qu'il faut connoître le bien
avant de l'aimer, et que l'amour n'est que la jouis-
sance intime de la vérité connue.
L'intelligence est donc le principe de l'amour;
et l'amour, principe d'action, tend à réaliser au
dehors son objet, c'est-à-dire, le bien ou la vé-
(*) Varron en compte deux cent quatre-vingt-huit*
280 ESSAI SUR l'indifférence
ri lé : et il est dit de la vérité supi ême , revêtue de
notre nature par leflet d'un amour infini , cpi e//e
passa en faisant le bien : transid henej'aciendo (i).
Mais rJiomme, actif par ses sens, et par eux
incliné vers les objets matériels, partagé ainsi entre
deux amours et deux volontés qui le poussent vio-
lemment dans des directions contraires , ne sauroit
coûter de paix qu'il n'ait établi l'ordre entre ses
facultés, en assujettissant les sens à la loi de l'intel-
ligence ou de la vérité , qui , dans ses rapports avec
les actions des êtres libres, n'est que la justice im-
muable : donc , point de bonheur sans vertu , et
point de vertu sans l'amour prédominant des biens
intellectuels , ou de la justice et de la vérité.
Otez cet accord et cette dépendance entre nos
facultés , la souffrance aussitôt naît du désordre ,
et ne cesse qu'avec lui. L'iiomme, dans l'état d'igno-
rance , vit , agit au hasard ; il ne sait ni ce qu'il
doit aimer, ni ce cjii'il peut se permettre , ni ce que
l'ordre exige qu'il s'interdise ; et si l'ignorance est
complète , comme dans l'idiotisme absolu , tout
amour est détruit, toute action est détruite, et l'in-
dividu meurt , à moins qu'une intelligence étran-
gère ne le conserve. L'erreur, en corrompant l'a-
mour, dérègle les actions , et place l'homme dans
de faux rapports, par conséquent des rapports
douloureux , avec les êtres semblables à lui. Que
si l'amour s'égare , la vérité restant dans l'intelli-
^. .. I. — ^ ""-
(i) Act», X, 38,
EN MATIÈRE DE RELIGION. 281
gence , il s'ctaLlil , entre la raison et les penclians,
une guerre terrible qui bouleverse et dévaste lame ;
c'est le remords avec ses terreurs et ses angoisses
intolérables. Les sens ou les organc^s, destinés à
servir (*) , s emparent-ils du pouvoir, le désordre
est au comble; tout périt, et rintelligcncc , et la-
mour, et le corps même, « Lorsque nous étions
M soumis à la loi de la chair, dit éaergiquement le
" livre où se trouve toute vérité, les passions déré-
5J glées , opérant dans nos membres, portoient de$
w fruits de mort(i). »
Que les diverses facultés de l'homme soient
convenablement ordonnées entre elles, et que cha-
cune jouisse de son objet propre , telle est donc la
première condition du bonheur. La seconde est
que chaque faculté atteigne son parfait développe-
ment, ou jouisse de lobjet qui lui correspond, se-
lon toute l'étendue de sa capacité. Or, les désirs
sont un sûr indice de cette capacité : et, en effet ,
l'homme qui sent en lui-même un désir infini de
connoître et d'aimer, parce qu'il peut et doit con-
noître la vérité infinie et aimer le bien infiiii, n'est
point tourmenté d'un désir infini d'agir, parce que
son action , comme être physique , est naturelle-
(*) On connoît la belle définition de l'homme , par M. de
Bonald : L'homme est une intelligence servie par desor^m
ganes.
(1) Ciim enim essemus in carne , passiones peccato-^
mm .... operabantiir in mcmbris nostris , ut fructifie a*^
rent morti, Ep. ad Rom. , vu, 5.
282 ESSAI SUR L'iNDIFFÉnENCE
ment et nécessairement bornée. Le savant qui vent
connoîlre les lois des mouvemens célestes , et tra-
vaille et veille pour les découvrir, ne songe point à
les soumettre à sa volonté; et la raison en est que
sa puissance d'action est limitée , et son intelligence
sans limites.
Ces principes posés , considérons la philosophie
et la Religion dans leurs rapports avec le bonheur ;
et , pour commencer par la philosophie , quelles
sont les vérités qu'elle nous révèle? quels sont les
biens qu'elle nous offre , les devoirs qu'elle nous
prescrit? Que nous apprend-elle sur la place que
nous occupons dans l'ordre des êtres , sur notre
origine , notre nature , notre destination ? Hélas !
plus impuissante encore que présomptueuse , elle
trompe ou dégrade toutes nos facultés. Notre esprit
lui demande la vérité infinie, seule proportionnée à
ses désirs , et elle ne lui présente que des doutes ,
de vaines conjectures, de palpables absurdités.
Toutes les croyances fuient devant elle; et, pas-
sant comme une trombe à travers l'esprit hinnain ,
elle renverse tous les principes , déracine toutes les
idées , brise toutes les espérances. Autant de phi-
losophes , autant de systèmes aussi vagues , aussi
fugitifs que les rêves de la nuit. Représentons-
nous un homme que le désir de la vérité , naturel
à tous les êtres intelligens , excite à la chercher ,
et qui , à l'aide d'une raison droite , entreprend ,
dans ce dessein, l'examen des systèmes philoso-
phiques. Que d'obscurités ! que d'incertitudes î que
EN MATIÈRE DE RELIGION. 283
de contradictions! (juellc mer immense dont nul
encore n'a pu marquer les rivages î Vous qu'abu-
seroit Tespoir d'y découvrir enfin l'heureux port
où vous aspirez , croyez - en l'expérience des
voyageurs détrompes, écoutez la voix de Rous-
seau : ce Je consultai les philosophes , je feuilletai
» leurs livres , j'examinai leurs diverses opinions:
« je les tiouvai tous fiers , affirmatifs , dogmati-
» ques, même dans leur scepticisme prétendu ,
» n'ignorant rien , ne prouvant rien , se moquant
» les uns des autres; et ce point , commun à tous,
» me parut le seul sur lequel ils ont tous raison.
î> Triomphans quand ils attaquent, ils sont sans
j> vigueur en se défendant. Si vous pesez les rai-
ij sons, ils n'en ont que pour détruire: si vous
j» comptez les voix , chacun est réduit à la sienne ;
j> ils ne s'accordent que pour disputer (i). »
Mais l'homme n'est pas jeté sur la terre quelques
instans pour disputer : il y est pour connoître et
pour agir, par conséquent pour croire; et malheur
à qui le doute ouvre les portes du tombeau I
« Je conçus, ajoute Rousseau, que l'insufTi-
» sance de l'esprit humain est la première cause
» de cette prodigieuse diversité de sentimens, et
» que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons point
» les mesures de cette machine immense ; nous n'en
i> pouvons calculer les rapports; nous n'en con-
>i noissons ni les premières lois , ni la cause finale;
(i) Emile, tom. in,pa£:>. iiy.
284 ESSAI SUU l'iNDIITÉRKNCE
» nous nous ignorons nous-mêmes ; nous ne con-
3> noissons ni notre nature , ni notre principe ac-
5> tif ; à peine savons-nous si l'homme est un être
5> simple ou composé ; des mystères impénétrables
» nous environnent de toutes parts; ils sont au-
i> dessus de la région sensible ; pour les percer ,
M nous croyons avoir de l'intelligence, et nous
w n'avons que de l'imagination. Chacun se fraye,
>j à travers ce monde imaginaire, une route qu'il
3J croit la bonne ; nul ne peut savoir si la sienne
» mène au but (1). »
Etrange condition que celle de l'homme aspi-
rant, avec une ardeur inexprimable, à la jouissance
du vrai , et n'étant jamais assuré s'il n'embrasse
point à sa place le mensonge ! Incapable naturelle-
ment d'atteindre à la certitude , le doute lui est un
supplice. Et cependant , observe Pascal , « il faut
« que chacun prenne parti , et se range nécessai-
w rement, ou au dogmatisme , ou au pyrrhonisme ;
« car qui penser oit demeurer neutre seroit pyrrho-
M nien par excellence : cette neutralité est l'essence
w du pyrrhonisme ; qui n'est pas contre eux , est
» excellemment pour eux. Que fera donc l'homme
53 en cet état? Doutera-t-il de tout? Doutera-t-il
>j s'il veille, si on le pince, si on le brûle? Dou-
» tera-t-il s'il doute ? Doutera-t-il s'il est? On nen
« sauroit venir là : et je mets en fait qu'il n'y a ja-
3j mais eu de pyrrhonien effectif et parfait. La na-
(i) Emile f tom, III , pag. 28.
liN MATIÈRE DE RELIGION. 285
>* ture soutient la raison impuissante , ctTcmpeche
M d extravaguer jusqu'à ce point. Dira-t-il , au con-
» traire, qu'il j)ossede certainement la vérité, lui
»j qui , si peu qu'on le pousse , n'en peut montrer
» aucun titre , et est forcé de lâcher prise?
» Qui démêlera cet embrouillement ? La nature
» confond les pyrrhoniens, et la raison confond
» les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, ô
» homme, qui cherchez votre véritable condition
" par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir
» une de ces sectes , ni subsister dans aucune (i ). »
Fait pour obéir aux lois de l'ordre , pour vivre
en société avec Dieu , auteur et hen de tous les
êtres , pour posséder la vérité infinie par l'intelli-
gence, et pour en jouir par l'amour, l'homme, à
qui elle échappe , et qui ne voit alors rien de plus
grand et de plus parfait que lui-même, commence
à s'aimer sans mesure dans ce qu'il a de plus
intime et de plus vif, sa pensée et ses sensations :
et, conséquent dans le désordre , après s'être choisi
pour l'objet d'un amour infini , il se fait le centre
de toutes choses, il se fait Dieu; et la philosophie
n'est que l'idolâtrie de l'homme , idolâtrie la plus
funeste , parce qu'en exaltant l'égoïsme à l'infini ,
elle rompt tous les liens sociaux.
S'il est un spectacle digne de pitié, c'est assuré-
ment celui d'une créature foible , ignorante , cala-
miteuse , qui , ayant perdu de vue sa véritable fm,
(i) Pensées de Pascal ^ ch. yxi , édit. de Paris, in-i 2,
286 ESSAI SUR l'indifférence
remue, avec une opiniâtre ardeur, ce fonds im-
mense de misère , pour y trouver son bien et son
repos. On la verra, cette créature infortunée, par-
courant l'aride désert de la vie, tressaillir d allé-
gresse à la rencontre des plus vils plaisirs, comme
les hommes , au dernier degré de Tétat sauvage ,
poussent des cris de joie , lorsqu'errant afïhmés
au milieu des forets, ils ont découvert quelques
fruits après , ou les restes dégoûtans d'une proie
abandonnée.
Toutes les théories philosophiques du bonheur
se réduisent aux systèmes d'Epi cure et de Zenon ,
diversement combinés et modifiés; et, dans les ac-
tions et les désirs de l'homme séparé de Dieu, tout,
en dernier résultat , se rapporte à l'orgueil ou à la
volupté , par la raison que j'ai dite plus haut. II
s'aime d'un amour infini dans ce qu'il a de plus
intime et de plus grand , sa pensée , son intelli-
gence. Mais cet amour , loin de le rendre heureux,
le tourmente , parce que, évidemment dispropor-
tionné à son objet, et demandant sans cesse un nou-
vel aliment que rarement il obtient , et qui ne le
rassasie jamais , il contraint l'homme de s'avouer
sa profonde indigence , et l'arrête, en dépit de ses
répugnances , dans le sentiment pénible de son im-
perfection. Le désir de la gloire , des charges , des
honneurs , la passion de l'étude , l'amour des ri-
chesses, quand il n'a pas les jouissances physiques
pour but ultérieur, les transports elles délicatesses
ombrageuses de la sensibilité , les vertus même pu-
BIf MATIÈRE DE RELIGION. sSt
rement morales , ne sont, si je puis ainsi parler,
que des tentatives de l'orgueil , pour e'carter ce
sentiment douloureux. Il s'efforce de suppléer la
perfection absolue par une supériorité relative.
Abusé par ce vain espoir, l'homme travaille à s'éle-
ver au-dessus de ses semblables, en pouvoir, en re-
nommée, en science, en richesse, et il n'est point
de si chétif avantage , même corporel , dans lequel
la vanité n'aille chercher des jouissances.
Mais possédât-on tous ces avantages ensemble ,
ce ne seroit jamais que la possession de l'homme
imparfait et misérable , et le cœur ne tarder oit pas
à demander d'autres biens. J'ai été tout y disoit
l'empereur Sévère , parvenu des derniers rangs de
l'armée au trône des Césars, fai été tout^ et j'ai vu
que tout né sert de rien (i). Voilà le mot qui ter-
mine trente années de travaux et d'ambition heu-
reuse. Parcourez les autres champs de la gloire, in-
terrogez les philosophes et les favoris des Muses ,
depuis Homère et Pline l'ancien, jusqu'à Voltaire
et Diderot , vous n'entendrez que des plaintes aniè-
res et des cris de douleur. Semblables à ces dieux
du paganisme que les vers rongent sur leurs autels,
l'ennui , les soucis , le dégoût, rongent en secret
ces âmes superbes dont le vulgaire imbécile envie
la félicité.
Ainsi des autres états; car l'orgueil est partout.
Peuple, grands, savans, ignorans, tous se fatiguent
(i) Omniafui, etnihil expedit.
288 ESSAI SUR l'indifférence
potir ctre admires , pour s'élever dans Tesprit de»
autres et dans leur propre imagination. Presque
toutes les vaincs occupations des hommes n'ont pas
d'autre but; et c'est uniquement pour agrandir
l'idée qu'il a de lui-même , que l'un ravage la terre,
et que l'autre passe sa vie à en étudier les produc-
tions ; que l'un s'enferme dans son cabinet pour
écrire un livre , et que l'autre va se faire tuer à
mille lieues de chez lui pour un morceau de ru-
ban , qui , en l'exaltant dans sa propre estime , le
distrairoit , croit-il , du souvenir importun de son
néant et de sa misère. Nos opinions, et jusqu'à
nos divertissemens les plus frivoles , n'ont guère
d'autre mobile : nous y cherchons avidement un
sentiment tel quel de supériorité , qui nous dé-
robe à celui de notre imperfection réelle; et notre
orgueil est tout ensemble si désordonné et si indi-
gent , qu'il n'est rien qui ne puisse lui servir de
pâture : le hasard d'une carte , les chances favo-
rables d'un dé , et, chose horrible à imaginer , la
séparation même de Dieu, et la perte de toute
espérance.
\ oilà où nous en venons , lorsque , essayant de
découvrir en nous-méme^ n©tre bien , nous nous
flattons de le trouver dans la triste contemplation
de notre propre excellence. Et comme tout est
excès , désordre , là où il n'existe point de règle ou
de vérité , cette espèce de culte intellectuel et d'a-
doration que l'homme se rend , le conduit à un mé-
pris excessif de lui-même. Fatigué d'un labeur sans
EN MATIÈRE DE RELIGIO.\. 289
fruit, il se raLaissc aulaiit qu'il avoil voulu s éle-
ver, il dédaif^ne sou iulelligeuee , et la dej^radi.' jus-
qu'à lui préférer l'iustiuct des brutes. Il lui repro-
che de lavoir trouipé par de mensoui^ejes pro-
messes , et eliereliaut désormais uu Lieu-cire iu-
dépeudaut de l'âme , il s'aime daus ce qu'il y a en
lui de plus aveugle , ses seusatious , selon la ^re-
marque profonde de saint Paul : « Leiu' intelli«>euce
» étant obscurcie d'épaisses ténèbres, aliénés de la
» vie de Dieu, à cause de ri^^norance que pro-
» duit en eux l'aveu^içlement du cœur, ils s'aban-
» donnent, par désespoir , à rini[)udicité et à tou-
" tes les œuvres inmiondes(i). »
Mais la disproportion (iutre l'amour et son ob-
jet, entre les facultés et les désirs, étant ici bien
plus grande ejicore , riionime n'est jamais si misé-
rable que lorsqu'il se laisse assujettir aux sons. Tout
l'être moral est alors en souifrance , et , à la courte
ivresse du plaisir, succède souilain le trouble, le
remords déchirant, les longues et doulovireuses
angoisses.
Je l'ai déjà dit, les jouissances physiques, quand
l'homme , les recherchant pour elies-niémes , y
place sa félicité , détruisent rinlelligence, l'amour,
le corps même; parce qu'en demandant aux or-
(i) Tenebris obscuratnmhabentes inUllectiim , alie^
nati à vitd Dei , per i^norandam qiiœ est in illis ,
propter cœcitafern cordis ipsoiiim , qui desperanfcs ,
semetipsos tradiderunt impudicitiœ j in operationtm
immundiliœ omnis. Ep. ad Ephcs., iv, 18, 19.
2C)Q ËSSAT Sl]R L'iT^DirrÉRE.'NCE
tçaiies un Loiilicur miim , ou une action nilinie ,
J'homine renverse les lois londamcnlales de son
être , et Lrise le frélc instrument (pi lui fut donné
pour luie autre fin.
Les philosophes matérialistes, qui ne voientdans
l'homme que ses sens , montrent tous ime insui-
montahle aversion pour la chasteté; et cela seul
prouveroit comhien leur doctrine est pernicieuse
et fausse, même à ne la considérer que dans ses
rapports avec la vie présente. Car, avant d'être un
devoir de morale , la chasteté est une loi de con-
servation que la nature impose à tous les êtres vi-
vans; et si elle est même un devoir pour l'être
moral, c'est, en partie, parce qu'elle est une loi
pour l'être physique. Hors quelques courts mo-
mens destinés à la reproduction, les animaux sont
chastes par instinct , sans quoi il y a long-temps
que les espèces auroient péri. Loin que l'union des
sexes ait le plaisir pour fin , le plaisir voulu , re-
cherché comme fin , contrarie directement les
vues de la nature dans cette union , et tend même
à éloigner un sexe de l'autre , en introduisant des
mœurs infâmes , trop communes chez les anciens .
et justifiées, conseillées par les philosophes mê-
mes. « 0 la vile créature que l'homme , et ahjecte,
» s'il ne se sent soulever par quelque chose de
» céleste (i) î »
Pour peu qu'on ait conservé, je ne dis pas de
{ï) Montaigne.
EN MATIÈRE DE RELtaiO:vf. 29 1
conscience, de goût pour la vérta, de respect pour
soi-même, mais de prévoyance et de raison, il est
inouï qu'on s'abuse au point de mettre le Lonhetir
dans une passion brutale , qui conduit tôt ou lard
au dernier excès de la misère et de l'avilissciment.
Que l'ardente jeunesse , en contemplant les suites
affreuses du dérèglement des sens , apprenrle a ré-
primer des pcnchans funestes , toujours aisément
maîtrisés par une volonté forte.
Le premier effet, l'effet inévitable des baJ^itudcs
voluptueuses , est de lier les puissances de l'ame ,
et d'en exclure toute autre pensée que celle des
vils plaisirs dont elle s'est rendue l'esclave. Distrait
par des désirs sans cesse renaissans, obsédé d'im-
purs fantômes , l'esprit perd sa vigueur et sa fécon-
dité, tout s'altère et dépérit , la mémoire s'éteint ,
le caractère s'énerve, le cœur se dessèche. On ne
sait plus aimer , ni compatir, ni répandre les déli-
cieuses larmes de l'attendrissement. Le visage même
s'empreint d'une expression dure et repoussante.
Des traits heurtés et morts annoncent que la source
des doux sentimens, des pinces émotions, des joies
innocentes, est tarie. On diroit que la vie s'est ré-
fugiée toute entière dans les organes. Mais les or-
ganes mêmes s'usant bientôt, les infirmités, les
maladies, les souffrances accourent enfouie. J'ai
vu, et le souvenir m'en sera toujours présent, j'ai
vu de ces malheureuses victimes d'une passion dé-
vorante , offrir à la fleur de l'âge , la dégoûtante
image d'une complète décrépi tude. Le front chauve ,
^9-
V
292 BSSAI SUR l'iNDIFFÉIUvNCK
Jes joues liàves cl creuses, le rej^aid plein d'une
Irislesse slupide, le corps cliaiicelaiiL et comme
courJ)e sons le poids du vice, épuises de vie, de
pcjisées , d'amour, déjà hideusement en pioie à la
dissolution; à leur aspect on croyoit entendre les
pas du fossoyeur se liatant de venir enlever le ca-
davre.
Juscpi où cependant la philosophie i)eut déi^ra-
dcr l'honune , et qu'elle justifie bien par ses eilets
ce qu'elle n a pas rougi de soutenir comme un
principe incontestahle , qu'entre l'homme et l'ani-
mal , il n'y a de différence réelle que les vête-
mens (i)î Mais c'est le placer encore trop haut, et,
pour être conséquente, il faut qu'elle le rahaisse
au-dessous deshétes, puisqu enfin celles-ci, plus
heureuses que l'homme , ne sont point , comme
lui , tourmentées d'inutiles désiis et ohéissent à
des lois jmmuahles qui les conservent et les con-
duisent à la perfection qui leur est propre. 0
homme ! qui parles avec tant d'orgueil de ta di-
gnité et de ta grandeur , descends donc du trône
que tu t'élèves dans tii pensée, descends ; la phi-
losophie te l'ordonne : viens te ranger à la suite
des animaux sans raison , plus éclairés et plus no-
hles que toi; et assouvis des impures jouissances
qu'ils t'ahandonnent sans regret, les désirs dégoû-
tés de Dieu!
(i) Essai sur les règnes de Claude et de Néron y,
mm. II , pag. \i\o.
EN MATIÈRE DE RELIGION. jCyi
Les deux systèmes absolus de l)onlieiir, l'iii)
fondé sur l'orgueil , l'autre sur la volupté, se com-
binent et se modifient à l'infini, selon le carac-
tère , le tempérament , les préjugés et la position
de chaque individu; et l'on peut observer, comme
une nouvelle preuve de l'influence nécessaire des
doctrines sur les actions , qne les philosophes ne
varient pas moins dans leurs règles de conduite
que dans leurs principes spéculatifs , et qu'il y a
constamment un rapport exact entre ces principes
et ces règles. Et comme le principe le plus géné-
ral de la philosophie est qu'il n'existe aucun {)rin-
cipe parfaitement certain , ou aucune vérité abso-
lument incontestable, sa règle de conduite la plus
générale est qu'il n'existe aucune règle certaine-
ment vraie ou absolument obligatoire; en sorte
que tout étant arbitraire, et là vérité elle-même
n'étant plus rol)jet éternellement subsistant de
Tintelligence, mais une opération, une production
abstraite de l'esprit , une propriété pour ainsi dire
individuelle , les volontés individuelles remplacent
les lois immuables de l'ordre 5 et l'homme , indé-
pendant de tout , isolé dé ses semblables , isolé de
son auteur, roi du néant qu'il a créé autour de hii„
demeure maître de croire , d'aimer et d'agir à son
Mais il ne sauroit, quoi qu'il fasse, changer la
nature des choses , ni trouver la paix au sein dit
désordre. Le seul devoir, disent-ils, est de se ren-
dre heureux; et tout au contraire le seul bonheur
jq/i tSisAi sutt l'indifflrekci::
est de saslrfîindre à la pialique rigoureuse des de-
voirs. (^)u'on rassenibJe loules les jouissances ,
qu ou les diversifie, qu'un les multiplie sans fin,
on ne tai dera pas d'en sentir rinsuillsance et le
vjde. Incapables d'apaiser la faim du cœur, ces
fruits de la terre , séduisans au dehors , cachent
tous une secrèle et cuisante amertume. Les plaisirs,
les aflbctions même s'usent, et douloureusement et
Lien vite; et l'on sait quelles plaintes lamentables
arrachoit au grand Bossuet l'inconstance de nos
amitiés fugitives , qui s'en vont avec les années et
les intérêts. Il en est de même de l'ardeur qui nous
entraîne vers les sciences , comme aussi de ces
doux rêves , de ces illusions charmantes dont nous
nous berçons dans le jeune Age. TouJ: pa&se , et ne
laisse après soi que le dégoût , l'anxiété , et cet
inexorable ennui qui fait le fond de l<^ vie hu-r^
maine (i). C'est que tout ce que nous n'avons pas en-
core éprouvé , tout ce qui nous est inconnu , de-
vient pour nous une sorte d'infini que l'ame saisit
avidenient , comme un objet proportionné à l'é-
tendue de ses désirs. Mais quand elle vient bientôt
à s'apercevoir de son erreur , quand elle a décou-
vert les bornes et senti le néaiit d,e cet objet qui la
char moi t. alors l'enchantement cesse, elle tombe
dans une tristesse profonde; repoussant jusqu'à
l'espérance, elle se novurit avec uuQ joie morne
de ses propres axig<j)isses , et cherche, dans U stu-
(i) Bos$iiet,
EN MATIÈRE DK RELlGlOîi. '2Ç)6
peur qui suit de Ioniques souffrances, uue image
du repos. Vaine ressource; la maladie va crois*
sant. Parvenue à son terme ex.tréme, elle conduit
Jes infortunes qui en sont atteints à un crime exé-
crable, le seul crime irre'missible , parce que c'est
le seul ("rime sans repentir. Relé<5ués loin de la
source de la vérité et de l'amour, ils se délivrent
d'une existence devenue pour eux intolérable; et
l'âme , privée de tout bien , essaie de s'ensevelir
sous les ruines du corps , comme un roi déjoouillé
s'ensevelit sous les débris de son palais.
■ Et il ne faut pas s'imaginer qu'en graduant et
mélangeant avec art les jouissances, en courant per-
pétuellement de lune a l'autre , on pût prévenir le
dégoiit , et satisfaire pleinement les désirs. Car, ou-
tre que nul ne sauroit éviter les maux sans nombie
attachés à la vie présente , les maladies , l^s cha-
grins , les infirmités de l'âge , la perte des amis et
dies parens , les injustices., les ingratitudes ; outre
que les avantages de la condition , de l'esprit , du
eorps , de la fortune , ne sont nullement aux ordres
delà volonté, il existe, entre les biens d'ici-bas et les
besoins de notre cœur, une disproportion qu''aucun
art ne sauroit faire disparoître. Mais , de phis, ces
biens fussent-ils aussi réels qu'ils sont vains, ils n'en
seroicftt guère plus propres, supposé que toutsc ter-
mine pouruiousàla mort, à nous prociuer le bou'-
heur où nous aspirons. Etres finis, otd^ lorsessen-*
lietlement bornés, incapables d'embrasser A^la fois
toutes les vérités que nous voudrions cojiuqj tre ^
2r)() ESSAI Strn L'jNDIFFKRENCt
tontes les peri'ecl ions que nous voudrions aimer, ce
n'est que par une suite infinie d'actes successifs que
nous [)ouvons atteindre le but où nous tendons , et
arriver à la fin pour laquelle nous sommes faits :
d'où il suit qu'une durée sans terme étant néces-
saire à l'accomplissement de nos désirs , ou au dé-
veloppement de nos facultés , la philosophie, qui
n'annonce à l'homme que le néant , est aussi con-
traire à sa nature , que la Religion s'v montre con-
forme en lui promettant l'immortalité. Et certes,
s'il lut jamais une doctrine barbare et désespérante,
c'est celle qui dit aux hommes , condamnés, pour
la plupart, à de durs et continuels travaux, à l'in-
digence , aux privations , à l'abaissement , aux dou-
leurs de toute espèce : Souffrez et mourez; tel est
vatre.partage , n'en attendez point d'autre.
-^.(Kousseau jimali^ié ses écarts, eut du moins tou-
jours en horr,eur cette philosophie désolante : ce Je
>* .tremble, écri^oit-ibà un disciple de Diderot, je
»' tremble de vous voir contrister la Relii^ion dans
» vDS'<3critSi CherDelevre, déficz-vous de votre es-
» prit satirique. Surtout, apprenez à i^especter la
3î Religion ; l'humanité seule exige ce respect. Les
» grands , les riches , les heureux du siècle , se-
j» roient-diarmés qu il ^n'y eût point de Dieu ;
>j mais l'attente d'une autre vie consolé de celle-ci
» le peuple et le miséra])le. Quelle cruauté de leur
» ôter encore cetespoir (i ) I »
. (i) Œuvres de Rousseau, édit. de Paris, 1788, tora.
Xa\1, page 202. '
I^IH MATIÈRE DK RELlGlO^. 297
Au reslit , nous avons vu ce que c'est , au fond ,
ijue oc picMentlu bonheur des grajids , des riches ,
des heureu.v tlu siècle. Il ressemble de loin à ces
palais niajjjiques que Ton croit découvrir à Tho-
rizon des mers qui baiti;nent les rivages de Naplcs ;
approchez, que trouYCz- vous? des vapears sUi-
puantes , et des nuages chargés de tempêtes.
- El qu'on n'ou!)lie pas que le prix des biens ne
dépend pas seulement de leur nature, mais de leur
durée. On jouit peu de ce qui échappe on peutéchap-
per à chaque insUint; et de là ces longues j)révoyan-
ces par lesquelles riiomme prolonge en imagination
son existence dans un avenir indéfini. La philoso-
pliie elle-même , étonnée de ce désir qu'ont tous les
hommes de perpétuer leur cire., et désespérant de
le vaincre , s'est crue obligée , par déférence pour
une foi blesse si générale , de nous proaiettre ici-bas
rinniiortalité ;(*) ^. en renvoyant .toutefois aux.siè-
(*) Voyez Touvragc de Condorcet, iuliudé : Esquisse
d'iiti Tableau Iiistorique des progrès de l'esprit Immain.
Il y développe le système célèbre de la perfectibilité de
l'h'oriihie à finfirii; et, en annonçant aux générations
futnres , lorsqu'il Ti'y auroit plus ni roié ni prêtres , des
lumières, des vertus, une féliei(é dont on ne peut pas
se former une idée , il proiu<;t à i'Iioiunie la prolougation
indéfinie do son existence ici-bas. Au milieu de ces folies,
il est consolant pour la foi dé voir une philosopliie athée
conlrauuéaa vouer que le bonheur des êtres est dans
Icnr perfection , et que rhomme est appelé à une perfec^
lion infime y qu'il ne sauroit nlteiuJre qu à l'aide d'tine
succession indéfinie de temps. Ce seul principe , bien
29^ ESSAI SUn L'iNDÏFFÉnENCE
c\es futurs rexcculion de ses promesses cousolantes.
En attendant , ]a loi universelle s'exécute. Le
temps , que rien n'arrête , amène à chacun sa der-
nière heure ; on annonce à l'athée qu'il fautmourir.
Que se passe-t-il en lui à ce moment? Je veux, chose
prescpie impossihle , qu'il ait étouffe le remords ,
qu'aucun doute n'alarme son incrédulité : est-il
exempt pour cela de terreur et d'angoisses? Inter-
roi^ez quiconque a vu , sur son lit de mort , l'athée >
non pas atteint d'une de ces maladies dont l'effet
est de suspendre les fonctions de l'àme, mais jouis-
sant encore pleinement de ses facultés morales , et
sachant qu'il va bientôt expirer. La vive image de
ce qu'il perd occupe tout l'esprit du moribond. 11
avoit des attachemens, des habitudes, il tenoità la
vie par mille liens qui se rpmpent à la fois : rupture
effroyable , qui , séparant souelainement l'âme de
tout ce qui lui fut cher, la laisse seule et blessée
dans un vide infini. Cet abîme sans fond où elle va
descendre, cette solitude morne , ce silence éternel,
ce sommeil glacé , cette nuit qui n'aura jamais d'au^
rore, cette privation de tout bien , avec un désir in-
vincible du bien-être , toutes ce^ idées et une foule
d'autres non moins désolantes, pèsent sur cette âme
misérable , la bouleversent , k déchirent , et com-
mencent son affreux supplice. Mais que dire de son
état , pour peu qu'il lui reste quelque doute sur les
entendu, doit conduire à la Religion tout incrédule qui
raisonne.
EN MATIÈRE PE RELIGION. 2i)<)
principes qu'elle S ctoit faits? Comment pcindie ses
anxiétés, ses regrets à demi étoufi,és par ledésespoir ,
et ce regard consterné qui ne rencontre de toutes
parts qu'un passé sans consolation et un avenir san^»
espérance? Ce n'est plus alors le néant qu'elle re-
doute ; elle l'appelle au contraire de tous ses vœuv,
et l'appelle en vain : l'Eternité seule lui répond.
Tjrons le rideau sur le reste de cette scène épou-
vantable , et laissons à l'enfer ses secrets.
Cependant, il faut le dire a la gloire de la foi ,
il est peu d'incrédulités que la mort n'ébranle. De
quelque façon quon ait vécu, on veut au moins
expirer dans les bras de la Religion , et dans le sein
de ses espérances; la raison, jusque-là flottante, se
fixe aux approches de l'éternité, dont la lueur forr
midable , dissipant toutes les illusions , redouble
l'éclat de la vérité , qu'une longue et funeste habi-r
tude d'incroyance, jointe à un orgue4i sans me-
sure, peut seule alors faire mécoif^noître , par ujie
effrayante permission de Dieu , qui est le commen-
cement de ses vengeances (*). Le sceptique J3ay le en
(*) On feroit une longue liste des incrédules qui o^tj
rendu honim.nge à la Religion , au niomeal de la mort.
Je ne citerai que ([uclques-uns de ceux, dont le nom est
le plus connu : lîoulanger, Toussaint, Boulainvilliers, le
marquis d'Argens , Montesquieu , Mauperluis , BuXfon, ,
Dumarsais , Fonlenelle , DamilaviUe, Thouia^^, liouguer.
de Laugle, Tressan , Mercier, PalissoL , Soulavie , Lar-J
clier. Diderot youloit se confesser, on lui en ola les
moyens. Sans moi ^ disoil Condorcet , parlant de d A-
5oo ESSAI SUR i/i]\i>TrF<^:RT-yrr
fait lui-même la remarque : « Prrsmie tous roux qTii
5> vivent flans l'irrélij^ion ne f'onl (jue douter: ils
5> ne parviennent pas a la certitude. Se voyant dans
» le lit d'infirmité , où l'irréligion ne leur est plus
5î d'aucun usage, ils prennent le parti le plus sur,
» celui qui promet une félicité éternelle, en cas
n (pi'il soit vrai, et qui ne fait courir aucun risque,
3> en cas qu'il soit faux (i). >» La vanité cède alors
à un plus haut intérêt. « S'ils sont assez fous , dit
« Montaigne , ils ne sont pas assez forts ; ils ne lair-
^> ront pas de joindre leurs mains vers le ciel, si
i> vous leur attachez vin hon coup d'épée dans la poi-
>* trine; et quand la maladie aiu-a appesanti cette
» licencieuse ferveur d'humeur volage , ils ne lair-
yy ront pas de revenir et de se laisser manier tout
» discrètement aux créances et exem])les pidjliques.
3) Autre chose est un dogme sérieusement digéré .
» autre chose ces impressions superficielles , les-
» quelles , nées delà déhauche d'un esprit déman-
^> ché, vont nageant témérairement et incertaine-
» ment dans la fantaisie. Hommes hien misérables
lembert , sans moi il faisait le plongeon. Il paroît qu'on
se prëcautionna également contre \a faiblesse de Vol-
taire , qui mourut , au rapport de Tronchin , dans les
convulsions de la rage , en poussant ce cri sinistre : Je
suis abandonné de Dieu et des hommes. Jean-Jacques,
selon toutes les vraisemblances, termina hii-méme sa vie,
11 avoit écrit en faveur du suicide , il avoit écrit contre,
et il finit par l'autoriser par son exemple.
(i) Dictionnaire critique , art. Bion^
JSN MATIÈRE DE RELIGION. JjOI
»» et écei'velcs, qui tâchent d'être pires qu'ils ne
" peuvent, ^j
11 n'est que trop vrai , cependant , qu'on p(;ut, y
force de pei sévérancc et de travail , parvenir à cor-
rompre assez la raison , pour se rendre presque im-
possible le retour a la Reli«^ion au lit de la mort. Le
doute , d'abord volontaire , s'enracine dans l'ame ,
y croît , s'y alTermit , et nea peut plus être arrache
qu'avec de longs efforts. Il n'est point alors déplus
grand prodi^jje de la puissance divine que les conver-
sions soudaines ; et il ne faut rien moins , pour les
opérer , qu'une suspension des lois de la nature
morale. INe pas croire quand on voudroit croire ,
quand on en sent l'avantage et le besoin , est la pu-
nition de n'avoir pas cru, par une résistance cri-
minelle de la volonté , lorsque la raison nous en-
traînoil de tout son poids vers la vérité manifeste.
L'entendement perverti se refusant à toute convic-
tion, il ne reste pour unique doctrine que le scep-
ticisme absolu (*).
(*) L'exemple que j'en vais citer est si frappant, qu'il
dlspenseroit seul de toute autre preuve. Le célèbre méde-
cin Barlliez toucliant a sa fin (*) , une personne tros-re-
commandablc , qui avoit aveclui des liaisons , l'aîla voir,
^lans l'espéiance de lui taire accepter les consolations re-
ligieuses que sa position devoit lui rendre si désirables.
Elle le trouva tel qu'elle s'étoit attendue à le trouver.
triste , sombre , inquiet. Son trouble et ses angoisses ,
qu'en vain cbercboil-il à dissimuler, se déeeloient à clia-
(*) Il Pi! n;ort en 180^».
002 KSSAT SU II L nVDirFKniiKCr.
« \oilà ce que peut riioinme par lui-même «i
> par SCS propres efforts, à l'e'gard du vrai et du
j bien. Nous avons une impuissance à piouver , in-
> vincible à tout le dogmatisme. Nous avons une
i idée de la vérité, invincibleàtoutlepyrrhonisme.
i Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous
> qu'incertitude. Nous cherchons le })onheur, et ne
> trouvons que misère. Nous sommes incapables de
> ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes
) incapables de vérité et de bonheur... La volonté
> ne fait jamais la nToindre démarche que vers cet
que instant. Ému de ses souffrances , son ami lui parle
de la Religion, seule capable de les adoucir. Mais le doute
ayoit pris depuis trop long-temps possession de cette ame,
pour qu'aucune croyance y put désormais entrer. Croire !
dit Bartliez, il n'y a que les sots qui croient quelque
cliose. — Et la matière , les corps ? — Je ne sais ce que
c'est, ni ce qu'on veut dire par-là. — Mais la conscience ?
— Elle est le fruit des préjugés : si on m'en, avoit inspiré
d'autres dans mon enfance, elle croiroit bien tout ce
qu'elle croit mal , et ne me causeroit maintenant aucun
trouble. — Eli quoi! n'y a-t-il donc rien de certain ? Par
exemple , ne vaut-il pas mieux ne pas égorger son père
que l'égorger? — Monsieur, répond le malade, à vous
parler bien franchement , je ne vois pas sur quel principe
on peut s'appuyer, en bonne philosophie, pour le décider :
je n'en sais rien. ~ Enfin les mathématiques n'ont-elle^
plus aucune certitude à vos yeux? — Je vois dans les ma-
thématiques une suite de conséquences parfaitement liées;
pour la base, je ne sais ce qu'elle est. — Etes-vous donc
assuré de n'avoir rien à craindre ? — Je n'en sais riep»
Quelques jours après Barthez n'étoitplus.
EN MATIÈUE DE RELIGIOW. 3oO |
« objet. C'est le motii' de toutes les actions de tous
» les hommes , jusqu'à ceux qui se tuent et qui se
>i pendent. Et cependant, depuis un si grand nombre
ii d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé
» à ce point, où tous tendent continuellement. Tous
» se plaii>nent , princes , sujets, nobles, roturiers,
» vieillards, jeunes, forts, foi blés, savans, igno-
» rans, sains, midades, de tout pays, de tout temps,
» de tout âge , et de toute condition.
» Une épreuve si longue, si continuelle et si uni-
» forme, devroit bien nous convaincre de l'impuis-
» sance où nous sommes d'arriver au bien par nos
» efforts. Mais l'expérience ne nous instruit point...
>j L'homme étant déchu de son élat naturel, il n'y a
» rien à quoi il n'ait été capable de se porter. Depuis
» qu'il a perdu le vrai bien, tout également peut lui
» paroître tel, jusqu'à sa destruction propre, toute
» contraire qu'elle est à la raison et à la nature
» tout ensemble... Visiblement égaré , il sent en
» lui les restes d'un état heureux, dont il est déchu ,
'> et qu'il ne peut retrouver. 11 le cherche partout
» avec inquiétude et sans succès , dans des ténèbres
» impénétrables (i). »
11 faut nécessairement, en effet, que l'homme
rhercheson bonheur, et qu'il le cherche, ou en
Dieu , ou en lui-même , et dans les objets qui l'en-
vironnent. Si , docile aux enseigncmeiis de la Re-
ligion , il voit en Dieu son véritable bien, la vertu,
(i) Pensées de Pascal , cli. xxi.
00/| ESSAI SUR l'iNDIFFI'^UENCE
qui n'est que 1 anioiu' de l'ordre , ou la prélérciice
des autres à soi à cause de Dieu, sulciulilie pour
lui avec l'amour du bien-être.
Mais s'il cherche eu lui-même sa lelici lé , ohligé
de la placer ou dans l'intelligence ou dans le corps,
il devient infailliblement resclavc de l'orgueil ou
de la volupté ; car l'oigueil n'est que le sentiment
d'une amc qui secomp/iaît en elle-même , et s'aime
comme sa propre lia. J.e j)lus extrême égoïsme est
donc l'effet inévitable de toute philosophie irréli-
gieuse : toute philosophie irréligieuse est donc, par
son essence , destructive de l'ordre et de la vertu ;
et de même que l'irréligion mène à tous les vices ,
l'habitude du vice conduit à l'irréligion , parce qu'il
est dans la nature qu'on tache de se persuader que
le bonheur est où on le cherche, et que, lorsque le
désordre s'est emparé des aiîéctions , la volonté
met elle-même le désordre dans les pensées , pour
terminer la sfuerre» douloureuse entre la raison et
les penchans. Oui , quiconque ayant cru , cesse de
croire , cède à un intérêt d'orgueil ou de volupté ;
et, sur ce point, j'en appelle sans crainte à la con-
science de tous les incrédules (*).
(*) Ce double caractère d'orgueil et de volupté paroît ,
d'une manière frappante , dans les doctrines , dans les
ouvrages, dans la conduite , et jusque dans le ton hau-
tain, arrogant, décisif et dédaigneusement amer des phi-
losoplies de tous les siècles , si ])ien nomme's par saint
Jérôme, des animaux de gloire. Un plii!osoplie^oM.r ef
humble de cœur, et un philosophe chaste, seroient, eu
EN MATIÈIIE DE UELIGION. 3o5
w 0 mon enfant î s'écrie l'auteur d'Emile après
avoir établi lesdo^mes consolateurs de l'existence
effet , le phénomène moral le plus inexplicablç ; mais ja-
mais on ne se trouvera dans l'embarras de l'expliquer; la
foi commence où finit l'orgueil. L'autorité de Rousseau
étant ici d'un grand poids , j'appuierai ces observations
et de ses aveux et de son exemple. « Quand les philoso-
» plies , dit-il , seroient en état de découvrir la vérité
» qui d'entre eux prendroit intérêt à elle ? Cliacun sait
M bien que son système n'est pas mieux fondé que les
» autres; mais il le soutient, parce qu'il est à lui. Il n'y
» en a pas un seul qui, venant a connoître le vrai et le
» faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité
N découverte par un autre. Oii est le philosophe qui,
» pour sa gloire , ne trompcroit pas volontiers le genre
» hvimain? Oii est celui qui , dans le secret de son cœur
» se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu
» qu'il s'élève au-dessus du vulgaire , pourvu qu'il efface
» l'éclat de ses concurrens , que demande-t-il de plus ?
» L'essentiel est de penser autrement que les autres.
» Chez lescroyans , il est athée ; chez les athées, il seroit
» croyant. » [Emile y tom. III, pag. 3o.) — Sénèque
n'hésite point à placer au-dessus de Dieu son sage imagi-
naire. Horace ne demande à la divinité que la santé et les
richesses ; du reste il saura bien de lui-même atteindre à
la perfection morale : Det vitam, det opes , œquum mi-
himet animum ipse parabo ; et il en donne la preuve dans
se^s poésies licencieuses. On connoît les mœurs des plii-
losophes grecs , sans excepter les plus graves ; et si l'on
doutoit de leur orgueil , qu'on lise Lucien , qui s'en
moque avec tant d'esprit , et qui , philosophe lui-même
rit de tout , suivant la maxime favorite de d'Alemberl et
pousse l'immoralité jusqu'au dernier degré du cynisme
1. 20
Ô06 IZSSAI SUR l/lNDIFncRlîNCi:
*» (le Dieu et d'une vie l'iilurc , puissiez-vous scniir
» un jour de quel poids on est soulagé quand, après
Nous n'avons que quelques débris des monuniens de l'an-
tiquité, mais ce qui nous en reste suffit pour justifier
l'observation de Montaigne : « En toutes les cliambréc^s
» delà pliilosopliie ancienne, cecy se trouvera, qu'un
» niesnie ouvrier y publie des reigles de tempérance, et
i) publie ensemble des escrits d'amour etde desbauche.»
( Essais j liv. III, cbap. ix.) — Passons, pour abréger,
aux pliilosoplies modernes. Le sceptique Bayle abonde
en obscénités dégoûtantes. Helvétius , non moinslicen-
cieux, fait de plus , comme Mandeville , l'apologie directe
du vice. L'un et l'autre ont été surpassés par La Mettrie ,
qui semble n'être à l'aise que dans la fange des maximes
les plus dissolues. Voltaire en étoit venu jusqu'à cet in-
compréliensible excès d'orgueil, d'être jaloux de Dieu
même. Croyez-vous , disoit»-!! , et je souffre à répéter ces
sacrilèges paroles , croyez-vous que Jésus-Christ eût
plus d'esprit que moi? Ce même homme, outre une
foule de contes et de pamplilets orduriers , a écrit vm
poëme infâme que Condorcet justifie , loue , préconise ,
en s' élevant contre Vajfectalion de V austérité dans les
mœurs , et contre le prix excessif qu'on attache a leur
pureté, ( Vie de Voltaire. ) L'auteur de V Histoire des
Etablissemens des Européens dani les deux Indes ne
se plaint pas moins dimQxeraenXàQ V importance que nous
avons attachée au libertinage , à ce délit si pardon^
nahle en lui-même ^ si indifférent par sa nature , si peu
libre par son attrait. ( Livre XIX. ) — Diderot rejette
nettement la distinction du bien et du mal , du vice et de
la vertu : « Il me semble , dit-il , que si jusqu'à ce jour on
» eût gardé le silence sur les mœurs, nous en serions en-
» core à savoir ce que c'est que la vertu , ce que c'est que
EN MATIÈRE DE RELIGION. OOJ
^î' avoir épuisé la vanité des opinions liutnaincs , et
" goûté l'amertume des passions , on trouve enfin,
5j' si près de soi , la route de la sagesse , le prix des
>>' le vice. « [Essai sûr les règnes de Claude et de Né-
ron, toni. II, pag. 84- ) — « Ne rien reprocher aux. au-
» très, ne se repentir de rien : voilà, ëcrivoit-il à un ami,
» les premiers pas vers la sagesse. » [Lettre à M, L***»
Correspondance de Grimni et de Diderot , lom. II,
pag. 62. ) — Ou ne sauroit mettre le crime plus à l'aise.
Joignant lapratique àla théorie, ce patriarche des athées
modernes , que le seul nom de Dieu mettoit en fureur,
consacroit une partie do ses loisirs à donner, dans d'ohs-
cènes romans , à ses contemporains et aux générations
liitures, d'infâmes leçons de débauche. — Tout le monde
sait que Rousseau étoit réellement fou d'orgueil. A l'en
croire , on auroit du lui élever des statues. ( Lettre a
M, de Beaimiont,) — Et dans le livre ménie où il révèle,
avec un cynisme effronté , les nombreuses turpitudes
d'une vie déshonorante, appelant tous les hommes au tri-
bunal du souverain Juge, il défie qu'aucun d'eux ose dire :
Je fus meilleur que cethomnifidà.i^ÇonJess.^ liv. I. ) —
Ce mot , placé en tète du livre où la Providence semble
avoir forcé Rousseau de consigner sa honte, et de se
flétrir de sa propre main, est le sublime de l'orgueil.
— Après avoir cité les maîtres , il seroit superflu de
parler^des disciples , et d'étaler mie liste attristante de
noms odieux ou méprisés, depuis l'auteur hideusement
immoral de la Guerre des Dieux , jusqu'à ce grotesque
astronome , qui possédoit j àisoit-ii , toutes les vertus,
A quoi bon d'ailleurs exhumer de l'oubli ces noms
infects ;, et qui pourroit se résoudre à remuer cette
boue?
20.
5o8 ESSAI SUU L'ilNprrFÊRElNGE
» travaux de celle vie, ella source du bonheur dont
" on a désespéré. Tous les d.evoirs de la loi nalu-
» relie, presque efFacéstlemon cœur par l'injuslice
» des hommes, s'yretracenl aunomde lelernelle
M juslice, qui me les impose et qui me les voit rem-
M plir. Jene sens plus en moi que l'ouvrage el Vin-
a strument du grandElre qui veut le bien, qui le
M fait, qui fera le mien, par le concours de mes
oj volontés aux siennes , et par le bon usage de ma
» liberté: j'acquiesceà l'ordre qu'il établit, sûr de
n jouir moi-même un jour de cet ordre, et d'y
» trouver ma félicité; car quelle félicité plus douce
» que de se sentir ordonné dans un système où tout
» est bien? En proie à la douleur, je la supporte
» avec patience, en songeant qu'elle est passagère,
» et qu'elle vient d'un corps qui n'est pointa moi.
» Si je fais une bonne action sans témoins, Je sais
» qu'elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie,
» de ma conduite en celle-ci. En souffrant une în-
» justice, je me dis : L'Etre juste qui régit tout,
» saura Lien me dédommager ; les besoins de mon
» corps , les misères de ma vie , me rendent l'idée
» delà mort plus supportable. Ce seront autant de
» liens de moins à' rompre, quand il faudra tout
» quitter (i). Ce qui importe à l'homme est de
» remplir ses devoirs sur la terre, et c'est en s'ou-
» bliant qu'on travaille pour soi. Mon enfant, l'in-
(i) Emile, tom. III, pag. 1 19,
EN MATIÈRE DE RELIGION. O09
» lëret particulier nous trompe ; il n'y a que les-
» poir'du juste qui ne trompe point (i). »
On le voit , la philosophie elle-même , dans ses
momens de honne foi , nous avertit que, même ici-
bas, il nest point de bonheur hors de la Religion,
parce qu'il n'y a hors d'elle ni certitude ni espé-
rance. « Si jevcuxm'instruire, ditMaupertuis, sur
» la nature de Dieu, sur ma propre nature, sur
« l'origine du monde , sur sa fin , ma raison est con-
" fondue. Dans cette nuit profonde , si je rencon-
" tre le système qui est le seul qui puisse remplir
M le dësir que j'ai d'être heureux , ne dois- je pas à
w cela le reconnoître pour le véritable ? Ne dois-je
» pas croire que celui qui me conduit au bonheur
» est celui qui ne sauroit me tromper (2)?» Mais
l'homme dépravé par l'orgueil est si étrangement
ennemi de lui-même , qu'il prend en haine la seule
doctrine qui donne du prix à son existence ; il rè-
garderoit comme un triomphe d'établir, sur les
ruines de cette doctrine céleste , des erreurs égale-
ment absurdes et désolantes , etgoûteroit je ne sais
quelle joie désespérée à s'assurer, s'il pouvoit, aux
dépens de sa raison même , une misère sans re-
mède et sans fin. Et voilà pourquoi il a fallu que le
Christianisme humiliât , écrasât l'orgueil humain,
pour réconcilier l'homme avec le bonheur. « Qui-
M conque, dit un apôtre, n'acquiesce point à la
(i) Emile, tom. Ilf ,pag. 2o5.
(i) Essai de philosophie morale.
3io nssAi SUR l'indifférence
ii doctrine de Jésus-Christ, esclave de l'orgueil ,
5) il ne sait rien , il languit autour de vaines ques-
3» tions et dans des disputes de mots d'où nais-
5> sentl'envie , les contentions , les blasphèmes, les
M pensées perverses, et un éternel conflit d'opi-
î> nions entre des hommes d'un esprit corrompu,.
y> et privés de la vérité (i), « parce qulls sont pri-
vés de Dieu.
Toute vérité , en effet, émane de Dieu , qui est
la vérité infinie ; et « où Dieu n'est pas , dit Ter-
» tullien , il n'existe aucune vérité (2). » Dieu n'est
pas dans l'intelligence de l'athée ; et l'athée , s'il est
conséquent , repousse toutes les vérités , même phy-
siques , et tombe dans un pyrrhonisme universel.
Dieu n'est qu'imparfaitement dans l'intelligence
du déiste ; et le déiste, indécis, ne possède que des
vérités imparfaites , obscures, flottantes au gré des
opinions , et incessamment emportées^ par le tor-
rent du doute.
Cependant, point de bonheur que dans la posses-
sion de la vérité infinie , ou du bien infini ; car le
[t) Si quis,*,i non acquiescit sanis sermonibus Do-
jnini nostri Jesu-Christi , et ei quœ secundùni pietatein
est doctrinœ j super bus est y nihilscienSj sed languens
circa quœsiiones et pugnas verborum, ex quibus oriun-
iur in^idiœ , contentiones , blasphemiœ , suspiciones
malce, coiiflictationes hominum mente corruptorwn, et
qui verilate prii>ati sunt. Ep. ad. Galat., cap. vi, 3, 5.
(2) Ubi Deus non est , nec veritasulla est. De Praîs-
crip. adv. haeretic, cap. xliii.
UN MATIÈIIE DE IIELIGION. Oll
bien el la vérité ne sont qu'une même chose :clonc
point de bonheur que dans la possession de Dieu;
« et la vie éternelle, dit l'Ecriture, est de vous
î> connoître^, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et
" Jésus-Clirist que vous avez envoyé (i)»^»
Dieu est le souverain bien de l'homme : donc
l'athéisme, qui, en rejetant Dieu, sépare l'homme
de la vérité infinie et de toute vérité , n'est que la
privation absolue de tout bien , ouïe souverain mal.
Le déisme, qui admet Dieu sans le connoître,
parce qu'il rejette Jésus-Christ , ou le médiateur
par qui seul nous pouvons connoître Dieu; le
déisme, qui, méconnoissant les rapports néces-
saires qui unissent l'homme à Dieu et aux autres
hommes , en établit d'arbitraires , ou n'en établit
aucun ; le déisme , qui n'offre à l'esprit que des
probabilités sans certitude ; le déisme , pure opi-
nion, laisse l'homme maître absolu de ses pensées,
de son amour , de ses actions , et indépendant de
toute loi de vérité et de justice : état contre nature,
état de désordre , et le plus misérable après l'a-
théisme , où il conduit.
Si donc le bonheur n'est pas une illusion vainc,
si nos désirs ne sont pas trompeurs, si nous ne
reçûmes pas en naissant des facultés sans objet, si
notre existence a un but, une fin, comme celle
(i) Hœc est autem vila œlerna , ul cogfioscafit te so-
lum Deiini veriun , et quem inisisti Jesum-Chrisliim^
Joan., cap. xvii, 5.
3i2 ESSAI sun l'indifférence
de tous Jes autres elres , uous ne saurions évideni-
incnt parvenir à cette lin que par la Religion, qui
seule ose assurer qu elle nous fera connoître certai-
nement notre nature, notre origine, nos destinées,
et seule nous promet la possession de la souveraine
vérité et du souverain Lien. Et certes , antérieure-
ment à tout examen , après avoir inutilement épuisé
les systèmes philosophiques , on doit éprouver une
grande joie en apprenant qu'il nous reste encore
de l'espérance.
Tout dans la Religion est infini , parce que
tout y est plein de Dieu. Il y a donc entre elle et nos
facultés une harmonie parfaite ; et voilà pourquoi
dans tous les temps, sous tous les climats, l'homme,
naturellement entraîné vers elle , a senti le besoin
d'être éclairé par ses dogmes , consolé , vivifié par
ses espérances , dirigé par ses préceptes : et plus
la Religion est pure, sainte , et , pour ainsi dire ,
rigoureuse , de vérité et de justice , plus elle a de
pouvoir sur l'homme, ou de conformité avec sa
nature ; et l'on ne doit pas chercher ailleurs la
cause du penchant que montrent tous les peuples
pour le Christianisme , dès qu'il leur est annoncé.
Nous ne cessons d'être sensibles à cette divine har-
monie que lorsque l'orgueil ou les sens , nous éga-
rant loin de nous-mêmes , corrompent , dépravent
notre nature , comme l'observe saint Augustin ,
d'après sa propre expérience. « Réfléchissant en
». moi-même , dit-il , sur Tordre et sur la beauté
» suprême , j'essayois vainement , ô douce vérité,
EW MATIÈRE DE RELIGION. 5l5
dem'élever jusqu'à vous, pour me réjouir dans
> votre mélodie iiitérieiu'e et ravissante. Envi-
> ronné de fantômes matériels, la voix de Terreur
> m entraînoit au dehors , et j'allois m'enfonçant
> sous le poids de l'orgueil dans un abîme sans
j fond (i). »
L'homme veut jouir delà vérité, il veut en jouir
sans mesure ; jamais il ne se rassasie de connoître
et d'aimer. Cependant notre esprit, abandonné à
lui-même , se fatigue , s'éblouit , se perd dans ses
propres pensées. Il n'embrasse rien dans toute son
étendue ; il ne saisit rien d'une prise assez ferme
pour être assuré que le doute ne viendra pas le lui
ravir. Qui dénouera cette contradiction? Qui ren-
dra le repos à l'homme , en rétablissant l'équilibre
entre ses facultés et ses désirs? La philosophie l'es-
saie, mais comment? tantôt en disant à l'homme
que son intelligence peut atteindre à tout par ses
seules forces ; tantôt en lui persuadant qu'elle ne
peut atteindre à rien, et en lui en interdisant l'usage,
c'est-à-dire, en faisant de lui ou un Dieu ou une
brute , en niant sa nature , sans pouvoir cependant
l'anéantir.
Oh î que ce n'est pas ainsi que s'y prend la Re-
ligion pour résoudre ce grand problème! Elle com-
mence par ouvrir devant nous l'éternité, dont le
temps n'est que le portique, et nous montre dans
(i) Confess. , liv. IV, cap. iv, n"4.
3l4 ESSAI SÏJK l'iNDIFFÉRETNCH
ses pjofoildciiis comme une suite iiifuiie de de-
grés par lesquels notre intelligence , selevajit sans
cesse , sans cesse doit s'approcher , à l'aide d'une
durée sans bornes , de la source ineffable de l'éter-
nelle vérité (i). Et de'jà , cette vérité infinie, elle
la donne, elle la livre à notre âme , dont elle est
l'aliment et la vie, et qui dès ici-bas la possède
tout entière par la foi , par l'amour ou par l'espé-
rance ; car l'espérance , modification passagère et
relative à l'état présent d'un sentiment naturel et
indestructible , n'est qu'un amour qui croit.
Et l'on voit la raison du dogme qui fait de la foi,
de l'espérance et de l'amour, autant de vertus, et
de vertus mères, de vertus divines ou infinies. La
loi qui ordonne de croire la vérité infinie , seul
moyen de la posséder ici-bas parfaitement, d'espé-
rer et d'aimer le bien infini, seul moyen d'en jouir
pleinement sur la terre, est la loi essentielle de
l'ordre , et par conséquent la loi du bonheur. Tou-
tes les autres lois dérivent de celle-là , comme l'ac-
tion dérive de l'amour; et, sans cette loi fonda-
mentale, les autres sont nulles, chimériques, con-
tradictoires ; la morale n'est qu'un vain mot , il
n'existe ni crime ni vertu.
Merveilleuse économie de la Religion î Tandis
(i) Nosverb omnes , revelatdfacie gloriam Domini
spéculantes , in eamdeni imaginem transfonnamur j à
claritate in claritatem , tanquam a Domini Spirîtu.
Ep. Il ad Corintli., cap. m, 18.
EN MATIÈRE PE RELIGION. 5l5
que toute philosophie, commençant par l'igno-
rance , veut que la raison humaine , incertaine et
bornée, bâtisse, sans aucun secours, sur ce fon-
dement ruineux , redifice de la vérité et du bon-
heur, le Christianisme, investi d'une autorité di-
vine, et la prouvant aiix sens même par d'incon-
testables titres , parle aux hommes avec la con-^
fiance qu'inspire une certitude parfaite, et dépose
dans leur esprit, au premier moment où il s'ouvre,
la vérité tout entière, pour être leur lumière, leur
bien, leur règle : et, quoique tous ne la compren-
nent pas également , tous la possèdent également ,
et peuvent l'aimer également. La foi efface toutes
les différences intellectuelles, soit originaires, soit
qu'elles p;L'oviennent de l'éducation , de la con-
dition, ou d'autres circonstances accidentelles ; et
prêtant une force infinie à la raison même de l'en-
fant, parce qu'elle l'établit en société avec la raison
infinie qui est Dieu, elle le décide irrévocable-
ment sur toutes les grandes questions qui font tour-
ner la tête aux philosophes , et l'élève à une hauteur
d'où il découvre, dans le calme heureux d'une
inébranlable conviction , la sagesse humaine s'agi-
tant avec inquiétude au milieu d'incertitudes déso-
lantes et d'un doute éternel. Ainsi, tous aspirant
au même bonheur, le même bonheur est offert à
tous; et, ce qu'on ne sauioit assez remarquer , le
bonheur, leur dernière fin , est aussi leur premier
devoir , puisque l'amonr est le premier précepte ,
3i6 ESSAI suK l'indifférence
(;t que tous les autres découlent de celui-là (*).
L'homme des lors n'a plus rien à clie relier : il
connoît sa place dans l'ordre des êtres; il connoîl
Dieu , il se connoît lui-même, et trouve sans ef-
fort, dans la contemplation de la vérité immuable,
la paix de l'intelligence et de l'amour. Instruit de
ses devoirs comme de ses destinées , et tranquille
sur le reste , il n'ignore rien de ce qu'il lui est né-
cessaire ou vraiment utile de savoir. De là un re-
pos profond, un bien-être inexprimable, indé-
pendant des sensations , et que rien ne sauroit
troubler, parce qu'il a sa source dans le fond le
plus intime de l'âme, abandonnée sans réserve entre
les mains du grand Etre essentiellement bon et
tout-puissant , qui se relève et s'unit , par des voies
ineffables , aux cœurs dociles à ses impressions.
Eclairé d'une lumière nouvelle, et appréciant tou-
tes choses leur vrai prix , l'homme cesse d'être le ,
jouet des passions. La règle invariable de l'ordre
détermine , modère ses attachemens et ses désirs ;
et dans les vicissitudes inséparables de cette vie
passagère, il ne voit que de courtes épreuves , dont
(*) « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout
» votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit.
» Voilà le premier et le plus grand commandement. Le
» secondlui est semblable : Vous aimerez votre prochain
» comme vous-même. Ces deux commandemens ren-
j) ferment toute la loi et les prophètes. » Matth., xxii,
07,39.
EN MATIÈRE DE RELIGION. ôij
une immortelle félicité sera le terme et la récom-
pense. Peu sensible aux vils intérêts d'ici-bas, une
abondance iné[)uisable de sentimens affectueux et
purs le rapproche de ses semblables , le fait com-
patir à leurs maux , le porte à les soulager , par
tous les dévouemens d une charité tendre et infa-
tigable; et y en se sacrifiant pour ses frères , c'est
encore pour lui qu'il se sacrifie : tiint l'union qu'é-
tablit le Christianisme entre les hommes est in-
time, tant le charme sacré de la miséricorde est
puissant î Si les devoirs de la Religion paroissent à
quelques-uns rigoureux et durs , ah ! c'est qu'ils
ne connoissent pas l'onction qui les adoucit ; c'est
que jamais ils ne goûtèrent les consolations, l'at-
trait aimable et les délicieuses joies de la vertu.
On parle de plaisirs : en est-il de comparables
a ceux qu'accompagne l'innocence? N'est-ce rien
que d'être toujours content de soi et des autres ?
N'est-ce rien que d'être exempt de repentir et de
remords , ou de trouver contre le remords un asile
assuré dans le repentir? Car les larmes même de
la pénitence ont plus de douceur que nen eurent
les fautes qui les font couler. Le cœur du vrai Chré-
tien est une fête continuelle. Il jouit plus de ce
qu'il se refuse, que l'incrédule ne jouit de ce qu'il
se permet. Heureux dans la prospérité , plus heu-
reux dans les souffraces , parce qu'elles lui offrent
un moyen d'accroître le bonheur qu'il attend , il
s'avance d'un pas tranquille , à travers les peines
de la vie, vers la montagne que couronne la cité
oi8 ESSAI SUR l'indiffi^iiencii:
permanente y séjour céleste de lu paix, des délices
éternelles et de tous les biens.
Le seul avani-^oût de cette paix remplit 1 ame
d'une intarissable volupté. Quiconque ne la con-
noît pas n'a rien senti : il peut savoir ce que c'est
que les plaisirs y mais il ignore le bonheur. Oui ,
je le soutiens, l'humble fidèle, priant dans la
simplicité de son cœur, au pied d'un autel solitaire,
éprouve un sentiment mille fois plus délicieux que
les plus vives jouissances des passions. Le philoso-
phe même n'oublie pas plus tôt l'orgueil de ses vains
systèmes pour se livrer docilement à l'attrait ;de
la foi^ qu'il reçoit sur-le-champ la récompense
promise à ceux qui croiront. Jean-Jacques, un
jour, et l'auteur des Etudes de la Nature , se trou-
vant , à la suite d'une promenade champêtre , au
Mont-Valérien , entrèrent dans la chapelle des Er-
mites. On récitoit en ce moment les litanies de la
Providence. Jean- Jacques et son compagnon, tou-
chés du calme de ces lieux , et saisis d'une reli-
giçuse ' émotion , se prosternent, et mêlent leurs
prières à celles des assistans. L'office terminé ,
Rousseau se relève , et , tout attendri , dit à son
ami : « Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans
» l'Evangile : Quand plusiews d'entre vous se-
M ront rassemblés en mon nom y Je me trouverai
» au milieu deux. Il y a ici un sentiment de paix
» et de bonheur qui pénètre l'âme (i). » Fondés
( i) Voyez les Etudes de la Nature,
EN MATlfiRE DK RELIGION. SlQ
sui' une expérience qui ne se démentit jamais, ne
craignons donc point de le répéter avec Montes-
quieu : "Chose admirable! la Religion chrétienne,
» qui ne semble avoir d'objet que la félicité de
» l'autre vie , fait encore notre bonheur dans celle-
3> ci (i). » Ainsi se vérifient tous les jours sous nos
yeux les paroles du grand Maître : » Celui qui aura
» tout quitté à cause de moi en sera , même ici-
5> bas, dédommagé au centuple, et possédera la
» vie éternelle (2). »
Les doctrines philosophiques flétrissent et des-
sèchent la vie 'y elles ôtent tout à l'homme, hors le
sentiment de sa misère , et le conduisent au tom-
beau entre l'inquiétude et le dégoût. Aussi , quand
la première illusion s'est évanouie , combien ne
voit-on pas d'incrédules envier le bonheur des
croyans? Epuisés de désirs, consumés d'ennui,
tourmentés de leur vaine sagesse, ah î disent-ils, si
je pouvois croire î Ils sentent que la foi les ranime-
roit , retremperoit leur âme amollie. Le spectacle
du Chrétien les confond d'étonnement. Son calme
habituel, son inaltérable sérénité;, ce je ne sais
quoi de pur et de doux qui , s'échappant du cœur,
se répand sur tous les traits, et leur donne une
expression céleste , les frappe, les ravit, et leur
arrache, des soupirs involontaires. - Et cependant
(1) Esprit des Lois, liv. XXIY, cliap. m.
{2) Matth. XIX, 29.ilfa/'c., X, 5o.
320 ESSAI SUn l/lNDIFFÉIŒNCE
(jn apcrçoivcnt-ils ? quelques signes extérieurs, foi-
bles indices des senliniens retirés au fond de rame.
Ah î s'ils pouvoient pénétrer jusque dans le sanc-
tuaire de la conscience , où déjà la vertu reçoit son
prix par le délicieux contentement qu'elle inspire;
s'ils pouvoient sentir une fois cette pleine paix de
l'intelligence rassasiée de la vérité infinie dont la
foi la met en possession ; cette espérance divine ,
où tous les désirs de la terre viennent s'éteindre ,
et qui s'élance sans fin dans les profondeurs de l'é-
ternité; ce délectable amour dont l'âme s'abreuve
à longs traits; cette jouissance intime, inénarrable,
de la Divinité même conversant , si je l'ose dire ,
familièrement avec sa créature, comme un ami avec
son ami , s'unissant , se 1 ivrant à elle tout entière
pour en être possédée , pour être son bien , sa joie ,
son aliment incompréhensible : de quelle admira-
tion ne seroient-ils pas tout à coup transportés I
et, dans le regret d'être privés de ces biens ineffa-
bles , avec quelle ardeur et quelle allégresse ne se
dégageroient-ils pas des langes d'une raison imbé-
cile , pour arriver par la foi , selon l'expression
des livres saints, à la mesure de r homme parfait y
ou à la parfaite connoissance de Dieu en Jésus-
Christ son fils (i)!
Enfin la mort, si terrible pour l'incrédule , met
le comble aux vœux du Chrétien. Il la désire.
(i) Ep. ad Ephes., cap. iv, i3.
EN MATIÈRE DE nELiGlON. 321
comme saint Paul , cifln d'être a\^ec Jésus-Christ ( i ) ;
il la désire pour commencer de vivre , pour être
délivré du poids des organes (2) , des liens maté-
riels qui le retiennent sur cette terre , ouïes pures
jouissances qu'il «oiile ne sont qu'une ombre lé-
gère de la félicité qu'il pressent. Vit -on jamais
alors un Chrétien donner le même exemple que
tant d'incrédules, abjurer sa doctrine , et regret-
ter d'avoir cru? Aliî c'est à ce moment surtout
qu'il en connoît le prix, que la vérité consolante
^^brille à ses yeux de tout son éclat. La mort est le
dernier trait de lumière qui le vient frapper : lu-
mière si vive qu'elle rend prescjue imperceptible le
passage de la foi à la claire vision de son objet. L'es-
pérance, agitant son flambeau près de la couche
du mourant, lui montre le ciel ouvert où l'amour
l'appelle. La croix qu'il tient entre ses mains dé-
biles , qu'il presse sur ses lèvres et sur son cœur ,
réveillant en foule dans son esprit des souvenirs de
miséricorde, le fortifie, l'attendilt, l'anime. En-
core un instant, et tout sera consommé; le trépas
sera vaincu, et le profond mystère de la délivrance
accompli, [ine dernière défaillance de la nature an-
nonce que cet instant est venu. La Religion alors
élève la voix , comme par un dernier effort de ten-
[\) Desiderium habens dissohi , et esse cum Christo,
Ep. ad Philip., cap. 1, 25.
(2) Infelix ego homo, quis nie liberabit à corpore
mords hujiis ? Ep. ad Rom., cap. vu , if^.
1. 21
32li i-SSAl SUn l'i NDIFl ÉRENCE
dresse : « Pais , dil-elle, ainechiélieiine ; sors de ce
» monde, au iioju du Dieu lonl-jn lissant qui t'a
3) créée ;aunom de Jësus-Clirist, lilsdn Dieu vivant,
» qui a souder t pour toi ; au nom de l'Ksprit saint ,
5) dont tu as reçu l'eflusion. Qu'en te séparant du
3> corps, un libre accès te «ioit ouvert à la montagne
» de Sion, à la cité du Dieu vivant , à la Jérusalem
w céleste , à l'iimombrable société des anges et des
3j premiers-nés de l'Eglise, dontles noms sont écrits
» au ciel. Que Dieu se lève et dissipe les puissances
« de ténèbres 5 que tous les esprits de malice fuient ,
» et n'osent touclier une brebis rachetée du sang
M de Jésus-Christ. Que le Christ, mort pour toi,
j> crucifié pour toi , te délivre des supplices et de la
w mort éternelle ; que ce bon Pasteur reconnoisse
» sa brebis , et la place dans le troupeau de ses
» élus. Puisses-tu voir éternellement tonRédemp-
>i teur face à face; puisses-tu, à jamais présente
î> devant la vérité dégagée de tout voile, la con-
» templer sans fin dans l'éternelle extase du bon-
" heur (1) î »
Au milieu de ces bénédictions, l'ame ravie brise
ses entiaves (*) , et va recevoir le prix de sa fidélité
et de son amour. Ici l'homme doit se taire : sa
parole expire avec sa pensée. Non , « l'œil n'a point
(1) Commendat. animœ.
(*) Le pieux et savant P. Suarez, sur le point d'ex-
pirer, disoit : Je n' aurais jamais cru qu'il fût si doux
de mourir.
E'S MATIliRE DE UELIGION. Ù'20
» VU , Toreille ii a point entendu , l'esprit ne sau-
» roit comprendre ce cpie Dieu réserve ù ceux qui
» l'ainient (i). » Ce n'est point comme une nier
qui ait son flux et son reflux, c'est l'Océan immense
qui déboide à la fois sur tousses rivages. « Source
» intarissable de vie et de lumière (2), ô mon Dieu,
» s'écrie un prophète , je serai rassasié quand votre
» gkîirc m'apparoîtra (3) î »
Concluons. 11 est très-certain que la philoso-
phie, loin de nous rendre heureux , est incompa-
tible avec le bonheur , parce qu'à la place de la
vérité infinie que désire notre intelligence , elle ne
lui présente que des erreurs , des incertitudes et
des doutes ; et qu'à la place du bien infini oi-i notre
cœur aspire, elle ne lui offre que des plaisirs fu-
gitifs et trompeurs , incapables de le satisfaire ; et
enfin parce qu'affranchissant l'homme de tout de-
voir, elle le constitue dans un état de désordre, et
par conséquent l'arrête dans un état de souffrance.
11 n'est pas moins certain quelaR-cligion fait dès
ici-bas le bonheur de l'homme , et le conduira , si
ses promesses ne sont pas mensongères , à un bon-
heur encore plus grand, et qui ne finira jamais.
Donc tous les hommes ont un intérêt infini de
savoir si la Religion est vraie , doivent désirer ar-
(1) Ep. I ad Cornuh. , cap. 1 i , <).
(2) Apud te est fons vitœ y et in liuniiie tuo videbimus
lumen. Ps. xxv , 10.
{3} Satiabor cùm apparuerit gloria tua, Ps. xvi, i5.
21.
024 ESSAI SUK l'indifféren(jji;
deiiimcnt qu'elle soit vraie ; et demeurer à cel
égard dans rindifFérence , c'est prouver seidement
ce qu'enseigne d aillevu's la Religion , qu'il n'est
point de folie si incompréhensible^ ni d'excès si
criminel et si monstrueux , dont l'homme ne soit
capable depuis sa chute.
Vous donc qui , égarés par de funestes doctri-
nes , cherchez encore le bonheur dans les illusions
de l'orgueil ou dans les jouissances des sens , souf-
frez que nous vous adressions ces paroles d'un des
plus beaux génies que le Christianisme ait pro-
duits : «t Où est Dieu , là est la vérité : il est au
» fond de votre cœur, mais votre cœur s'est éloigné
» de lui. Rentrez, rentrez en vous-mêmes , vous
<c y trouverez , n'en doutez pas , celui qui vous a
i> faits. Où couiez-vous à travers ces lieux après et
•>■> désolés ? Pourquoi passer et repasser sans cesse
» dans ces voies rudes et laborieuses ? Le repos
» n'est pas où vous le cherchez. Vous cherchez la
» vie heureuse ; elle n'est pas là : comment la vie
» heureuse seroit-elle là où il n'existe pas même
» de vie (i) ? «
Celui qui parle ainsi s'abusa comme vous ; comme
vous il parcourut long-temps, avec une fatigue in-
croyable , les sombres labyrinthes d'une philoso-
phie menteuse , et mangea le pain amer de l'erreur,
à la sueur de son front. Mais las d'errer tristement
loin de la vérité , loin de Dieu , il revint à lui , et
(i) Àugiist, Confess., liv. IV, cli. xii , n°^ i et 2.
BIT MATIÈRE DE RELIGIOlf. 525
goûta la paix. Imitez son exemple , et vous recueil-
lerez le même fruit. G'étoit après avou* connu les
biens de la terre et ceux du ciel , que ces mots
louchans s'épanchoient de son cœur : << Qui déve-
» loppera les replis d'une vaine et fausse sagesse?
» Qui fouillera jusqu'au fond de ses entrailles té-
» nébreuses , où se cachent tant de secrets hon-
» teux? Je ne veux pas même y porter mes re-
» gards. C'est vous , cest vous seules que je veux,
" ô justice, 6 innocence, qu'environne une pure
» et brillante lumière , et qui rassasiez complé-
» tement nos insatiables de'sirs. En vous on trouve
» un repos profond , une vie pleine d'un calme
» immense. Celui qui entre en vous entre dans la
» plènittide de la joie, et se désaltère délicieuse-
» ment à la source même du souverain bien. Hèlas î
» dans les jours de ma jeunesse , glissant sur la
» pente des plaisirs , je m'éloignai de vous ra-
» pidement, ô vérité immuable! et aussitôt, errant
» au hasard , je me devins a moi-même une région
» d'indigence et de douleur (i). Quel autre sort
» devois-je attendre? \ous nous avez faits pour
» vous , ô mon Dieu ! et notre cœur est éter-
>^ nellement agité , jusqu'à ce qu'il se repose en
» vous (2). »
(i) Auguste Confess.^ liv. Il , ch. x.
(2) 7^/fl?.,liv. I, ch.i,n" I. -
026 tSSAl SUIl LIJNDIITÉÎIEISCK
ClIATITRE X.
Importance de la Religion ^ par rapport à la
société.
On ne s attend sûrement pas que je m'arrête à
prouver la nécessité politique de la Religion. Une
vérité de fait, aussi ancienne que le monde , cesse-
t-elle d'être incontestable, parce qu'après six mille
ans de consentement unanime , il plaît à quelques
insensés d'opposer leurs paradoxes à l'expérience
des siècles , et leurs assertions au témoignage du
genre humain ? « On bâtir oit plutôt une ville dans
5j les airs , dit le sage Pkitarque, que de constituer
3) un Etat en ôtant la croyance des Dieux ( i ). «
Mais sans mettre en doute un instant la nécessité
des croyances religieuses , on peut chercher la rai-
son de cette nécessité -, et c'est ce que je me pro-
pose dans ce chapitre, où j'essaierai de montrer
que la philosophie, destructive du bonheur de
l'homme et de l'homme même , est également des-
tructive du bonheur des peuples et des peuples
mêmes; et que la Religion, qui seule conserve
(i) Contra Coloten. Plut. Oper., pag. 112S.
EN MiTlÈnE t>E RELIGION. '^27
riiomme et le conduit au Lonlicur , en l'établis-
sant dans un état conforme à sa nature , seule aussi
conserve les peuples et les conduit au bonheur ,
en les établissant dans un état conforme à la na-
ture de la société'.
Une des plus dangereuses folies de notre siècle,
est de s'imaginer que Ton constitue un Etat, ou
qu'on forme une société du jour au lendemain ,
comme on élève une manufacture. On nelaitpoint
les sociétés ; la nature et le temps les font de con-
cert ; et voilà pourquoi il est si difficile qu'elles re-
naissent lorsque l'iiommeles a détruites, la même
action qui a détruit s'opposant à l'action répeira-
trice du temps et de la nature. On veut tout créer
instantanément, tout créer d'imagination , et fon-
dre , en quelque sorte , la société d'un seul jet , d'a-
près un modèle idéal , connue on jette une statue
en bronze. L'on substitue en tout les combinaisons
arbitraires de l'esprit aux rapports nécessaires, aux
lois simples et fécondes qui s'établissent d'elles-
mêmes , quand on n'y met pas obstacle , comme
les conditions indispensables de l'existence. Lors-
qu'épris de théories chimériques , on a commencé
à renverser , on ne doutoit de rien , parce qu'on ne
savoit rien ; ensuite on croit tout savoir , parce
qu'on a beaucoup agi , beaucoup souffert , et qu'a-
près avoir disséqué des peuples tout vivans , pour
chercher dans leurs entrailles les mystères de l'or-
ganisation sociale, la science doit être complète , et
la société parfaitement connue. Dans cette con-
328 ESSAI SUR LlNDIl t"KRENCR
fiance , rieii n'arrête , rien n'embarrasse ; on cons-
titue et l'on constitue encore; on écrit sur un mor-
ceau de papier qu'on est une monarcliie, une rc'-
puljlique, en attendant qu'en lëalitë on soit quel-
que chose, qu'on soit un peuple, une nation. C'est
un problème encore indécis , de savoir combien
de temps un assemblage d'êtres humains peut sub-
sister en cet état. Ivlais il y a une loi immuable
contre laquelle rien ne prévaut. Toute société qui,
étant sortie des voies de la nature , s'obstine à n'y
point rentrer, ne se renouvelle que par la dissolu-
tion , et ne recouvre sa vii^ueur qu'en perdant tout,
et souvent jusqu'au nom même de nation. 11 faut,
ainsi que l'homme , qu'elle traverse le tombeau
pour arriver à la vie une seconde fois.
Cela est sans exception ; et il est triste de penser
que ce qu'on appelle /e^ lumières ^ c'est-à-dire le
* -mépris du bon sens , et une curiosité démesurée
de connoître pleinement ce qu'on doit croire for-
-tement , un orgueilleux désir de juger ce qu'on doit
respecter , produit infailliblement ce résultat. La
Religion et la politique embrassant les plus hauts
intérêts des hommes , ils y portent leurs passions
d'abord , et ensuite leur raison avec plus de danger ;
ccar les passions toujours mises en jeu par ce qiii
-est , et s'y arrêtant , n'opèrent jamais seules les
"gTandes révolutions ; tandis que la raison , passant
soudain dé ce qui est à ce qu'elle imagine devoir
êti*e , et ne trouvant point dans les idées l'obstacle
que les passions ti'otivent dans les choses , ruine
EN MATIÈRE DE RELIGION. 329
par sa ba^e Tordre existant , et détruit tout en de'-
joutant de tout. « L art de bouleverser les Etats ,
î> dit excellemment Pascal, est d ébranler les cou-
» tûmes établies , en sondant jusque dans leur
îî source... C'est un jeu sûr pour tout perdre (i). »
Rien ne résiste au raisonnement , et la société
moins que tout le reste. Aussi , quand tout un peu-
ple se met à disputer sur la meilleure forme de
gouvernement , on peut sûrement prédire qu'il ne
conservera pas long-temps le sien , supposé qu'il
en ait un encore.
Or , puisqu'il y a des sociétés plus ou moins heu-
reuses, des sociétés paisibles et des sociétés agitées,
des sociétés stables et des sociétés sans cesse mobiles,
il existe une cause de cette difïérence. Essavons de
la découvrir, et pour cela, posons quelques piinci-
pes simples , quelques-unes de ces solides maximes
enracinées dans les siècles , et que le sens commun
déduit d'abord de l'observation des faits dont elles
ne sont, pour ainsi dire , que l'expression abrégée.
Toute société tend à la perfection , parce que
toute société tend au bonheur ; et le bonheur, pour
la société comnle pour l'homme, n'est que la tran-
quillité de V ordre. Partout où il y a désordre, il y
a malaise, inquiétude, effort pour arriver à un état
plus parfait. La société souffrante cherche à se pla-
cer dans ses rapports naturels , et on reconiioît
qu'elle y est parvenue, au calme intérieur, à la
(i) Pensées de Pascal , cliap. xxv, n" 6.
000 ESSAI Slin L'iNDTrrÉRENCE
profonde paix dont clic jouit. Aussi l'Eciilurc , qui
propose les vérités les plus hautes sous des images
i'aniilicrcs, pour les rendre accessibles aux plus foi-
bles esprits , annonçant au peuple juif une félicité
qui combleroit pleinement ses désirs : « Chacun,
» dit-elle , s'asseyera sous sa vit^ne et sous son fi-
w guier, et personne ne troublera son repos (i). »
Le repos , résultat de l'ordre , est donc le bon-
heur des peuples , et une société où régneroit un
ordre parfait , jouiroit d'un parfait repos ; et c'est
peut-être la secrète raison de cette apparente in-
dolence que les peuples imparfaitement consti-
tués reprochent à certaines nations plus avancées
dans la véritable civilisation. Mais tôt ou tard il
vient un temps où l'énergie de ces nations pares-
seuses ^ mise à l'épreuve, apprend à leurs contemp-
tems surpris, à distinguer le noble repos de la
force , de l'avilissante langueur de l'apathie.
L'unité est l'essence de l'ordre, car l'objet de
l'ordre est d'unir; et la société même, dans sa no-
tion la plus générale , n'est que la réunion des êtres
semblables. Où il n'y a pas d'unité , il y a sépara-
tion , opposition , combat , désordre et malheui\
Pour qu'il y ait unité sociale , il faut que chaque
partie soit ordonnée par rapport au tout ; chaque
individu, par rapport à la famille ; chaque famille,
par rapport à la société particulière dont elle est
(i ) Et sedebit vir subtiis vitem siiam , et subtàs ficuni
siaun , et non erit quideterreat. Micli. , cap. iv , 4"
r^f
EN MATIÈRE DE RELIGIONS. OO l
membre; chaque société particulière, par rapport
à la grande société du genre humain; et le genre
humain lui-même , par rap[)ort à la société géné-
rale des intelligences dont Dieu est le suprême
monarque.
L'idée même de l'ordre est contradictoire, si
on ne remonte pas jusque-la. Car, point d ordre
social sans hiérarchie sociale , sans pouvoir et sans
sujets, sans le droit de commander et le devou"
d'obéir. Or, entre des êtres égaux , il n'existe natu-
rellement ni devoirs , ni droits, ni sujets, ni pou-
voir, ni par conséquent d'ordre possible ; et jamais
on ne constituera de société seulement avec des
hommes : il faut que l'homme soit d'abord en so-
ciété avec Dieu , pour pouvoir entrer en société
avec ses semblables.
Point d'ordre social encore, sans le sacrifice
des intérêts de chacun à l'intérêt de tous; or, ce
sacrifice est sans raison , c'est-à-dire , absurde a de-
mander, et impossible à obtenir , quand c'est
l'homme qui le demande à l'homme , parce qu'il
ne peut rien offrir en compensation , et que ce sa-
crifice , qui n'est autre chose que la vertu , seroit
évidemment la plus inconcevable folie , s'il n'exis-
toit une société plus excellente et plus durable où
il recevra sa récompense.
Puisqu'on ne peut pas même imaginer de société
sans un pouvoir qui gouverne et des sujets qui sont
gouvernés , le pouvoir et les sujets sont des êtres
nécessaires , et il existe entre eux des rapports
352 ESSAI 5UK L'iNDIFrÉr.EINCE
nécessaires. On nomme conslitntion l'expression
de ces rapj)orts.
La constitution est parfaite, si elle exprime par-
faitement les véritables rapports ou les rapports
naturels des sujets et du pouvoir; et la société,
sous son empire, jouit du plus haut degré de force,
de tranquillité et de bonheur. Elle sera, au con-
traire, agitée et souffrante, si la constitution ex-
prime des rapports arbitraires , ou qui ne dérivent
pas nécessairement de la nature des êtres sociaux;
car, établir des rapports arbitraires, c'est constituer
le désordre et semer les calamités.
On voit en outre qu'il n'exista jamais d'Etat
sans constitution , puisqu'cn tout Etat il existe un
pouvoir et des sujets , ou des personnes sociales
liées par des rapports vrais ou faux. Quand donc un
peuple parle de se donner une constitution, il com-
mence par supposer une absurdité, qui est qu'il n'a
point de constitution. Il ne seroit pas un peuple s'il
n'en avoit point, il ne seroit rien. Ainsi , se donner
une constitution, c'est changer dé constitution; ce
n'est pas combler un vide, c'est en créer un, qui
ne sera rempli de sitôt ; c'est déplacer l'Etat de sa
base , et opérer une complète révolution , pour le
plaisir de recommencer la société au hasard. Aussi
cette manie ne s'empare-t-elle guère des nations
qu'à leur déclin.
Il existe entre les diverses sociétés des rapports
nécessaires, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle
le droit des gens ; et les sociétés sont plus ou moins
EN MATIÈRE DE RELIGIOIN. 355
lianqiiilles , plus ou inoins heureuses, selon que
ce droit est plus ou moins conforme à l'ordre im-
muable ou à la nature des êtres dont se composcMit
les sociétés.
Enfin il existe des rapports nécessaires, publics
et privés , entre les membres d'une même société.
Les lois sont l'expression des rapports pidjlics , ou
la règle des actions publiques ; et les lois sont plus
ou moins bonnes, plus ou moins parfaites, selon
qu'elles expriment des rapports plus ou moins par-
faits, c'est-à-dire , plus ou moins naturels , ou plus
ou moins vrais.
Les actions privées, ouïes mœurs, doivent aussi,
et plus nécessairement s'il est possible, être ré-
glées par des lois qui, pénétrant jusque dans le cœur
de l'homme, établissent l'ordre dans ses pensées et
sesaffections ; car les affections et les pensées sont le
principe et le mobile de toutes les actions humaines.
Constitution, lois, mœurs , voilà donc toute la
société.
Une simple agrégation d^hommes devient une
société en se constituant, c'est-à-dire, par l'établis-
sement du pouvoir, fondement nécessaire de tout
ordre ; et, dans l'univers physique même , il n'y a
d'ordre que parce qu'il est gouverné par un pouvoir
intelligent.
Les lois du droit des gens unissent la société
naissante à toutes les autres sociétés , ou à la grande
société du genre humain, et l'ordonnent par rap-
port au tout dont elle fait partie.
534 ESSAI SITU L'fNDIFrÉREîSCE
Les lois civiles ot criminel les, eu réglant les
actions publiques, fixent les rapports publics des
membres de la société entre eux, et établissent l'or-
dre public.
Les mœurs , ou les lois morales , achèvent ce
que les autres lois ont commence, et mettent l'or-
cfre dans les actions les plus secrètes et les plus
indépendantes de la justice humaine , en réglant
tout dans l'homme , jusqu'à ses pensées et ses
désirs»
L'Etat est bien ordonné et la société heureuse,
quraid la constitution, les lois, les mœurs, con-
courant avec un parfait accord au même but, sont
l'expression exacte des rapports naturels ou néces-
saires des êtres sociaux.
J'appelle vérités sociales ces rapports vrais ou
uécessaires. Plus donc il y a de vérité dans la cons-
titution , les lois et les mœurs d'un peuple , plus le
bonheur dont jouit ce peuple est grand : et le bon-
heur , ouïe bien social , n'est que la vérité réalisée
par la constitution , les mœurs et les lois. Ainsi les
peuples, comme les individus, ne sont heureux
que par la connoissance et l'amour de la vérité , qui
est Tordre ou le bien par excellence , et par la pra-
tique des devoirs, qui forment une portion de cette
vérité.
Examinons maintenant riiifluence de la philo-
sophie sur la société , sous le triple rapport de la
constitution , des lois et des mœurs ; et , pour ar-
rivex à un résultat indépendant de toute théorie
EN MATIEUE de religion. ÔOvl
(j[iic l'on pourroit contester , bornons-nous à des
considérations applicables à toutes les formes de
Gouvernement.
Partout ou il existe des bommes , la nature forme
des sociétés , et 1 état de société n'est pas moins
naturel a l'bomme que l'existence , puisqu'il ne se
conserve et ne se perpétue que dans l'état de société.
Cela se prouve par le fait , et cela se prouve encore ,
si je puis le dire, pbysiquement, par le long be-
soin qu'a l'enfant de secours étrangers , avant d'être
capable de pourvoir à sa propre conservation.
Ainsi la société, dont la famille est le germe,
naît et se développe comme l'bomme même, et
souvent malgré Tbomme , dont l'action imprudente
contrariant la nature , sous le bautain prétexte de
la perfectionner ou de la réformer , retarde ou
arrête les progrès de la société croissante , et en
altère la constitution, comme les erreurs d'une
fausse science, ou les passions, altèrent celle des
individus.
Cependant, malgré des désordres partiels,
l'bomme subsiste , tant qu'il respecte les lois fon-
damentales de son être ; et la société aussi sub-
siste , malgré des désordres quelquefois très-graves,
tant que la loi fondamentale de toute société de-
meure intacte.
Cette loi est la loi du pouvoir , loi sacrée , loi di-
vine , et que l'homme est si loin d'avoir inventée ,
qu'd ne peut même la comprendre; si la Religion
ne la lui explique.
ÔôG ESSAI SUR L IIN DIFFÉRENCE
C'est ce qui paioîtbion clairement , lorsqu'apics
avoir exclus Dieu et s elie mis à sa place, il lente de
constituer la société avec sa raison seule , avec cette
raison qui de soi ne sait que douter et détruire.
La philosophie part de ce principe , que natu-
rellement chaque honnne est maître absolu ou sou-
verain de lui-même , qu'il ne doit rien à personne ,
et que personne ne lui doit rien. Cela posé , il ai'alju
qu'elle donnât pour hase au pouvoir , ou la force ,
ou un pacte 1 ihre.
Rousseau prouve fort hien qu'aucun droit , au-
cun devoir ne peut résulter de la force, et qu'ainsi
elle diffère essentiellement de l'autorité (i). La force
est la puissance de contraindre , l'autorité est le
droit d'ordoimer. Du droit d'ordonner résulte le
devoir d'ohéir ; de la puissance de contraindre ré-
suhe la nécessité de céder. Il y a l'infmi entre ces
deux notions. Pour les confondre , il faut boulever-
ser le langage même , il faut dire que le vent qui
déracine un chêne exerce un droit , et que le chêne
en tombant remplit un devoir.
La force , puissance physique , maintient l'or-
dre dans le monde physique, parce qu'elle agil
toujours selon certaines lois immuables et sa-
gement ordonnées par une intelligence infinie. La
force met le désordre dans le monde moral , parce
qu'entre les mains d'agens libres et imparfaits , elle
ne sert souvent qu'à réaliser des volontés impar-
(i) Contrat social , liv. I.
EN MATIERE DE RELIGION. 337
feites 011 déréglées. De plus , faire de la force la base
de l'ordre social , c'est supposer que l'homme est
un être purement matériel , c'est le ravaler au-des-
sous des animaux , qui connoissent une autre loi
que la force , puisqu'ils y résistent en obéissant à
l'instinct. Et cependant on verra qu'en dernière
analyse la philosophie n'a pu découvrir d'autre
fondement de la société , ni donner d'autre notion
du pouvoir.
Elle nous parle , avec une étonnante confiance ,
d'un pacte primitif, par lequel, pour l'intérêt de
chacun, tous déposent à certaines conditions leur
souveraineté , ou l'exercice de leur souveraineté ,
entre les mains d'un seul ou de plusieurs ;
et ce pacte , si on veut l'en croire , est la vérita-
ble base de l'ordre social. Or , s'il fut jamais une
doctrine absurde , funeste , dégradante , c'est
celle-là.
Et d'abord on ne vit jamais de société commen-
cer par un semblable pacte , et la raison en est fort
simple ; c'est qu'il suppose au moins un commen-
cement de société , ou la réunion d'un certain nom-
bre d'hommes ayant un langage commun, une
habitation commune , et des relations habituelles ;
choses impossibles s'il n'existoit quelque ordre
parmi eux , et par conséquent des lois , et par con-
séquent un pouvoir chargé de leur exécution. Ou,
d'ailleurs, ces hommes, qu'on rassemble d'un trait
de plume pour délibérer sur des intérêts communs,
prendroient-ils les notions de Gouvernement, s'i^s
1. 22
r).*>8 KSSAT SLR L'iNDIFrÉnKNCfî
n'ca avoieiiteu aucun jusque-là V Ils nVUibliroient
pas seulement la société, ilsrinventeroient. Etrange?
idée, de faire sortir Tordre social d'une délil)éra-
tion , non pas de sauvages, car les" sauvages sonf-
unis par des liens sociaux , mais d^étres humains
ra niasses au hasard dans les hois , où, nécessaire-^
ment occupés des seuls' besoins physiques , ils se
novuTisseient à grand'peine de quelques glands dé-
robés à l'avidité des animaux!
Que si l'on dit que ce pacte , explicite ou non ,
existe de droit , on suppose la question* même', eV
de plus, on dit une absurdité; car Fexpresse vo-
lonté des contractans est de l'essence de tout pacte ;
autrement , qui en régleroit les conditions ?
Tout pacte implique encore essentiel lenîentri-*
dée- d'une sanction qui le rende obligataire! Où
trouvera-t-on cette sanction , fondement nécessaire
de l'obligation morale , et sans laquelle il n'existe
pas de vrai contrat? Le concours des volontés,
qu'on fait tant valoir , n'est ici d^aucuii secours. I^a-
volonté de l'homme n'est pas obligatoire pour lui-
même , comment seroit-elle obligatoire pou^ aftfî
tnui? Celui qui cède sa souveraineté , ou l'exercice^
de sa souveraineté, au fond ne cède donc rieà',
puisqu'il peut, et Rousseau l'avoue, reprendre^,
dès qu il voudra-, ce qu'd a cédé. Celui qui' re^ôi¥
la souveraineté ne reçoit rien qu'une faculté tetii-"
poraire, une puissance physique de régir, qu'on^
peut lui ÔLer à chaque instant, et il n'est tenu d*au^
cune coudition , }>uisqu'il ne sauroit être obligé^
EN MAiiEUi; DU iVliLlCilON. oSg
ni par la volonté trautrui, ni par la sienne même.
Je ne vois donc résulter du prétendu contrat so-
cial, aucun devoir, ni aucun droit, ni par consé-
quent aucune autorité véritable. Je ne vois qu'un
déplacement de la force , qui reste , en dernier res-
sort , seul arbitre de la société. Si le peuple a plus
de force , iî renversera le souverain , dès qu'il en
aura la volonté; et les partisans de la souveraineté
du peuple lui accordent tous ce droit, qu'ils né
sauroieht lui refuser dans leurs principes. Si la
force, au contraire, est du côté du souverain, il
agi^ravera les liens du peuple au gré de ses caprices
oU de ses craintes , comme on serre la chaîne d'un
animal féroce , de peur d'en être dévoré.
Au lieu de la tranquillité de l'ordre, le pacte
qu'on suppose n'établit donc qu'un conflit de vo-
lontés arbitraires, et, en détruisant la notion du
droit et du devoir , ou le principe de l'obéissance ,
il constitue en état de guerre le pouvoir et les su-
jets. Quand la force du souverain prévaut , on a
le despotisme ; quand la force du peuple l'emporte,
on a ranarcliie : et il faut qu'une des deux prévale
tôt ou tard. Toute lutte dont le pouvoir est robjcl
est trop violente pour durer long-temps; et pen-
dant qu'elle duré , l'Etat est en proie à tous les
maux qui peuvent accabler un peuple. C'est ce qui
rend le despotisme préférable de beaucoup à l'anar-
chie ; car l'anarchie n'est que le choc de tous les
pouvoirs particuliers, dont chacun cherche à pré-
valoir; et jusqu'à ce qu'un prévale, le désordre est
22.
54o liS5Al SLfl L IJNDIFFÉRENCE
au comble, et l'iuiique loi est la destruction. Dans
ce combat terrible de chacun contre tous, tous
périroient s'ils n'étoient vaincus.
La souveraineté dont l'homme peut jouir, avant
l'établissement de la société, n'étant relative; qu'à
lui-même , consiste à ne dépendre que de sa vo-
lonté ; et comme la volonté est naturellement ina-
liénable , la souveraineté l'est aussi. On ne peut
pas plus vouloir par la volonté d'un autre , que
penser par son esprit, et agir par ses organes.
Chacun, sous ce rapport, reste donc, après le
contrat social, tel qu'il étoit auparavant, c'est-à-
dire , souverain de lui-même , ou indépendant de
toute autre volonté que la sienne ; et céder le pou-
voir, ce n'est pas céder sa volonté, ou cesser d'être
soi, ce qui est impossible, mais uniquement mettre
sa force à la disposition d'autrui. Le dépositaire du
pouvoir n'est donc que le dépositaire de la force;
et toutes les volontés conservant leur indépendance
originaire, au lieu du droit d'ordonner, qui s'exerce
sur les volontés mêmes , il n'a que la puissance de
contraindre, que le peuple, s'il est le plus fort,
peut lui retirer quand il voudra.
Sous l'empire du contrat social, il n'existe donc
dans la société d'autres droits, d'autres devoirs que
la volonté du plus fort. L'on n'attribue au peuple
le pouvoir souverain , que parce qu'il possède la
plus grande force physique ; et cette force est si
bien l'unique droit, que le peuple y dit Jurieu, n'a
pas besoin de raison pour valider ses actes ^ ou.
EN MA.TIÈIIE DE RELIGION. 5/^1
comme s'exprime Rousseau, que la volonté f^cné-
rale (ou la volonté du peuple) est toujours droite [i)-
Ainsi les idées de pouvoir , de droit, d'ordre et de
justice, viennent se confondre et se perdre dans
l'idée de la force, loi générale et unique raison de
la société.
. Observez en outre que tout ce qu'on dit du peu-
ple se doit dire pareillement de toute portion du
peuple , ou de chaque individu ; car la volonté et
la force générale ne sont que la collection de toutes
les volontés et de toutes les forces individuelles ;
et il scroit contradictoire que la volonté et la force
du peuple fussent la seule règle et la seule mesure
de ses droits, si les droits de chaque individu n'a-
voient également sa volonté pour seule règle et sa
force pour seule mesure.
Aussi les partisans du système que j'examine
partent-ils de ce principe pour établir leur pacte
social. Ils exigent l'adhésion formelle de toutes les
volontés particulières, adhésion qui, n'obligeant
d'ailleurs que pendant qu'il plaît à la volonté, la
laisse dans sa primitive indépendance , et ne cons-
titue aucun ordre qu'elle ne soit toujours libre de
renverser, par cela seul qu'elle le veut.
Mais la volonté ne se déterminant qu'en vue d'un
motif, il en a fallu trouver un qui portât toutes
les volontés sans exception à adhérer au pacte so-
cial ; et comme l'idée même de devoir est incom-
(i) Contrat social , liv. II , cliap. m.
542 EssAr SUR l'indifférence
patible avec le système , il ne reste que lamour
de soi , ou l'intérêt particulier } et c'est en effet
sur cette Ijase que la philosophie s'efforce de fon-
der la société. Rousseau, qui adopte cette doctrine,
est d'autant plus inconséquent , qu'il pose ailleurs
des maximes contraires. Si , comme il l'avance ,
« ce que les intérêts particuliers ont de commun
» est si peu de chose , qu'il ne balancera jamais ce
» qu'ils ont d'opposé (i) » , il est clair que la so-
ciété n'a jamais pu être établie, et ne sauroit se
maintenir par le concours unanime des yplontés
particulières , ou par l'accord des intérêts particu-
liers ; et le système qui exige cet accord impos-
sible est contraire a la nature de l'homme , puisque
riiomme, de l'aveu de Rousseau , « est sociable
jj par sa nature , ou du moins fait pour le de-
M venir (2). »
Et remarquez que , de même qu'en excluant
Dieu de la raison de l'homme on détruit toute
vérité, jtoute loi morale , tout devoir , toute yer,tu,
pour ne laisj^er subsister que l'amour exclusif de
soi, ou l'intérêt personnel ; ei^ excluant Pieu de
1^ société , on détruit toute vérité sociale , tout
pouvoir. , tout devoi:^ > toute vertu , pour établir à
la place l'intérêt particulier , devenu le seul prin-
cipe d'ordre dans la société comme dans l'individu.
Quand ces opinions funestes viennent à se r^
(i) Emile, toni. III, pag. 199, «o/e.
h) Ibid., pag. Il 3.
EN MATIÈRE D£ IIEUGIOIN. ^^î>
paiidie claiis uii peuple , quand on a peisuadé aux
hommes que chacun ne doit rien qu'à soi , que
rinteiét porsoimel est l'unique rc^le de la volonté,
qu'on pevit lc«i;itiinenient tou^tce qu'on peut impu-
nément; lorsqu'eji un mot, l'autorité n'est plus
que la force , l'ordre social que la force , la moitié
que la force , chacun essaie la sienne , et travaille
à l'accroître eii s'assujettissant celle des autres , et
rindépendance produit une tendance universelle à
la dan5ïÀnaJ;ion. La société *e transforme en une
vaste ai'ène où tous les intérêts s'attaquent , se
comhatte^t avec fureur , tantôt corps à, corps , tan-
tôt en masse , selon les convenances des passions.
Au milieu de ce désordre , TEtat ne subsiste quel-
que temps que parce qu'un ccrtaiiM nombre d'inté-
rêts particuliers se liguent avec l'intérêt f>articu-
lie^r du pouvoir , et oppriment tout le reste ; et
Rou5sea,u avoit le sentiment de cette vérité , lors-
qu'examinant les institi^ions des peuples anciens ,
il ^ demande : Qu^i! ig, liberté iie se /nain tient
qu'à l'appui de la sen^itude F el sa fait , -en un seul
mot , cette réponse .terrible : Peut-être (i).
Ce qu'il appelle liberté n'^st que l'absence du
pouvoir ^néral de la société , ou le règne plus ou
Ifnpin^ libre tle tous les jjouvoiis p^uticuliers. 11 est
visible que , dans ce cas , chaque pouvoir particu-
lier doit ayoir ses sujets qu'il gouverne par ses vo-
lontés pa^'tipulières , c'est-à-dire ^ des esclaves ; car
(i) Contrat social , liv. IIÏ , cbap. xv.
544 ESSAI 5UU l/lNDIFFKUEWCF
ressencc de l'esclavage consiste dans J 'assujettisse-
ment à la volonté de l'homme ; et quiconque obéit
à l'homme seul est esclave, cet homme fut-il lui-
même. Il on est ainsi des nations , et la théorie de
la souveraineté du peuple n'est que la théorie de
sa servitude. C'est ce qui rendoit , sous un autre
rapport , l'esclavage nécessaire dans les Gouverne-
mens anciens , et spécialement dans les républi-
ques. Il servoit à tranquilliser l'orgueil des citoyens ,
et à les maintenir dans la dépendance , en les abu-
sant sur leur véritable condition : ils s'imaginoient
être libres , en voyant au-dessous d'eux une ser-
vitude plus profonde.
Il n'est point de calamités qui ne sortent d'une
doctrine qui place les êtres sociaux dans des rap-
ports tels qu'on n'en sauroit concevoir de plus ar-
bitraires , et abandonne la société à la merci du
plus fort, comme ces animaux infirmes qu'on égare
dans les bois, lorsqu'on n'en peut plus tirer de
service. Le pouvoir n'étant lié par aucune loi obli-
gatoire , libre de tout devoir parce qu'il est dénué
de tout droit , n'a que sa volonté ou son intérêt
pour règle; et tout intérêt borné ici-bas, n'étant
qu'un intérêt d'orgueil ou de volupté , le peuple ,
vil instrument de l'ambition ou des plaisirs de son
maître , se verra réduit à l'alternative , ou de nour-
rir de ses sueurs le luxe d'un prince efféminé , ou
d'engraisser de son sang la gloire d'un monstre.
Mais les peuples ont aussi leur volonté , leur
intérêt , leur orgueil , plus terrible que celui d'au-
EN MATIÈRE DE RELIGION. 345
Clin tyran. De la ime haine secrète contre le pou-
voir qui les gène et les humilie , haine (£ui s'étend
du pouvoir à tous les agens du pouvoir, à toutes
les institutions, à toutes les lois , à toutes les dis-
tinctions sociales ; et si on leur laisse un moment
sentir leur force , ils en abuseront pour tout dé-
truire , et courront à l'anarchie en croyant marcher
à la liberté.
Ainsi le principe désastreux que tout pouvoir
vient du peuple, conduit infailliblement les peu-
ples, ou à la privation de Gouvernement , ou à un
Gouvernement oppressif. La même doctrine qui
détrône Dieu , détrône les rois , détrône l'homme
même , en le ravalant au-dessous des brutes ; et
dès que la ^-aison se charge de gouverner seule le
monde , l'intérêt particulier , source éternelle de
haine, devient le seul lien social. De même que
l'autorité n'est plus que la force , l'obéissance n'est
plus que lafoiblesse, car l'intérêt de l'orgueil n'est
jamais d'obéir. Le désir inné de la domination ,
comprimé par la violence , réagit et pousse inces-
samment les sujets à la révolte. Le pouvoir errant
dans la société , les troubles succèdent aux trou-
bles, et les révolutions aux révolutions.
La démocratie la plus effrénée , qui n'est que
l'absence de tout ordre et de toute loi, ou le Gou-
vernement des passions , au lieu de les satisfaire ,
les irrite; et le peuple , toujours convoitant , tou-
jours détruisant , tourmenté de vagues désirs et de
craintes vagues, se fatigue ?i creuser sa tombe, et
546 ESSAI suji l'undiiijîaence
cherche avec aiixiélé le fond du desordre , dan;*
l'espoir d'y trouver le repos. La seule onihre de 1 aur
torite l'cfFraie; toute mégalité , toute distinction
quelconque excite sa défiance et hlcsse so^i orfi;ueil.
Honorant de sa haine tout ce qui s'élève a,u-djes3us
de lui , tous les genres de supériorité sans excep-
ùf^u. , il punit inexorahlement les services qu'on
eut le généreux courage de lui rendra , i,l punit
les richesses, les talens, le génie, la gloire^ la
vertu ^méine ; et Aristide est hanni de la cité qu'il
raviva , parce que les Athéniens s'ennuient de l'en-
tendre appeler ie Juste.
Comment oçcrt-on vanter une doctrine déjà tant
de fois éprouvée , et dont jamais il ne sortit que
des .calamités Cjt des forfaits? \o}:ez cette Gréqe
si pojie , si sage ^ supposé que la philosophie soit
la sagesse , voyez-la telle que nous la montrent ses
propres historiens. On n'y pari oit que d'indépen-
dance , et ses villes , ses campagnes regorgeoient
d'esclaves ; on encjiaînoit des nations entières à 1a
_Sit^tue de la Liherté. Mais ce n'étoit pas assez 4e
vendre rhomme , d.e l'échanger contre de vils ani-
maux ; les plus vertueux des Grecs l'égorgeoient
pour hahituer la jeujiesse à verser le sai^g , et le
dégradoient pour donner des leçons de niorale à
l'enfance.
Ohtiendront-ils du moins ce qu'ils recherchent
avec tant d'ardeur , jces harhares propriétaires de
troupeaux d'êtres hujnains? Us se disoient , ils se
croy oient lihres, et, dans l'inconstance perpétuelle
EN MATIÈRE DE RELIGION. 547
de leurs institutions arbitraires , ils ne faisoient
que changer de joug, et trayerser eu tous seiis la
tyrannie , tantôt asservis à un seul, tantôt , etplu^
durement, asservis à une multitude jalouse , inso-
lejite et capricieuse.
L'instructive histoire de cette natioia célèbre
n'est guère que l'histoire du crime et di^ malheur.
Une haine furieuse soiJevoit les Etat^ contre les
Etats, et aux guerres extériemY3s ^e joiguoie^it les
guerres intestines. Des séditions ^ jde^ complot^ ,
des proscriptions^ des ma^si^ci^es, voilà le ^ujet
uniforme des re'cits des hi^tor^e^iis. On ne citeroit
pas une ville qui ne Jfût diyisee en jplusievirs fac-
tions^ d'autant plus animées et pl,\is iffiplacables
que, dans une population peu noniilir/^'^G, les Iwi-
nes publiques deyenoient .des haines pe:rsonnelles.
Chaque parti triomphant Xo\^ à tour, le plus foibie
ayoit à porte^' la peine, et dje sa 4éfi^ite présen,tç ,
et de ses ^nciens, triomphes ; et 1 .exil , toujours tic-
|Co,ijnpagné de Ja confiscation des l^iens , étoi^ J^a
pju^ tlouce c(j)ji^di^tio;3. que pu$sei;it a}J.epidre les yain-
cu^. I)^e }}^ de^ ,cyL'|iay.tés qui nous étonneujt , et des
hi]ibi,tudes,atioçes qifc Içs ^dgisl^teur^ combattirent
pjaf;(|es I^al^jfi^de^iinfô^e^. On pn.é^it venu j,h^-
qu'à cet exc<;s d'indigence morale , qu'on ne trau-
yoit que le yice ji oppose^' ay ç^uiijic.v .a ,
Cependant la raison s'épuisoit à combiner dos
formes de Gouvernement, à compliquer les res-
sorts delà machine politique, espérAull que For-
dre naîtroit d'une iuste balance des forcés. Dan?
jusie uaJance aes îorjce.'
us
34.8 ESSAI siii{ l'indifférence
ces oalci^s, plus vains encore qu'ijij^enieux , ou
n'oublioit que les passions , et l'on cherchoit pé-
niblement dans la multiplicité des contre-poids^
ou dans la division du pouvoir , une double ga-
rantie contre l'anarchie et le despotisme; mais ce
pouvoir divisé, ou ces divers pouvoirs , s attaquant
bientôt, désoloient l'Etat par leurs querelles inter-
minables. Tant de précautions n'aboutissoient qu'à
prolonger une lutte funeste , et qu'à acheter plus
cheruneplus dure oppression. On avoit également
la tyrannie , et Ton avoit de plus ses vengeances.
Rome fut d'abord gouvernée par des rois , et ce
fut la cause de sa durée. Sous leur autorité paci-
fique , la Religion , les mœurs , les lois , eurent le
temps de prendre racine. On ne peut guère douter
que cette époque n'ait été heureuse , car l'histoire
n'en a conservé qu'une mémoire obscure et fort
incertaine. Brutus , ajoute Tacite , institua le con-
sulat et la liberté ( i ) ? c'est-à-dire , qu'on rap-
procha le pouvoir du peuple, et depuis il tendit
toujours à descendre (*). Les grands s'efforçoient
en vain de le retenir ; leur résistance n'avoit d'autre
effet que de donner plus d'éclat aux victoires que
remportoit sur eux la multitude. Elle n'aspiroità
(i)? Urbem Romam a principio reges habuert. Liber
tatem et consulatum Z. Brutus institidt. Annal., lib. I,
n° I.
(*) cf Tant qu'il resta quelques privilèges aux patri-
» ciens, les plébéiens les leur ôtèrent. >^ Esprit des Lois,
IIt. XI, ch. XVI.
EN MATIERF, DE RELIGION. 5^9
rien moins qu a réaliser le système de 1 e«i;alité aL-
soIiKî, qui n'est an fond qu'un système de des-
truction absolue ; car , après avoir détruit la société
en détruisant les distinctions sociales, les passions,
jalouses des distinctions naturelles que la mort
seule efface , détruiroient l'homme même , et fini-
roientpar établir sur un sol désert, dans le silence
des tombeaux, la lugubre égalité du néant. Très-
heureusement pour Rome , les circonstances vin-
rent à son secours. Les nations circonvoisines la
sauvèrent en l'attaquant. Elles la forcèrent de son-
ger avant tout à son existence, et de s'emparer de
leur territoire. On y envoya des colonies, ce qui
eut deux grandes utilités : de réduire le nombre
des prolétaires, et de montrer un but extériem- à
l'ambition. Si l'orgueil des Romains ne s'étoit pas,
à l'origine , tourné vers la conquête , ce peuple se
seroit en peu de temps exterminé lui-même. La
guerre seule suspendoit les dissensions intestines,
et la passion du pouvoir cherchant et trouvant au
dehors toujours de nouvelles jouissances, Rome
subsista pendant que la terre lui fournit des na-
tions à conquérir. Mais l'univers une fois vaincu,
chaque Romain prétendit régner sur l'univers, et
d'affreuses commotions ébranlèrent l'empire jus-
que dans ses fondemens. Il s'étoit défendu contre
tous les peuples , il ne put se défendre contre lui-
même , contre Stt constitution , contre la doctrine
qui en étoit la base ; et c'est alors que se dévoilè-
rent pleinement , poiu- l'éternelle instruction de la
55o ï:ssai sbu L*iiNDirFÉREiNCn
soàiëté , les effroyables secrets de la sbuvei^aincte
deriionimc. Je né sais qvielle haine furieuse, sot-
taiit iinpetnetisbm'(^nt des profondeùi's du cœur
huniaiii , et eïltràîilalit aveé c41e tous les crirri'es,
5e déborda sur c6it6 nation , condamnée paf le ciel
à se punir elle-même. Comme ces ci^iminels qu'on
éx:écutc sur lé lieu db leur délit , ses armées , con-
duites par la' maiiV dfe Dieu , alloientaù loin subir
leur jugement dans les contrées qti'ellés dévastè-
rent ; et il n'y eut pas un coin de l'empire où la
Providence lie fôi^çât ces farouclies adorateurs de
la liberté de laisser des monceaux d^osseVriens ,
comme des môiiumens dé la sagesse et dé la féli-
cité du peuple-roi.
Mais ce n'étoit pas seulement stii' le champ de
bataille et dans la fureur du combat que les ci-
toyens tomhoieiit sôtik le glaive" dés citoyens : dés
listes sanglantes , appendues aux portés du séiiat,
aux murs dé^ temples , annonçoient chaque jour
àdes milliers de Romains, que le vainqueur leur
ordbnnoit dé mourir. Oh vit même, a cette époque
épouvantable'^ les' chefs des factions se céder mu-
tuellement la vie d'un ami, d'un pcàreht, d'un frère,
et spéculer sur les proscriptions. La soif de l'or se
joignant à la soif du pouvoir, on vêndoit le meurtrie,
on trafiquoit de la mort. Enfin l'empire ,y^z^;^we
de discordes (i) , vint se reposer dans le sein du
despotisme militaire , et quelques monstres devo-
ir) Ciinctn dîscordîis civUihus fessa, suh nominep rin-
rèrcnt tranquillement ce peuple qui avoit dévoré
le monde. /
De nouveaux principes sMtablisseht aVèc une*
nouvelle Religion, cpii sauve la société éli manifes-
tant les vrais rapports de Thommeavec son auteur,
et des hommes entré eux. Lcsmots tutélairesde droit
et de devoir acquièrent un sens ; Fautorité remplacé'
la force, et le règne de Dieu , qui est l'ordre pdr
excellence, succède au règne de Tliomme, ou au dé-
sordre absolu. Sous l'infliience de cette Reliiiion
sublime, le genre humain savançoit à grands pas
vêts le bonheur, eh s'avançant vers la perfection,
quand tout a coUp les doctrines païennes sut' ll^
pouvoir repâroisscut dans la société. Le spectre en-
sanglanté d*e là souvet^aîneté du peuple, évoqué pài*^
la Réforme , sort du tombeiiu où le Christianisme
IWoit relégué. Aussitôt Tesprit d'indépendance
soulève les passions contre l'autorité ; des guerres^
atroces désolent l'Europe, et la discordé, avec ses'
animosités implacableis, péilètre' jusque dans le'
sein des familles. Luther et s6h disciples justifient
la rébellion, l'autorisent, l'excitent par leurs écrits
et pat* leurs prédications séditieuses. Je ne sais quoi
de violent se rèïnuCaU fond des cœur^, et le fana-
tisme de la liberté religieuse' eiifeAte Ib fanatisme
de la liberté politique. L'Allemagne, la France,
les Pays-Bas, rAngleterl'è, l'Ecosse, en proie aux
fureurs d'une multitude enivrée de doctrines
cipis (Augùstus') imperiiim acccpit . Tacili Annal., Ijb. 1»
552 ESSAI SUK l'indifférence
anti-sociales , se couvrent de ruines , et nagent dans
le sang. Les peuples réclamant, pour la première
fois depuis quinze siècles, ce qu'ils apj)ellcnt leurs
di'oits , c'est-à-dire , le pouvoir , éternel objet d(;s
désirs effrénés de l'orgueil, citent avec fierté à leur
tribunal les princes qui ne sont plus que leurs
mandataires, et s'efforcent de fonder la démocratie
sur les débris de l'ordre existant. Les trônes chan-
cellent, quelques-uns s'écroulent. Le génie de Wi-
clef agite une seconde fois l'Angleterre, destinée
par la Providence à servir d'exemple aux autres na-
tions. La Religion se retire , et abandonne ce peu-
ple aux opinions qui l'ont séduit : le voilà souverain
de lui-même. L'ordre aussitôt s'évanouit avec la
paix, et tous les fléaux ensemble inondent cette
terre proscrite. Constitution , lois , justice , huma-
nité, tout disparoît ; il ne reste que la force et les
passions. La hache des nweleurs , se promenant d'un
bout du royaume à l'autre, aplanit toutes les hau-
teurs sociales , et la royauté elle-même périt sur
l'échafaud avec le plus infortuné des Stuart.
Ainsi les mêmes erreurs eurent , dans tous les
temps, les mêmes effets, et tout à l'heure on en verra
une nouvelle preuve bien mémorable. Dès qu'on
dit à l'homme : Ta raison est la source de la vérité ,
et ta volonté la source du pouvoir; la vérité n'est
plus que ce qui flatte les penchans , le pouvoir n'est
plus que la force, qui, dirigée par l'intérêt particu-
lier ou par les passions , porte le désordre et la mort
dans les derniers élémens de la société; et ses
EN MATIERE DE RELIGION. 353
membres, avec des droits égaux et des intérêts con-
traires , se détriiiroient jusqu'au dernier, si , doués
de forces inégales , le plus fort n asservissoit le plus
foible à ses volontés , devenues runi([ue loi , l'uni-
que droit, l'unique justice. Tel est le résultat né-
cessaire de l'absurde contrat social rêvé par la phi-
losophie , et qui n'est en réalité qu'une sacrilège
déclaration de guerre contre la société et contre
Dieu. Le raisonnement et les faits le démontrent de
concert, et quiconque sait voir et réfléchir , reco^-
noîtra qu'en abolissant, avec la notion de l'autorité,
tous les principes conservateurs de l'ordre, de la
paix , du bonheur et de la liberté des peuples, les
doctrines d'indépendance , charte sanglante de la
discorde et de l'oppression , n'ont jamais produit ni
pu produire , sous toiites les formes de Gouverne-
ment, depuis l'absolu despotisme jusqu'à la démo-
cratie absolue , que des tyrans et des esclaves , des
révolutions et des forfaits.
Ce n'est pas tout. Quand les rapports sociaux qui
unissent les hommes dans une même société ont
été détruits ou altérés, les rapports qui unissent les
peuples dans la grande société du genre humain se
détruisent ou s'altèrent pareillement. On ne con-
noît plus d'autre droit des gens que l'intérêt parti-
culier de chaque nation, ni d'autre droit de la
guerre que la force. La haine des autres, fruit de
l'amour exclusif de soi, anime les peuples comme
les individus, et les rend durs, jaloux, destruc-
teurs. Cette passion barbare, odieuse modification
k
3i>4 ESSAI SUR LllNDltFÉllL.NCf.
de l'orgueil , forme surtout le caractère des uations»
ouïe principe alLéc de la souveraineté de l'iiomme
est pid)li(piemeut consacre par des institutions po-
pulaires. Cela est si vrai, que Rousseau regarde le
Christianisme connue peu propre à former des ci-
toyens , à cause qu'il inspire un esprit de douceur,
et détache des choses de la terre (i) , c'est-îi-dire ,
parce c[u'il substitue l'amour universel des hommes
à ce farouche patriotisme, si fatal à l'humanité,
passion violente et impitoyable, qui ne fait pas que
les citoyens s'entr'aiment , mais qui fait que l'on
liait tout ce qui n'est pas concitoyen. Jean-Jacques
au reste est très-conséquent. 11 a bien vu qu'on ne
sauroit fonder de Gouvernement sur l'intérêt parti-
culier, sans faire de la haine le ressort de ce Gou-
vernement ; et il avoit d'ailleurs l'exemple des ré-
publiques de l'antiquité. La seule chose qui pour-
roit surprendre , si l'on connoissoit moins l'orgueil
philosophique, c'est qu'averti par la conséquence,
Rousseau n'ait pas reculé d'horreur devant le prin-
cipe; car, lorsqu'on vient à se représenter les af-
freux effets des haines nationales chez les anciens,
l'âme consternée cherche de tous côtés un refuge
contre ces souvenirs effroyables. On se demande
avec épouvante comment l'homme a pu suiïire au
sentiment de tant de maux , et trouver la pensée de
tant de crimes.
Ennemis nés les uns des autres , les peuples , ja-
(0 Contrat social, liv. IV, chap. >iii.
EN MATIÈRE DE RELIGION. Oîy5
mais on paix , ne jouissoient que de courtes trêves,
dont rien ne garanti ssoit l'observation que l'in-
térêt de les garder ou l'impuissance de les rompre.
Il n'existoit entre eux aucun lien de justice, et Ja
force n'avoit pour règle qu'un horrible droit d'ex-
termination. Voilà la véritable raison de ces efforts
inouïs, de ces prodigieuses résistances qui nous
étonnent. On combattoit pour les biens, pour la
liberté , pour la vie; car tout appartenoit au vain-
queur (*). Et veut-on voir comment la philosophie
protégeoit alors l'humanité ? « Les Grecs , dit
» Platon , ne détruiront point les Grecs ; ils ne les
3> réduiront point en esclavage , ils ne ravageront
» point leurs campagnes , ils ne brûleront point
» leurs maisons ; mais ils feront tout cela aux Bar-
» bares (i). »
La politique des Romains, sans justice comme
sans pitié, fut plus funeste au monde que leurs
armes. Qui ne connoît le mot de l'austère Ca-
ton (**) , aux yeux de qui tout acte utile aux in-
(*) « Une cité sans puissance couroît tle plus grands
» périls. lia conquête lui faisoit perdre , non-seulement
» la puissance exécutrice et la législative, comme au-
» jourtl'hui , mais encore tout ce qu'il y a de propriétés
i> parmi les hommes, liberté civile, biens , femmes, en-
» fans, temples et sépultures même. » Esprit des Lois ,
liv. IX, chap. I.
(i) De Repub., lih. V.
(**) Caton ne donnoit, dans le sénat, gon avis sur au-
cune affaire, sans ajouter : Delenda est Carihago»
33.
Si)6 Kssvi sut; i/undifféiience
Icjcts de TE la t ctoit licite? On auroit pu dire lu
foi romaine y à plus juste titre que la foi punique )
buA Pioine étoit habile à éluder ses sermons, ou
hardie à les violer. La ruine de Cartha^e en est la
preuve, comme le sac des villes d'Epire, par Paul-
Emile, est vui monimient de la douceur et de l'c-
quité du sénat, dont ce consul exécutoit les ordres.
Remarquez que ces deux traits sont des beaux temps
de la république , et que son histoire en offre de
semblables , ou de plus affreux , presque à toutes
les pages. L'humanité étoit un sentiment si étranger
à ce peuple, que le mot même qui l'exprime manque
dans sa langue (*).
La Religion seule , adoucissant les cœurs , ou
effrayant les consciences , mettoit quelques bornes
aux fureurs et aux dévastations de la guerre , et
défendoit, contre les passions et les doctrines d'or-
iiue»! et de haine , une foible tradition de miséri--
corde. Quand le vaincu n'avoit plus d'espoir, elle
lui ouVroit ses temples, et le meurtre quelquefois
s'arrétoit au pied des autels.
On trouveroit, sans beaucoup chercher, dans les
temps modernes, assez d'exemples qui confirme-
roient ces observations. 11 existe en Europe un pays
où les opinions religieuses ont consacré le principe
de la souveraineté du peuple. Depuis lors le Gou-
vernement demi-populaire de cette nation , plus
(*) Humanitas ne s\^\Ç\e y clans les anciens auteurs ,
que politesse, douceur, aménité.
EN MATIÈRE DE RELIGION. iJÔJ
<Jéfêl)re par son orj^iieil que p;vr la puretc de ses
mœurs , semble n'avoir connu d'autre rè'^lc de
conduite ni d'autre justice politique que l'intérêt.
Ainsi que les Romains, elle a étendu , par la force
et la ruse, sa ])esan te domination sur A(^s, contrées
lointaines , qu'elle opprime avec une impitoyable
sagesse, et une savante barbarie : elle rc^ne comme
eux , et par les mêmes maximes ; elle finira comme
eux.
Des principes analogues se répandant en Europe ,
et pénétrant, avec une pliilosopliie anti-religieuse,
dans la plupart des cabinets , ont visiblement fait
rétrograder le droit des nations , redevenu , à peu
de cliose près, ce qu'il étoit cliez les païens, l'in-
térêt armé de la force. La foi publique perdant sa
sainteté , les traités , dépourvus de sanction, se sont
transformés en de simples conventions humaines ,
assez semblables , par leur nature et leurs effets ,
ail prétendu contrat social. Le système des conve-
nances, remplaçanl la doctrine des droits, a brisé
les bornes qui séparoient les héritages des peuples ,
comme les héritages des particuliers. De même
que , dans l'ordre moral , d'envieux sophistes s'au-
torisoient de la nature et de ses lois, pour justi-
fier la violation des propriétés privées ; d autres
sophistes , s'autorisant des mêmes maximes dans
Tordre politique, ont envahi les propriétés publi-
ques , les provinces , les royaumes , sous le seul
prétexte que la nature l'exigcoit ainsi. Dès lors,
chaque Etat pouvant être saisi, du jour au leude*-
358 lîssAi suu l'indifféreivck
main, par ordre de la nature , selon les convoitises
de ses interprètes, la sécurité, mère de la paix, a
fui d'une terre livrée aux funestes caprices de
riiomnie. Les nations n'ont plus compté que sur la
force pour se conserver ; et les armées les plus
nombreuses ne suffisant pas pour atteindre ce but,
les peuples entiers , contraints de descendre en
cliam^) clos , ont combattu pour leur vie avec l'a-
cliarnement qu'inspire un si pressant intérêt. La
société , sous l'influence des doctrines philosophi-
ques, a reculé jusqu'à l'état sauvage, et ces af-
freux duels de nations ont frappé de stupeur l'u-
nivers, qui n'avoit rien vu de semblable depuis
l'établissement du Christianisme. Jamais on ne
porta plus loin l'art d'opprimer ; jamais on ne mit
plus savamment à profit la victoire. Une avarice
ingénieuse , embrassant dans ses noirs calculs les
générations futures, a su rendre le temps, le sol ,
l'industrie, les besoins même des vaincus, com-
plices de ses exactions.
Cependant, à la stabilité de l'ordre, à l'antique
et sain te union qui formoit des peuples de l'Europe
un seul corps politique et presque une seule fa-
mille enracinée , comme un chêne plein de ma-
jesté et de vigueur-, dans celte vieille terre de la
civilisation, a succédé soudain une mobilité ef-
frayante, un inquiet esprit de discorde ; et , sans
que rien ait changé queles croyances et les mœurs,
cette même Europe est devenue comme une grande
succession que des héritiers avides et plus puis-
EN MATIÈRE DE RELIGION. Ojg
sans que les lois se disputent les armes à la main,
(ju'ils dévastent, qu'ils déchirent, et dont ils en-
sanglantent les lambeaux. Une cupidité sans frein
s'est emparée des (iouverncmens , et l'intérêt par-
ticulier dis[)osant seul des empires , on les a dé-
pouillés, en quelque sorte, de leur existence mo-
rale, de la dignité tutélaire qu'ils empruntaient de
la noble idée de société, pour en faire, oserai-je
le dire ? des espèces d'effets négociables , une mon-
noie courante à l'usage des possesseurs de la force ;
fit afin de donner h. ce rapide commerce d'Etats
des sûretés indépendantes de la bonne foi des
'Contiactans , la force encore est interveniic pour
suppléer la justice , et l'on a , au dix-neuvième,
siècle, au siècle des lumières et des idées libérales ^
établi contré les nations la contrainte par corps.
Quand on en est arrivé là , il ne faut trop van-
ter ni les progrès de l'ordre social , ni les progrès ;
du bonheur, ni les progrès delà liberté.
Incedo per i^nes. On sent que je puis à peine
oifrir quelques traits d'un tableau que chacun achè-
vera facilement soi-inéme. Mon but d'ailleurs , dans
cet ouvrage, est moins d'offrir un ensemble com-
plet de réflexions, que de porter à réfléchir. Ce que
dit un auteur , quel qu'il soit , n'est approprié qu'à
un certain nombre d'esprits; mais s'il obtient des
lecteurs un degré d'attention qui les force à pro-
duire, sur le sujet qu'il traite , des pensées qui leur
appartiennent, il aura plus fait de beaucoup que
5*'il avoit lui-mcme exprime ces pensées. La vérité
,5Go KSSAT SUIl L^IND^FFÉnE^'CE
scmLle élrc plus à nous quand nous l'avons décou-
verte; elle ins[)ire moins de défiance et plus datta-
cliement.
Lnpuissanle à établir d'autre constitution que la
force, d'autre droit des gens que la force, la phi-
losophie n'établit non plus d'autre léj^islalion que
Ja force, parce que, refusant de remonter jusqu'au
suprême législateur , et s'arrétant à l'homme , elle
ne sauroit trouver la raison des devoirs dans des
volontés égales et indépendantes.
^ . Les lois sont l'expression d(^ rapports qui unis-
sent entre eux les membres d'une même société,
rius les rapports qu'elles expriment sont naturels
ou parfaits, plus les lois sont parfaites, ou propres
à conduire les êtres sociaux à leur fm, qui est le
bonheur ou la tranquillité de l'ordre. Si les lois ,
au contraire, exprimeut des rapports arbitraires
pu faux, elles seront une source perpétuelle de dé-
sordre et de malheur, et tendront a détruire
l'homme ^u lieu de le conserver.
Destinées à régler les actions, il est de l'essence
des lois d'être obligatoires ; autiement elles ne se-
r oient pas une règle , elles ser oient tout au plus un
conseil , à moins qu'on ne les suppose appuyées de
la force; et, dans ce cas encore, elles ne prescri-
roient pas des devoirs , elles imposeroient une né-r
cessité.
La notion de la loi se lie donc intimement à la
notion de l'autorité ; et toute doctrine qui détruit
la notion de l'autorité, détruit la notion de la loi,
EN MATIERE DE IIELTOIOÎN'. 36.1
Aussi les philosophes qui, excluant Dieu de la
société , font dériver le pouvoir d'un pacte dépen-
dant des volontés libres de l'homme, ou qui, en
d'autres termes , attribuent à l'homme la faculté de
créer le pouvoir, lui attribuent également la faculté
de créer la loi ; et la loi n'est })lus que la volonté
de l'homme, ou, selon la définition de Rousseau,
V expression de la volonté générale , c'est-à-dire,
de toutes les volontés particulières des membres du
corps social. Et la volonté générale étant toujours
droite, les lois sont toujours justes; le peuple crée
la justice comme il crée la loi, il n'est pas même
nécessaire que ses volontés soient raisonnables ; l'es-
sence de la loi consistant , non dans la raison , mais
dans la volonté, le peuple n'a pas besoin de raison
pour valider ses actes j il peut légitimement tout
ce qu'il veut , même se déchirer, même s'anéantir ;
<c car , dit Rousseau, s'il plaît au peuple de se faire
M , mal à lui-même , qui est-ce qui a droit de l'en
« empêcher (i)? »
. ,. En lisant ces maximes, fécondes en calamités et
en forfaits, on croit lire le code même du désordre
et la théorie de la mort. Si le chaos et l'enfer ont
une législation , elle doit être fondée sur cette base,
sans aucun doute.
L'intérêt particulier , seul mobile des volontés
particidières , dont la collection forme la volonté
générale , est , dans ce système , l'unique raison de
(i) Contrat social, liv. II, cliap. xu.
562 lîSSAT SUR L'J^*DrF^ÉRENCE
la loi. Or, comme, de l'aveu de Rousseau, « ce
M que les intérêts particuliers ont de commun ne
» balancera jamais, ce qu'ils ont d'opposé , » les
peuples vivroient éternellement privés de lois , s'il
talloit qu'elles fussent en réalité r expression de la
volonté générale ^ ou de toutes les volontés parti-
culières sans exception. Mais des lois quelconques,
aussi-bien qu'un pouvoir quelconcjne , étant né-
cessaires aux peuples pour subsister , la loi devient
de fait l'expression de la volonté du pouvoir , ou de
la volonté du plus fort. N'ayant d'autre fondement
que la force , elle n'a pas non plus d'autre garantie.
On n'obéit pas, on cède. C'est un intérêt particu-
lier qui opprime momentanément tous les autres.
De là vme nouvelle source de haine ; car l'homme
hait naturellement tout ce qui s'oppose à son bien-
être , ou blesse son intérêt personnel.
Ainsi toutes les vérités sociales disparoissent avec
la vérité suprême dont elles émanent. Réalisées par
les lois et la constitution, elles produisent l'ordre,
la paix, le bonheur, en unissant par des liens d'a-
motu les diverses parties du corps social. Mais
quand l'erreur les remplace , tout souffre , tout se
divise, et la société tombe en lambeaux. Une haine
mutuelle arme incessamment les sujets contre le
pouvoir , les peuples contre les peuples , les citoyens
contre les citoyens; et l'anarchie existe dans tous
les élémens de l'Etat , même lorsque la force main-
tient une apparence d'ordre extérieur.
Ce qu'il y avoit de conservateur dans les lois Q\
EN MATIÈRE DE LELCGIOA,. 363
dans les croyances des anciens n etoit pas de leur
invention; car plus on remonte dans l'antirpiilé,
plus ces croyances sont pures et fortement établies.
Elles appartenoient manifestement à la tradition
{vrimitive, héritage conuTum du genre humain.
Mais, altérées peu à peu j)ar les passions et par la rai-
son, on voit leur influence s'aifoiblir avec le progrès
des temps, et des doctrines contraires produire de
contraires effets. Ainsi l'esprit du Gouvernement, à
Rome et dans la Grèce , mettant sans cesse en jeu
l'intérêt personnel , teiidoit à obscurcir les princi-
pes de la justice, et finit, secondé d'une philoso-
phie corruptrice , par les effacer des cœurs entiè-
rement. Si Ton excepte ces époqxies d'une profonde
dissolution, les mœurs, chez les anciens, valoient
généralement micrix que les lois , parce cpie la Re-
ligion , qui avoit^n partie conservé les vérités essen-
tielles, forma d'abord les mœurs sans obstacle,
tandis que les lois, venues plus tard, s'accommodè-
rent à la nature du Gouvernement, et n'exprimèrent
comme lui presque toujours que de faux rapports ;
et cette différence explique les contradictions sin-
gulières qu'on remarque dans les mœius mêmes :
ce qu'il y avoit de bon , de pur , de généreux , étoit
de l'homme éclairé par la Religion primitive; ce
qu'il y avoit de vicieux , de violent , d'atroce , étoit
du citoyen perverti par les institutions politiques,
et par les doctrines qu'elles firent naître. La durée
des Etats populaires , dont les annales paroisscnt si
Lrillanles, seroit inexplicable, s'ils n avoieut eti
564 E5SAI SUR îi'lNDirr/.r.ElVCK
Il ri principedecoiKscrvalionhorsdu Gouvernement;
et Monlesquieii l'a bien \m: « Rome, dit-il , étoit
» un vaisseau tenu par deux ancres dans la tem-^
>' pete , la Religion et les mœurs (i). » ' '
Les législations des peuples païens , spécialement
dans les républiques, tendoient à opprimer le foi-
ble. La raison en est que les lois, expression de la
volonté du plus fort, n'avoient et ne pouvoient
avoir d'autre objet que de protéger ses intérêts.
L'esclavage , en opprimant la f oiblesse de la con-
dition , protégeoit l'orgueil de l'homme libre; la
polygamie et le divorce , en opprimant la foi-
blesse du sexe, protégeoient les pi a,i sir s et les ca-
prices volages de l'époux ; les horribles lois sur les
débiteurs, en opprimant l'indigence et la faim, ou
la foiblesse de la nature même,, protégeoient la cu-
pidité du riche ; le droit de vie et de mort, accordé
aux pères sur leurs enfans, en opprimant la foi-
blesse de l'âge , protégeoit l'avarice barbare et tou-
tes les passions du père , ou de l'être fort dans la
famille. Et quand toute la force vint se concentrer
dans une seule main , quand l'Empire ne connut
qu'un seul maître , il n'y eut non pi us qu'une seule
loi , la volonté de ce maître , qui disposa de trois
cents^ millions d'hommes, de leurs biens , de leur
liberté , de leur vie , au gré de ses intérêts.
Dès que les, anciens s'occupoient de législation
pratique, il semble que toute idée de justice et de
.. (i) Esprit des Lois , liv. "VIII , chap. xiii.
EN MATIERE DE RELIGION. o()5
pudeur les aLandoniioil. Qui ne connoît les lois
desThébains, des Cretois, elles institutions de
Sparte? Le divin Platon ne vouloit-il pas établir
dans sa république la communauté des femmes,
et fonder la société sur l'abolition de la famille ?
Voilà le plus grand effort de la raison humaine en
politique, dans le plus beau siècle de la Grèce.
Aristote met le brigandage au nombre des diffé-
rentes espèces de chasse (i). Je le crois bien. Quand
on constitue Fiiomme en guerre contre l'homme ,
il doit être permis à chacun de nuire à son emiemi ;
on se conserve en le détruisant. C'étoit tellement
l'esprit des anciens Etats populaires , que Solon ,
entre les diverses professions , compte celle de vo-
leur (2). Seulement il observe qu'il ne faut voler
ni ses concitoyens ni les alliés de la république. On
ne fiairoit point, si on voul oit rappeler toutes les
lois, toutes les maximes semblables. Mais ce qu'il
est nécessaire de dire, c'est qu'elles ont trouvé,
même les plus inftimes, de nombreux apologistes
parmi les philosophes modernes; et quelques-uns
ont porté le cynisme des principes plus loin que
les païens mêmes ne portèrent le cynisme des
mœurs.
Il ne faut que du bon sens pour voir qu'une loi
immorale doit avoir de mauvais effets; avec de l'es-
(1) De l'Homme y tom. I, sect. iv, note 27, pag. 6o5.
Quest. sur l'Encyclop. Guerre.
(2) Ibid.
5G6 ESSAI sun L'iiNDirrÉiŒiNGi:
prit, on liouve encore quelle peut avoir de bons
effets ; le génie , qui embrasse tous les rapports , juge
comme le bon sens. Montesquieu, qui avoit autant
d'esprit qu'on peut en avoir , n a guère rencontré ,
chez aucun peuple , de lois qu'il n'ait justifiées. Il
y a toujoui'S dans le climat , dans les mœurs ou
dans la constitution, quelques circonstances qui
ont dû , à l'entendre , déterminer le sage législateur
à corrompre la législation. Son livre, fait en tout
pour le siècle où il parut, n a été en politique d'au-
cune véritable utilité, et a contribué singulière-
ment à affoiblir la morale publique.
Toute véritable législation émane de Dieu, prin-
cipe éternel de l'ordre, et pouvoir général de la
société des êtres intelligcns. Sortez de là, je ne vois
que des volontés arbitraires , et l'empire dégradant
de la force; Je ne vois que des hommes qui maî-
trisent insolemment d'autres hommes ; je ne vois
que des esclaves et des tyrans. Le code variable des
intérêts remplace le code de la justice , immuable
comme la nature des êtres qu'elle doit régir, et
qu elle conserve , en les maintenant dans leurs vrais
rapports. Considérez, en effet, les lois puisées, si
l'on peut le dire, à cette source divine : inflexibles
et sévères comme la vérité , et néanmoins remplies
de je ne sais quel esprit de douceur qui console et
tranquillise l'humanité , elles inspirent à la fois la
confiance et le respect, la crainte et lamom\
L'homme peut les violer , sans doute , mais en vio-
lant sa raison , sa conscience ; sa nature toute entière,
EN MATlJiRE DE IIELIGIOW. 36?
en renonçant à la paix et au bonheur. Toujours sta-
bles au milieu du mouvement des choses humaines ,
elles s'affermissent {)ar les siècles , survivent aux opi-
nions, aux systèmes, et régnent, sans jamais vieillir,
sur les générations qui s'écoulent chargées de leurs
bienfaits. L'intérêt particulier devient-il , au con-
traire, le principe des lois, aussitôt elles rentrent
dans la classe de ces caprices inconstans et désor-
donnés cpie le temps emjjorte avec mépris. Dures
ou efféminées , bizarres et changeantes , quelquefois
dissolues, toujours impitoyables comme les pas-
sions, elles ne subsistent qu'en séduisant la haine
par de lâches complaisances , ou en consternant
l'indocilité par la terreur. Mais, soit qu'elles flat-
tent, soit qu'elles épouvantent, elles oppriment; et
les lois faites pour flatter le peuple, sont constam-
mejit les plus oppressives. Quiconque aspiroit a la
faveur delapopulaceromaine,proposoitlaloi agraire
ou l'abolition des propriétés ; et chez une certaine
nation qui se croit libre, quiconque naguère vouloit
plaire au peuple, sollicitoit des lois de spoliation
et de sang contre les Catholiques. L'homme est le
même dans tous les pays et dans tous les temps.
Les législations purement humaines ont encore
<et inconvénient terrible, que les lois protectrices
de l'ordre sont celles que la multitude suppoite le
plus impatiemment, par ce qu'elles tendent à main-
tenir ce qu'il est de son intérêt de renverser. Elle
pourra souffrir les lois immorales , à cause du désor-
dre qu'elles consacrent, et dont elle profite plus ou
568 ESSAI SUK L'iISDlFrÉREXCÏi
moins ; mais ses passions ne tirant aucun avanta^r?
des bonnes lois, dont l'objet est de les i éprimer ,
elle n'y verra nécessairement qu'un obstacle à ses
désirs, et un attentat à ses droits. Et comme aucune
loi émanée de l'homme seul n'est obligatoire pour
l'homme , il faudi^a mettre l'équité sous la protec-
tion de la force, et arracher à la peur ce qu'en
vain l'on demanderoit a la conscience. Plus l'effroi
sera profond , plus la soumission sera grande ; la
sécurité publique n'aura d'autre garant que le bour-
reau , et l'on proclamera la justice au nom de la
mort , pour n'avoir pas voulu la proclamer au nom
de Dieu.
J'ai montré que la philosophie détruit le pouvoir,
détruit le droit des gens , détruit les lois, ou la régie
des actions publiques ; il me reste à prouver qu'elle
détruit également la morale, ou la règle des ac-
tions privées.
Ce que j'ai dit à ce sujet , en réfutant les divers
systèmes des indifférens , me dispense d'une longue
discussion. Il me suffira d'observer que la philoso-
phie , ne pouvant trouver hors de Dieu la raison
des devoirs , a été contrainte de fonder la morale
aussi-bien que la société, sur l'intérêt personnel
borné a cette vie seule , doctrine subversive de
toute vertu, au jugement de Bayle et de Rousseau.
« Sans l'espérance des biens à venir, dit Bayle,
» on pourroit mettre la ^vertu et l'innocence au
» nombre des choses sur lesquelles Salomon a pro-
» n.on ce son arrêt définitif : Vanité des vanités j
EN MA.TIÈRE DE RELIGION. ^69
» tout est vanité. S'appuyer sur son innocence
j> seroit s appuyer sur le roseau cassé qui perce la
» main de celui ejui veut s'en servir (i). » En
bonne philosophie, la vertu n'est donc que pour
les sots; elle est le résultat de l'ignorance ou de
la foiblesse de l'esprit, et nous ne devons plus
nous étonner de voir les progrés du vice et du
crime suivre les progrès des lumières avec tant de
régularité.
Rousseau a clairement aperçu ces conséquences
de l'athéisme. « On a beau vouloir établir la vertu
» par la raison seule , quelle solide base peut-on
» lui donner? La vertu, disent-ils, est l'amour de
» l'ordre : mais cet amour peut-il donc, et doit-il
» l'emporter en moi sur celui de mon bien-être?
» Qu'ils me donnent une raison claire et suffisante
» pour le préférer. Dans le fond, leur prétendu
») principe est un jeu de mots ; car je dis aussi ,
» moi, que le vice est l'amour de l'ordre, pris
M dans un sens différent. Il y a quelque ordre mo-
» rai partout où il y a sentiment et intelligence.
M La différence est que le bon s'ordonne par rap-
» port au tout, et que le méchant ordonne le tout
« par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de
» toutes choses , l'autre mesure son rayon et se
» tient à la circonférence. Alors il est ordonné par
» rapport au centre commun, qui est Dieu, et par
» rapport à tous les cercles concentriques, qui
(i) Dict, crit,j art. Brutus.
1. 24
570 ESSAI suri L'iNDIFrÉRENCE
« sont les créatures. Si la Divinité n'est pas, il ny
>» a que le méchant qui raisonne, le Lon n'est
« qu'un insensé (1). »
Certes , la philosophie devroit parler avec moins
de hauteur de la raison , quand par la raison seule
elle ne peut étahlir que le crime; elle devroit moins
vanter ses hienfaits, quand elle fait de la vertu le
partage des insensés. Tout son pouvoir est dans le
raisonnement , et sitôt qu'elle raisonne ^ l'homme
qui l'écoute devient méchant ^ et alors , seulement
alors, il commence d'être son vrai disciple : qui-
conque reste bon ^ elle le désavoue comme indigne
de recevoir ses leçons , ou incapable de les com-
prendre. Et maintenant , allez , rassemblez des
hommes , dictez-leur des lois, écrivez des consti-
tutions , des codes ; cherchez des insensés qui con-
sentent à s'ordonner, pour votre intérêt , par rap-
port au tout y après que vous leur avez appris que
la sagesse consiste à ordonner le tout par rapport
a soi. Philosophes, qui exaltez avec tant d'orgueil,
dans vos phrases pompeuses , la raison de l'homme,
il faut que vous comptiez étrangement sur son im-
bécillité. Quel langage à lui tenir que le vôtre î « Nul
3î n'a droit de te commander : en conséquence re-
35 connois un maître. Ton unique règle est ta vo-
^> lonté : en conséquence , obéis aux lois qui con-
>j trarient toutes tes volontés. Ton seul devoir est
» de te rendre , n'importe comment , heureux ici-
(i) Emile, tom. III , pag. 1 18.
KN MATIÈRE DE RELIGIOIV. OJT
Las : en conséquence, renonce à tous tes inlérels;
» étouffe la voix du désir, et celle inéme du besoin;
sois juste à tes dépens; soumets-toi sans mur-
murer aux plus dures privations, à l'indigence,
au tiavail , à la douleur, a la faim. Tu ne dois
> rien espérer après cette vie : en consécpience,
» aiiis comme si tu en attendois luie autre , res-
pecte religieusement l'ordre établi contre toi, sois
> notre victime volontaire, et nous te paierons en
retour d'un profond mépris. » Philosophes, ren-
dez grâce à l'inventeur de la potence ; lui seul a
trouvé le fondement et la sanction de votre morale.
Mais, comme on pourroit soupçonner Rousseau
d'exagération, je veux montrer les conséquences
qu'il attribue à l'athéisme, méthodiquement dé-
duites de cette erreur monstrueuse par l'esprit le
plus froid et le plus habile raisonneur qui , jusqu'à
ce jour , ait combattu la croyance unanime du
genre humain. Qu'on écoute Spinosa.
« Par le droit de nature , je n'entends rien autre
» chose que les lois selon lesquelles nous conce-
» vous que chaque être est déterjniné naturelle-
w ment à exister et à ai^ir d'une certaine manière :
jj les poissons, par exemple, sont déterminés par
» la nature à nager, et les grands sont déterminés
« à manger les petits ; c'est pourquoi l'eau appar-
» tient aux poissons , et les grands mangent les pe-
w tits de droit naturel. Il suit de là que chaque
» être a un souverain droit à tout ce qu'il peut. Et
» nous n'admettons à cet éii^ard aucune différence
^72 rssAi SUR l'indifférence
eîili'O l'homme el les autres êtres, ni entre lei»
honmies doués de raison, et eeux à qui la raison
est incouiiue. Ainsi , j)endant que les hommes
vivent sous l'empire de la seule nature, eeluiqui
ne connoît pas encore la raison , ou qui n'a pas
acquis l'hahitude delà vertu , vit selon les seules
lois de ses appétits , avec autant de droit que celui
qui règle sa vie sur les lois de la raison : c'est-
à-dire que, de même que le sage a un souverain
droit à tout ce que sa raison lui dicte, ou le
droit de vivre selon les lois de la raison ; l'igno-
rant , ou l'homme passionné , a un souverain
droit à tout ce vers quoi ses appétits le portent ,
ou le droit de vivre selon les lois de ses appétits.
Le droit naturel n'est donc point déterminé pour
chaque homme par la saine raison , mais par les
désirs et le pouvoir. Considéré sous le seul em-
pire de la nature , chacun a le souverain droit
de désirer ce que , éclairé par la saine raison ,
ou emporté par les passions , il juge lui être utile;
et il peut licitement s'en emparer, soit par la
force , soit par la ruse , soit par tout autre moyen,
et tenir par conséquent pour ennemi quiconque
veut l'empêcher de satisfaire ses désirs. D'où il
suit que le droit de nature , sous lequel tous les
> hommes naissent et vivent en grande partie,
> n'interdit rien que ce qu'on ne désire ou ce
qu'on ne peut, et permet les contentions , les
haines , la colère , la fraude , et absolument tout
» ce qui excite nos appétits. Ainsi le droit na-
EN MATIÈRE DE RELIGION. 5y^
M tiirel n est déterminé pour chacun que par sa
» force; et nul ne peut être certain de la foi d'au-
» trui , tant qu'il n a de garant que sa promesse ,
» puisque chacun, par le droit de nature, peut
» agir de ruse , et que les pactes n'obligent que
M par l'espérance d'un plus grand bien , ou la^
» crainte d'un plus grand mal (i). »
En constituant la société par la raison seule ,
sans l'intervention de Dieu , on est conduit à ne
reconnoître d'autre autorité , d'autre droit, d'autre
loi, que la force, dirigéepar l'intérêt particulier ou
par les passions; et quand on essaie de constituer
les mœurs par la raison seule, sans l'intervention
de Dieu, on estégalement conduit à ne reconnoître
d'autre loi, d'autre droit, que la force, dirigée par
l'intérêt particulier ou par les appétits : c'est-à-dire
que , dans l'un et l'autre cas , on attribue à l'homme
la souveraineté absolue de lui-même ; et il y a lieu
de s'étonner que Rousseau n'ait pas vu que sa doc-
trine du Contrat social n'est que l'athéisme pur ap-
phqué à l'ordre social , et qu'il ait adopté en poli-
tique les principes dont il rejette avec horreur les
conséquences en morale. Cela vient sans doute de
ce que , voulant établir une théorie rigoureuse de
la société, il a été contraint d'aller jusqu'où ses
maximes l'entraînoient , par conséquent jusqua
l'athéisme, qui n'est qu'un déisme rigoureux.
0m I --— ■■ ^_.._.i.._iw ■■— -Il ■■■■-— ■ I III ^
(i) Tract. Theolog. polit,, cap. xvi. De jure uniiis-^
cujusque naturali et civili , pag. 85,
ôyi ESSAI .Sun l'indiffèivence
Mais rjurllc société pourra se inainlejiir. loi\S([ri(î
les di'oils de chacun n'auront d'autre rè*^le cjue ses
désirs., et d'autres limites que sa force, à laquelle
encore on donne la ruse et la fraude pour suj)plé-
nient? ou plutôt, comment concevoir sous la notion
de société, un assemblable d'êtres humains enne-
mis natvuels les uns des autres, et sans cesse oc-
cupés a se nuire mutuellement? Dans cette hor-
rible anarchie de volontés contraires et d'intérêts
opposés, de forces inégales et de désirs inégaux,
l'amour de soi se confond avec la haine d'autrui;
et l'homme , assujetti à la seule loi des appétits ,
indépendant de toute autorité, et libre de tout de-
voir , ainsi que le peuple souverain , comme lui,
non plus, n'a pas besoin de raison pour légitimer ses
actes : il suffit qu'il veuille et qu'il puisse ; à ces deux
conditions, tout lui est permis. Le champ, la mai-
son , la femme de mon voisin , sa vie même, m'ap-
partient de droit naturel, si je la désire, et que
je sois le plus fort. La nature n'interdit à l'homme
que ce qu'il lui est physiquement impossible d'ob-
tenir ; la borne de son pouvoir ou de ses convoitises
est la borne de son droit. A-t-il faim de son sem-
blable, il peut, s'il en a la puissance physique,
manger sa chair et boire son sang , avec aussi peu
de scrupule qu'il mange un morceau de pain et
s'abreuve de l'eau des fontaines (*). Et l'on n'entre-
(*) Ceci paroîtroit exagéré si la philosophie n'avoit
elle-même tiré cette horrible conséquence de ses prin-
EN MATIÈRE DE RELIGION. SjS
voit pas même, au milieu de ce conflit dépassions,
la consolante possibilité de la paix, ou seulement
d'une trêve, puisqu'aucun pacte n'est obligatoire,
que chaque promesse peut cacher une embûche
perfide , et qu'enfin nul n'est lié que par son inté-
rêt. Plus d'Etat donc, plus de famille, plus d'union,
plus de sécurité. L'homme tremblera de terreiu- à
la rencontre de l'homme , plus terrible à ses yeux
que le caïman du Gange et le tigre du Zara. Que
si quelquefois l'instinct rapproche au hasard deux
individus de sexe différent, leur appétit satisfait,
ils se regarderont avec effroi , et le plusfoible se hâ-
tera de fuir dans la crainte d'être dévoré.
Si donc la philosophie parvenoit à établir plei-
nement son règne sur les ruines de toute Religion ,
elle détruiroit la société, elle détruiroit le genre
humain, et réaliseroit le néant, qui fait le fond
de ses doctrines. Mais , pour nous borner ici à ce
que l'expérience nous apprend de son influence sur
les mœurs , contemplez les siècles philosophiques.
Quel oubli profond des devoirs î Quel insolent
mépris de la vertu ! L'orgueil et la volupté , de-
venus le seul mobile des actions humaines , en-
fantent une cupidité sans frein, triste et infaillible
symptôme de rextinction du sens moral. Quand
cipcs. Dans un ouvrage publié en 1791, Brîssot établit
sans déguisement le droit d'anthropophagie , On attribue
au même auteur la Théorie du vol et V Apologie du vol.
C'étoit un puissant philosophe que ce Brissot I
076 ESSAI SUR l'iNDIFFÉREXCE
Ja soif de ]W s'empare d'un peii[)le , on peut har-
diment assurer qu'il s'avan.ce vers la barbarie. Les
sciences mêmes ne servent qu'à l'y conduire plus
vite, parce qu'elles ne conservent rien par elles-
mêmes , et que leur tendance au bien ou au mal
étant déterminée par les doctrines régnantes, elles
hâtent de leur mouvement propre le cours des
mœurs qui les entraînent , jusqu'à ce qu'elles ail-
lent se perdre avec les institutions , les lois , la so-
ciété entière , dans le même abîme. Cependant, tout
ce qui fait le bonheur des hommes réunis , la con-
corde et la paix, l'union domestique, la douce
confiance, l'amitié fidèle, la tendre compassion, la
mutuelle sécurité , disparoît. On ne sent plus ,
on calcule. Les basses combinaisons de l'intérêt
remplacent les mouvemens généreux du cœur : un
dur égoïsme étouffe jusqu'aux sentimens de la na-
ture ; car quiconque n'aime que soi ne sera jamais
aimé. Petits et grands , riches et pauvres , tous éga-
lement pressés de jouir , dévorent avec fureur une
existence d'un moment. Le mariage , sans stabilité
comme sans innocence, n'est qu'une rapide société
de plaisir, que le caprice forme, que le caprice
dissout. L'adultère et le divorce, qui n'est qu'un
adultère légal, détruisent la famille par sesfonde-
mens. Ce qui en reste devient un fardeau que peu
d'hommes ont le courage de porter. En vain, pour
l'alléger , permet-on à l'avarice du père de supputer
ce que lui coûtera la vie de l'enfant abandonné à sa
discrétion; la paternité; avec cet horrible droit,
EN MATIÈRE DE lŒLIGlON. 377
est encore trop onéreuse, et le vice presque seul
se charge de peupler l'Etat.
« A Athènes, dit Montesquieu, le peuple re-
»> trancha les hâ tards du nombre des citoyens,
» pour avoir une plus grande portion du blé que
»> lui avoit envoyé le roi d'Egypte (1). » Gela peut
donner une idée du nombre des bâtards, et par
conséquent de l'état des mœurs, dans cette ville
qu'on admire tant.
Les Grecs, avec leurs institutions philosophi-
ques, avoient commencé par 6 ter la pudeur à la
vertu ; toujours philosophant, ils en vinrent jus-
qu'à perdre la pudeur du vice même. La philoso-
phie leur enseigna des désordres que, dans la plus
grande fureur des sens, la nature ne laisse pas même
soupçonner aux animaux. ^'»4«i.
Quand les doctrines matérialistes , qui réduisent
Ja morale à l'intérêt particulier, s'introduisent chez
un peuple, d'ordinaire leur premier effet est de
troubler l'ordre politique et de diviser les citoyens,
en exaltant sans mesure le désir de la domination.
Tout le monde veut commander, personne ne veut
obéir; on se dispute le pouvoir avec rage , et l'Etat
déchiré succomberoit sous les factions, si les âmes,
peu à peu se dégradant , et mures enfin pour tout
supporter , ne se précipitoient d'elles-mêmes au-
devant du despotisme ; car c'est dans l'anarchie que
se préparent les élémens de la servitude , et plus
(ï) Esprit des Lois , liv. XX HT, chap. ri.
^yS JBSSAI SUR l/lNDIFIÉRENCE
lanarchie a ëlé coniplèlc , plus la servilutle qui lai
suit , est profonde.
On ne remarque pas assez ce douhle eflet de la
dépravation des mœurs par l'impiélé, qui est d'ir-
riter l'orgueil des hommes, au point de leur rendre
odieux le Gouvernement lepl us doux, et d'éteindre
tellement en eux le noble sentiment de leur dignité ,
qu'ils ne trouvent rien d'intolérable , rien qui les
révolte ou les étonne, dans la plus féroce tyrannie.
Cçlui qui lie s'^fttime pas plus que la brute, ne s'in-
digne point d'être; traité comme elle , et se console
de tout, pourvu qu'on lui laisse la, vie et les jouis-
sances de la bruliei.: Banern. et oirc^nses ^ crioient
les Romains au temps des Césars : un peu de pain
trempé dans du sang ; voilà tout ee que demandoit
à ses maîtres ce peuple si fier et si poli, qui avoit
conquis le inonde^
A l'origine des sociétés , les peuples comba ttent
pour leur viejide l^ vient qu'alors les guerres sont
presque toujours atidces r mais l'humanité reprend
son empire peîidantla paix. La paix, au contraire,
cliez les nations corrompues , est plus cruelle que
la guerre même. La cupidité et ^orgueil produisent
comme un esprit général de barbarie froide et cal-
culée , qui , selon les circonstances , éclate tantôt
dans les mœurs du peuple, tantôt dans la politique
des Gouvernements.
. Les connoissances , dit Montesquieu, rendent
les hommes doux. Cela est faux. \ oyez les Ro-
mains sous Auguste. Sans parler de l'exposition
EN MATIÈRE DE llELTGIOX. 5/9
Jesenfans, et des sanglans spectacles du cirque,
nous 11 avons pas d'idée aujourd'liui de ce cpi etoit
la condition des esclaves chez ce peuple , héritier
universel des connoissances coinnie des vices du
i^enrc humain. Hors le temps du travail , ces mal-
heureux, a (pai Ion envioitles plus vils alimens ,
étoient enchaînés , à la campagne , dans des es-
pèces de souterrains infects, où l'air pénétroità
peine. Livrés a la merci d'un maître avare et de
surveillans impitoyahles , on les acc^ahloit de tra-
vaux , moins durs à supporter que les caprices
cruels de leurs tyrans. \ ieux ou infirmes, on les
envoyoit mourir de faim sur une île du Tibre.
Quelques Romains les faisoient jeter tout vivans
dans leurs viviers, pour engraisser des murènes.
La mort fai«oit partie de tous les plaisirs de ce
peuple. Pour mettre plus de vérité dans les re-
présentations tragiques , on égorgeoit sur la scèncy
on y voyoit Hercule brûlé vif, et Oiphée déchiré
par des ours chargés du rôle des bacchantes.
Enfin, que sais-je? l'homme étoit devenu si vil
aux yeux de l'homme, qu'on le tuoit pour égayer
les festins , pour passer le temps , et nul ne s'en
étonnoit. Ce qu'on n'imagina jamais que dans ce
siècle brillant des lettres et de la philosophie , on
sacrifioit à l'ennui des victimes humaines.
Mais voici quelque chose de plus incroyable
peut-être. Ephorion de Chalcide raconte (i) qvie^
(i) Apud Àthen.j lih. IV.
38o ESSAI SUR l'indifférence
chez les Romains, on proposoit quelquefois cinq
mines de récompense à celui qui voudroit souffrir
qu'on lui tranchât la tête, en sorte que la somme
offerte devoit élre touchée par les héritiers; et
souvent, ajoute le même auteur, plusieurs con-
currens se disputoient la mort à ce prix. Qu'on
juge de la détresse des familles dont un memhre
se dévouoit ainsi , pour arracher les autres aux
horreurs de la faim , et de l'atrocité d'un peuple
chez qui l'indigence étoit réduite à mendier la pré-
férence de ces exécrables transactions. Il se ren-
controit des hommes qui achetoient la volupté du
mem^tre; on n'en trouvoit point de sensibles aux
jouissances de la pitié.
Mais que dire des excès^ des rafïinemens affreux
de débauche , devenus les mœurs publiques dans
ces siècles abominables? La pensée même se re-
fuse à se les retracer vaguement. Il en est de
certains vices énormes , comme de ces grands cri-
minels , que la loi effrayée ordonne de conduire au
supplice la tête couverte d'un voile funèbre.
Tant de corruption, tant de barbarie , paroissent
inexplicables ; et cependant il n'est que trop vrai
que le cœur humain en recèle le germe , dont la
Religion seule arrête le dévelopjjement. Semez
dans ce sol infecté les doctrines du néant , vous
moissonnerez bientôt la mort et tous les crimes.
Oui, dussé-je attirer sur moi les clameurs et les
anathèmes des partisans nombreux de la sagesse
jen crédit, je le dirai sans retour, car ce n'est plus
EN MATIÈRE DE RELIGION. o8l
le temps de rien taire, rirréligicuse philosophie,
dont l'orgueil est le principe, rend nécessairement
les hommes cruels. L'homme qui veut être supé-
rieur aux autres, et sentir cette supériorité, se
plaît à les soumettre à ses caprices; et plus ces ca-
prices sont Ixarhares et désordonnés, plus la dé-
pendance ou l'infériorité des êtres qu'il y assujettit
paroît grande. De la les monstres d'atrocité et les
monstres de lihertinage; de là les jeux du cirque
et les noyades de Nantes : et comme Faction de
donner la mort est le plus grand acte de supério-
rité que l'homme puisse physiquement exercer
sur l'homme , l'orgueil ou l'amour de soi produit
l'amour du meurtre , et l'homme détruit l'homme
par l'effet du même sentiment qui fait que l'enfant
prend plaisir à briser son jouet.
Que si les doctrines philosophiques, etles mœurs
qu'elles engendrent, dominent dans l'Etat, ou seu-
lement dans une partie considérable de ses mem-
bres, le peuple entier, comme un seul homme,
est emporté loin de l'ordre par des systèmes d'or-
gueil et de cupidité. Indépendance au dedans ,
domination au dehors, tel est l'objet de tous les
désirs , le rêve de tous les esprits. On ne connoît
plus d'autre grandeur , d'autre prospérité que la
gloire qui accompagne les conquêtes et les ri-
chesses qui en sont le fruit. La frénésie des armes
et la fièvre de l'or agitent, consument les peuples.
La science de les gouverner, science toute morale,
se perd , et l'art matériel d'administrer lui succède.
582 l'SSAï SUK l'iNDIFFI^RENCÉ
aux dépens de ce qui conslitue la stid)ilité, ia vi-
gueur et la lelioile réelle des empires. Les finan-
ces, transformées en un vil agiotage, le commerce,
les manufactures , les armées , deviennent toute la
politique, parce que l'argent est tout le bonheur
des Etats, et le canon toute leur force. Les nations,
avides de jouissances, s'isolent du passé et de l'a-
venir, et tourmentées, ce semble, du pressenti-
ment de leur fin, ne voient que le présent, et se
hâteat de l'engloutir. Sous prétexte d'accélérer la
circulation des richesses, c'est-à-dire, pour donnci-
plus d'énergie et de mouvement aux désirs , aux
craintes , aux espérances , à toutes les passions et
à tous les vices , on favorise autant qu'on peut les
progrés du luxe; on va même jusqu'à tendre des
pièges à la cupidité; on multiplie les spectacles,
les filles publiques , les désastreuses loteries et les
maisons de jeu ; banques affreuses de crimes où
l'innocence même , entraînée par une foiblesse im-
prudente , va , sous la protection de l'autorité pu-
blique , s'ouvrir un compte fatal , qui trop souvent
se solde parle suicide ou sur l'échafaud. La morale
et la conscience tombent dans un tel mépris , qu'on
n'ose plus même en prononcer le nom ; et s'il se
présente quelques-unes de ces grandes et simples
questions que la justice immuable a décidées ,
pour ainsi dire, de toute éternité, ne vous attendez
pas que sa voix se fasse entendre ou soit écoutée ;
on traitera ses maximes de scrupules , peut-être
de scandale , et entre le spoliateur opulent et
EN MATIÈRE DE RELtGlON. 585
sa victime défaillante , la sagesse du siècle ne verra
que des intérêts à garantir et des plaintes à étouffer.
Ainsi, tandis que la véritable politique, celle qui
établit et conserve, n'est qu'une haute et souveraine
équité , ou la science de Tordre appliquée au gou-
vernement des nations, la politique philosophique,
étroite et basse comme les intérêts matériels qu'elle
considère uniquement, ne connoît d'autre vertu
que l'habileté, d'autres crimes que les fautes, parce
qu'elle n'est qu'une spéculation de gloire ou d'ar-
gent.
Vaine pâture de l'orgueil, les sciences pourront
jeter momentanément quelque éclat ; mais leur
splendeur sera peu durable. Ne les a-t-on pas vues
suivre constamment par toute la terre les progrès
de la civilisation , naître, se développer, s'arrêter
et s'éteindre avec elle ? Pâle image des vérités fé-
condes qui vivifioient la société , elles brilleront
un instant comme de vagues météores à l'horizon
du monde moral désolé, pour disparoître bientôt
sans retour.
La culture des sciences exige, outre une cer-
taine stabilité dans l'ordre politique , une vigueur
d'âme et une constance d'application incompatibles
avec la mobilité des institutions et la mollesse des
mœurs d'un peuple matérialiste. Les convoitises
tuent les passions, car les appétits rie sont pas des
passions; elles tuent, par conséquent, les lettres,
les sciences, les arts, et ne laissent d'activité que
pour ce qui se rapporte aux besoins et aux plaisirs
384 ESSAI SUR L INDIFFÉRENCE
des sens. Et c est la secrète raison de la préférence
d'estime que la philosophie accorde aux sciences
physiques sur les sciences morales. Cette préfé-
rence se remarquera jusque dans l'éducation; et
s'il existe inie éducation publique chez le peuple
que je suppose , elle sera infailliblement dirij^ée
selon les maximes qui le dirigent lui-même , et
par l'esprit qui l'anime ; esprit d'orgueil , qui place
au premier rang d'importance une futile instruc-
tion, propre à nourrir la vanité, sans gêner les
penchans du cœur ; esprit de volupté , d'où résul-
tera une homicide indulgence pour les désordres
de mœurs, ou, quoi qu'on fasse pour les réprimer
par des considérations purement physiques , une
sourde corruption mille fois plus désastreuse dans
ses suites que l'ignorance , qu'il ne faut , après
tout , ni tant plaindre , ni tant redouter ; car , pour
la plupart des hommes , destinés à passer dans de
continuels travaux cette vie triste et rapide, la
seule connoissance indispensable est celle de Dieu
et des devoirs qu'il nous impose. Qui sait cela , en
sait assez pour être heureux et pour rendre heureux
les autres. Le peu que l'homme peut apprendie de
plus , ne sert souvent qu'à le corrompre , et presque
toujours qu'à le tourmenter ; et qui addlt scien-
tiam y addit et lahorem.
A mesure que la vérité disparoît de la constitu-
tion, des lois, des mœurs, l'Etat s'affoiblit, sa vie
s'éteint, et il arrive un moment où il faut de né-
cessité que tout périsse , ou que tout se renouvelle.
E^ M\T1EKE DE RELIGION. o8[>
Les peuples ne sulisistentet ne se raiiiinenl que par
les croyances. En s éloignant de Dieu, ils s'appro-
chent du néant , domaine propre de tous les êtres
finis , et leur unique souveraineté. V oilà pourquoi
Machiavel, qui n'étoit pas apparemment un esprit
i'oible ni un fanatique, voue sans hésiter à l'exécra-
tion universelle ceux qui , en ébranlant la Religion ,
ébranlent la société : « Hommes infâmes et dét(is-
« tables, comme il les appelle, destructeurs des
» royaumes et des républiques , ennemis des ver-
w tus , des lettres et de tous les arts qui honorent
» le genre humain, et contribuent à sa prospé-
w rite (i). »
Cette race d'hommes, qui ne manque jamais
d'apparoître lorsque le ciel veut exercer sur les
peuples quelque grand châtiment, Leibnitz la
voyoit avec eflroi, il y a plus d'un siècle, se luulti-
plier en Europe ; et ce profond observateur annonça
dès lors les désastres dont il nous étoit réservé d être
les témoins et les victimes. Ses paroles, si éton-
nantes quajid on se reporte au temps où il écrivoit,
méritent encore plus d'attention peut-être , après
que les événemens les ont, hélas î si complètement
vérifiées.
(i) Sono infamie detestabili gli iiornini destruttori
délie religioni, dissipât ori de' regni et délie repiiblichef
inimici dellc virtù, délie lettere e d'ogni ultra arte che
arrechi utilità e onore alla umana generazione. Mg-
rliiav. , lib. I de' Dise or si.
l, 25
586 ESSAI SUR l'iNDIFFÉREiNCE
« Les disciples d'Epicure et de Spinosa se croyant
» déchargés de la crainte importune d'une Provi-
» dence surveillante et d'un avenir menaçant, la-
» client la Liide à leurs passions brutales-, et tour-
>j nentlear esprit à séduire et à corrompre les au-
« très; et s'ils sont ambitieux et d'un caractère un
3) peu dur , ils seront capables , pour leur plaisir
w ou leur amusement , de mettre le feu aux quatre
» coins de la^ terre. J'en ai connu de cette trempe ,
>î cpie la< mort a enlevés.
» Je trouve que des opinions approchantes.
» s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes
jj du grand monde , qui règlent les autres, et dont
« dépendent les affaires , et se glissant dans les li-
» vres à la mode , disposent toutes choses à la ré-
j) volution générale dont l'Europe est menacée.
„ — On tourne en ridicule ceux qui prennent soin
» du public ; et quand quelque homme bien in-
» tentionné parle de ce que deviendra la posté-
» rite , on répond : Alors ^ comme alors. Mais il
» pourra arriver à ces personnes d'éprouver elles-
» mêmes les maux qu'elles croient destinés à d'au-
» très. Si Ton ne se corrige de cette maladie d'es-
« prit épidémique dont les effets commencent à
w être visibles, si elle va croissant, la Providence
» corrigera les hommes par la révolution même
» qui en doit naître (i). >*
Elle est née en effet cette révolution : qui l'ignore
(i) Nom'eaux Essais sur r entendement humain*
EN MATIÈRE DE RELIGION. 387
dans le monde entier? Les coups portés, en Europe,
à la société et à la Religion, retentissent encore
en ce moment sur* les rivages de l'Amérique, et
jusqu'au fond de ses forets ensanglantées. Oui , les
hommes ont été punis ; l'orgueil même ne le peut
nier : ils ont été punis comme jamais les hommes
ne le furent; mais sont-ils corrigés? Si je regarde
autour de moi , je lis la révolte écrite sur des fronts
cicatrisés par la foudre des vengeances divines.
Si je prête l'oreille , j'entends des hlasphèmes hau-
tains et des ris moqueurs. Dieu est encore un scan-
dale pour ceux qui avoient juré de l'anéantir. Et
gardez-vous de penser qu'ils aient perdu l'espoir,
ou abandonné le dessein de le détrôner. S'il sub-
siste un reste de foi , si la terre est encore esclave
de l'espérance, c'est qu'on a mal attaqué le ciel.
Pleins de cette idée , ils rassemblent sous nos yeux
et renouent les fils dispersés de leur vaste conjura-
tion. Evoquant avec éclat de la poussière du sépul-
cre les premiers chefs de la guerre sacrilège qu'ils
ont résolu de prolonger, ils se flattent que leurs
spectres bouleverseront une seconde fois le monde.
Eh quoi ! n'est-ce donc pas assez de malheurs , assez
de forfaits? et , quelque insatiable qu'on puisse être
de calamités et de crimes , ne devroit-on pas être
rassasié? Contemplez cette Europe , naguère si flo-
rissante , et maintenant si profondément misérable,
qu'on ne trouve , pour peindre ses douleurs , que
ces expressions d'un prophète : Toute sa tête est
25.
588 nsSU SIJH l/lNDlFFÉRENCE
une pi ai f^ y et son cœur une ^vnnde défaiU(ince{\).
Heureuse encore, trop heureuse, si celte détail-
lance ue (lége'nère pas en une torpeur incvnable,
et ne la conduit pas insensiblement, après quelt^uci^
nouvelles crises, au dernier sommeil ! .'
Mais quel que doive être k résultat de cette ré-
volution mémorable, essayons d'en tirer quelques-
unes des instructions cpi'elle renferme. Elles nous
coûtent assez cher pour qu'au moins nous cher-
chions a en profiter.
Il existoit , il y a trente ans , une nation gouvernée
par une race antique de rois, d'après une constitu-
tion la phis parfaite qui fut jamais , et selon des lois
qu'on auroit pu croire, à plus juste titre que celles
des anciens Romains , descendues du ciel , tant elles
étoient sages , pures , bienfaisantes et favorables à
l'humanité. Cette nation, célèbre par sa franchise,
sa douceur et ses lumières , par son amour pour ses
souverains et pour la Religion à qui elle devoit
quatorze siècles de gloire et de bonheur, fleurissoit
en paix au milieu de l'Europe, dont elle excitoit
l'envie , et dont elle faisoit l'ornement , par la beauté
de sa législation, par la noble politesse de ses mœurs,
et par les éclatans chefs-d'œuvre de tout genre >
dont les lettres, les sciences et les arts l'avoient en-
richie de concert» Heureuse au dedans , respectée
au dehors, sa renommée partout répandue lui atti-
^ i) Isdie , chap. i , vers. 5, selon Vhéhreiu
EN MATIÈRE DE RELIGION. ^^9
i^oit les hommages des plus lointaines contrées ^ et
lunivers admiroiten elle la reine de la civilisation.
-Tel ëtoit le peuple que Dieu choisit pour donner
àli' genre humain une grande et terrible leçon..
Totït à: coup, à la voix: de quelques sophisteii, de
nouvelles opinions, de nouveiiux désirs s'emparent
de ce peuple égaré. 11 se dégoûté de ses croyances
et des doctrines tutélaires qui Favoient élevé si haut.*
Tenté par le fruit de l'arbre de science , il veut
sortir de sa condition, et devenir semblable à Dieu y
a qui seul appartient toute souveraineté. Soudain
cet attentat est puni , comme celui du premier
homme, par un irrévocable arrot do mort? que le
coupable lui-même est chargé d'exécuter.
La mort d'une société n'est que rcxtinclion de
toute vérité sociale : oh voit donc toutes les vérités
sociales abandonner à la fois cette nation proscrite,
et la laisser à elle-même, sans protecteur et sans
régie, comme ces peuples perdus sans retour, de
qui les anciens disoient : Les Dieux sont partis!
De la vérité naît l'aimour, qui produit et con-
serve : et cette nation naguère si aimante , sans vé-
rité maintenant, est aussitôt saisie d'un affreux es-
prit de haine, qui l'anime à sa propre destruction.
Lasse de toute autorité , et lasse de Dieu, la rai-
son humaine entreprend de constituer sans lui la
société, et même la Religion; car la philosophie
s'attribuoit non-seulement la royauté, ou le droit
d'imposer les lois politiques aux peuples , mais en-
core le sacerdoce , ou la fonction de régler leurs
590 JîSSAI SUR l'indifférence
croyances et leur cullc. « Vous êtes le prêtre de
» ia raison (1), » écrivoit .d'Alenibert au vieilLiid
de Ferney. Et l'on ne doit pas regarder ce mot
comme une expression sans conséquence. L'idce
qu'elle énonce n'est qu'une déduction rigoureuse
du principe d'où partoit Ja; philosophie; e|i dès
qu'elle soumettoit tout , et Dieu même, à la raison
deriiomme, ilfalloit que l'homme en vînt Jusqu'à
adoi^r sa raison, c'est-à-dire, jusqu'à s'adorer lui-
même, ou à déclarer par un acte solennel qu'il ne
connoissoit rien au-dessus de lui ; car le culte pu-
Llic n'est que la déclaration de la croyance publi-
que ; et quand un peuple ne croit plus rien , son
culte est une déclaration publique d'athéisme ou
d'incrédulité.
Mais considérons le progrès , et, pour ainsi par-
ler , la filiation logique des événemens. On a pro-
clamé la souveraineté de l'homme, et ses droits,
tous renfermés dans ce mot, sont devenus l'unique
dogme politique et religieux : alors nécessairement
on ne voit dans l'antique Religion de l'Etat , dans
son symbole et dans son culte , qu'un sacrilège at-
tentat contre la raison de l'homme. Dieu est traité
en usurpateur ; et quiconque se déclare pour kii ,
prenant parti dans la guerre qui existe entre Dieu
et l'homme , et où il ne s'agit de rien moins que de
l'empire , se rend à la fois coupable du crime de
(1) Lettre de d'Alembert à Foliaire, du i3 dé-
cembre 1764*
EN MATIÈRK DE HELlGIOiN. O9I
lèse-majesté divine , en niant l'indépendance ab-
solue ou la divinité de la raison, et du ci ime de
lèse-majesté humaine, en attaquant la souveraineté
de riiomme. Comme impie et comme rebelle il doit
donc être mis à mort (*)» Tout ce qui appartenoit
à la Religion proscrite, ses ministres, ses biens,
les institutions, les usages, les noms même qu'elle
avoit consacrés , en un mot, tout ce qui rappelle le
Dieu ennemi, doit périr, tout, et jusqu'à ses tem-
ples, et jusqu'à ses images; comme au retour du
•légitime monarque on brise la statue d'un tyran.
Aussi, dans la chaleur de cette guerre prodigieuse
de riiommc contre Dieu, fut-il question de dé-
(*) Je dis être rais à mort comme impie ; car, qui nie
Dietr, est puni de mort , ou éternellement séparé de la
société de Dieu, qui est là vie, parce qu'il est la vérité :
£go sum Veritas et vita ( Joan., xix, 6 ). Ce terrible châ-
timent est un rapport nécessaire , ou une loi immuable
de la justice ; et c'est parce que cette loi révélée à
riiomme est éminemment conforme à sa raison, que, des
qu'il se met à la place de Dieu, il sépare à jamais de sa
société , ou punit de mort quiconque refuse de le recon-
noître pour Dieu ; et cela s'est vu dans les anciens empires
d'Orient, et à Home sous les empereurs, comme en
France sous le rogne de l'athéisme. Mais Dieu, cire
éternel, ne punit ses sujets rel)elles que lorsqu'ils sont en-
trés dans la société éternelle, et il attend le repentir jus-
que-là ; tandis que l'homme, être d'un jour, n'attend
pas même jusqu'au soir, que peut-être il ne verra pas, et
se hâte de donner la mort, avant que lui-même il Ja re-
çoive..
092 Eî^sA^i sun l'indifféreinck
trnirc les livifs mêmes où les droits du Souverain-
Etre sont exposés et défendus. Ce n'éioit encore
qu'une eonséqnence juste des maximes en règne,
et la seule impossibilité d'une destruction cbm-
plète empêcha le f;uiatisme [)hilosophique de don-
ner à l'Lurope le même specUu^le qu'avoit autrefois
donné en E«^ypte le fanatisme musulman.
Le naonde avoit vu plusieurs fois le scandale de
1 apothéose individuelle de Fhomme. et ce fut même
l'origine du paganisme chez toutes le3 nations.
Mais, en devenant Dieu, l'homme cessoit d'être
hojnme. Transformé par l'opinion en un autre être
plus parfait, il changeoit de natiu'e; et alors même
la tradition conservoit la croyance d'un Dieu su-
prême éminemment élevé au-dessus de ces divi-
nités subalternes. Chose bien différente, ce. fut
l'homme abstrait, ou l'humanité conçue sous sa
uotion propre , que divinisa la philosophie , en ex-
cluant tout être supérieur, l^homme s'adora comme
homme ; et trouvant dans son orgueil et dans ses
convoitises le caractère de rinfini , il lesclioisit na-
turellement pour l'objet direct de son culte. Il
adora son orgueil sous le nom de raison , et l'adora
sous l'emblème de la volupté, parce que la volupté,
ou l'indépendance effrénée des appétits, n'est, si
Ton me permet cette expression , que l'orgueil des
sens , de même que l'orgueil est la volupté de l'in*
lelliîience. Et comme il n'est aucun vice ni aucun
crime qui ne sorte nécessairement de ces deux pas-
sions mères, quand l'homme ne reconnoît plus
EN MATIÈRE DE RELTOTO^. 090
d'auhe autorité , d'autre loi , d'autre; I hcxi que sa rai-
son ; pour la représenter dignement, il faWut cher-
cher tous les vices et tous les crimes, personnifiés
dans le même être vivant , et cet affreux sinïulacre ,
on lé ti-ouva dans les antres de la prostitution. Et
quelle plus parfaite image, en effet, de l'erreur ahso-
lue qui détruit toute vérité, que le désordre profond
qui détruit toute vertu , et Thomme , et la famille ,
et la société? Leçon à jamais mémorable! La raison
humaine, dont les bienfaits, annoncés d'avance avec
tant de faste , dévoient transformer la terre en un
séjour de paix et de i'élicité, cette puissante raison
règne enfin; on proclame sa divinité, et ses autels
i&Ont'dé^ ruines, ses hymnes des chants de pros-
cription, ses prêtres des bourreaux , son culte est
la mort, et le néant l'espérance de ses adorateurs.
'i^'Ilya drtns les docti'ines une vertu cachée, une
force secrète, ou pernicieuse ou bienfaisante ,- qui
ne s'aperçoit que par ses effets: et cela seul prou-
veroit que l'homme n'est pas fait pour choisir ses
croyances, mais pour les recevoir de celui qui ne
peut ni se tiomper , ni vouloir le tromper; car si le
jugemejit de la larson seule en décidoit , presque
touj'oiu'S abusé par de fausses apparences, ou par
les sophismesde son esprit , l'homme périroit mille
fois , victime de ses vains raisonnemens , ,ivant d'a-
voir découvert les vérités appropriées à sa nature
et nécessaires à sa conservation, puisqu'elles l'é-
tonnent et le confondent , lors même qu'il les con-
noit avec certitude, et les cioit avec nue pleine
09-4 RssAi SUR l'indifférence
foi. Profond sujet de meditalion à qui sait refle'-
chir ! riustrument d'un supplice affreux, la croix,
élevée au milieu des peuples , arrête l'effusion du
sang ,inspireà l'homme une douceur céleste. On ren-
verse la croix, on présente à sa place , à l'adoration
publique, un symbole de volupté; le sang aussitôt
coule à grands flots, une fureur inconnue s'empare
àes coeurs , et les premiers sacrifices offerts à l'ob-
scène idole sont des hécatombes de victimes hu-
maines.
Il y a des vérités et des erreurs à la fois religieu-
ses et politiques , parce que la Religion Qt la so-
ciété ont le même princip^e, qw est I)ieu, et le
même terme, qui est l'homme. Ainsi une erreui'
fondamentale en Religion est aussi une. erreur fon-
damentale en politique , et réciproquement. Si
donc il existoit une erreur destructive du pouvoir
dans la société religieuse, cette erreur^ la plus gé-
nérale qu'on puisse imaginer, devroit être également
destructive du pouvoir dans la société politique ;
et c'est en effet ce que démontre sans réphque
l'histoire de la révolution française. En vertu de
sa souveraineté, l'homme se soulève contre Dieu,
se déclare libre et égal à lui : en vertu du même
droit, le sujet se soulève contre le pouvoir, et se
déclare libre et égal à lui. Au nom de la liberté t
on renverse la constitution , les lois , toutes les ins-
titutions politiques et religieuses ; au nom de Vé-
g alité , on abolit toute hiérarchie, toute distinc-
tion religieuse et politique. Clergé, noblesse, ma^
EN MATIÈRE PE UELKUOiV. SqS
gistrature, législation, Religion^ loui tombe en-
semble , et il fut un moment où km' l'ordre social
se tiouva concentré dans un seul homme. Pendant
que cet homme-pouvoir ,> médiateur entre Dieu et
l'homme dans la société politique, comme FHomme-
Dieu est médiateur entre Dieu et l'homme dans la
société religieuse; pendant , dis-je , que cet hornme
exista, rien n'étoit désespéré, et Tordre, pour
ainsi dire , retiré en lui , pouvoit plus tard en sortir,
et reparoître au dehors, par un seul acte de sa
puissante volonté. On le sa voit , et sa mort, résolue
de ce moment , lut comme la dernière ruine qui
devoit consommer et éterniser toutes les autres.
Depuis le déicide des Juifs, jamais crime plus
énorme n'avpit été commis; car le meurtre même
de l'innocence ne peut pas y être comparé. Quand
Louis monta sur l'échafaud, ce ne fut pas seule-
ment un mortel vertueux qui succomba sous la
rage de quelques scélérats ; ce fut le pouvoir lui-J
même , vivante image de la Divinité dont il émane,
ce fut le principe de Tordre et de l'existence poli-
tique, ce fut la société entière qui périt.
Et certes on n'en put pas douter, lorsqu^on vit
placer le droit de révolte au nombre des lois fon-
damentidcs de l'Etat, et consacrer Vi/isiirrection
comme le plus saint des devoirs. Jamais^ dans le
cours des âges précédons, aucun peuple n'étoit
parvenu jusqu'à ce prodigieux excès de çl^li^e, de
protester, en tête de s^i constitution, conti'e toute
espèce de Gouvernement : celle absurdité incom-
SgG tssAi son t'ïKDiiTi^riÈNCE
piéliciisiblc devoit être tcservee au siècle de la
paison.
Alors , sur les débris de lautel et du trône , sur
les osseniens du prêtre et du souverain , commença
le régné de la force, le règne de la haine et de la
lerreur : effroyable accomplissement de cette pro-
phétie : « Un peuple entier se ruera , homme con-
ïj tre homme, voisin contre voisin , et, avec un
» grand tumulte , Fenfant se lèvera contre le vieil-
j) lard , la populace contre les grands ; parce qu'ils
»i ont opposé leur langue etleurs inventions contre
i> Dieu (i). « Pour peiioudre cette scène épouvan»-
tahle de désordres et de forfaits, de dissolution et de
carnage, cette orgie de doctrines, ce choc confus
de tous les intérêts et de toutes les passions, ce
mélange de proscriptions et de fêtes impures , ces
cris de blasphème , ces chaiitts sinistres , ce bruit
§ôurd et continu du marteau qui démolit , r de la
hache qui frappe les victimes, ces détonatioris ter-
ribles et ces rugissemens de joie, luguhi^e annonce
d'un vaste massacre , ces cités veuves, ces rivières
encombrées de cadavres ^ ces temples et ces villes
en cendre , et le meurtre , et la volupté , et les
pleurs; , et le sang ; il faudroit emprunter à Tenfer
(i) Et irruet populus , vir ad virum , et unusquisque,
adproximum suum : tumultuabitur puer contra senein,
et ipiobilis contra nobilem quia lingua eorunt et
adinuentiones eorum contra Do/ninwn. Js..., cap. u\,
Yers..5, 8.
EN MATIÈRE DE RELIGTO??. ZqJ
vS.i lajtgue, comme quelques monstres lui empnin-
tèi-eiit ses furem\s.
« Si le monde, avoit dit Voltaire, étoit gou-
» v(.Tné par des athées, il vaudroit autant être sous
>j lempire imme'diat de ces êtres' infernaux qu'on
M nous peint acharnés contre leurs victimes (i). »
Des athées tj;ouvernèrent la France , et, dans l'es-
pace de quelques mois, ils y accumulèrent plus de
ruines qu'une armée de Tartares n'en auroit pu
laisser en Europe pendant dix années d'invasion.
Jamais, depuis l'origine du monde, une telle puis-
sance de destruction n'avoit été donnée à l'honmie.
Dans les révolutions ordinaires, le pouvoir se dé-
place , mais descend peu. Il n'en fut pas ainsi quand
l'athéisme triompha. Comme s'il eût fallu que,
sous l'empire exclusif de l'homme , tout portât un
caractère particulier d'ahjection, la force, fuyant
les nohles et hautes parties du corps social, se pré-
cipifci entre les mains de ses plus vils memhres,
et leur orgueil , que tout oifensoit , n'épargna rien.
Ils ne pardonnèrent ni à la naissance , parce qu'ils
étoient sortis de la houe; ni aux richesses , parce
qu'ils les avoient long-temps enviées ; ni aux talens ,
parce que la nature les leur avoit tous refusés ; ni
à la science, parce qu'ils se sentoient profondé-
ment ignorans; ni à la vertu, parce qu'ils étoient
couverts de crimes ; ni enfin au crime même , lors-
qu'il annonça quelque espèce de supériorité. En-
(i) Homél. sur VatJicisme,
oi)S ESSAI S un l'indiitérljnci?
treprendre de tout ramener h leur niveau , c eloit
senj^ager à tout anéantir. Aussi, dès lors, gouver-
ner, ce lut proscrire, con(is(pier, et proscrire
encore. On organisa la mort dans chaque bourgade ;
et, achevant avec des décrets ce quon avoit com-
mencé avec des poignards , on voiia des classes en-
tières de citoyens à rextermination ; on ébranla par
le divorce le fondement de la famille ; on attaqua
le principe même de la population, en accordant
des encouragemens publics au libertinage (*).
Cependant la haine de Tordre, trop à Tétroit
sur ce vaste théâtre de destruction , franchit les
frontières , et alla menacer sur leur trône tous les
souverains de l'Europe. L'athéisme eut ses apôtres ,
et l'anarchie ses Séides. La guerre redevenant ce
qu'elle est chez les sauvages , on arrêta de ne faire
aucun prisonnier. L'honneur du soldat frémit, et
repoussa cet ordre barbare. Mais , hors des camps ,
l'enfance même ne put désarmer la rage, ni atten-
drir les bourreaux. Je me lasse de rappeler tant
d'inexpiables horreurs. La France , couverte de dé-
bris, otfroit l'image d'un immense cimetière,
quand, chose étonnante! voilà qu'au milieu de
ces ruines, les princes mêmes du désordre, saisis
{*) La sagesse des législateurs de 1795 jugea les filles
publiques, ou, comme on les appeloit, les Ji lies-mères, si
utiles à l'Etat, qu'onproposadeleur assigner des pensions
sur le trésor public. On voyoit sans doute en elles les pré-
tresses de la raison ; et, pour conserver la divinité, on
s'occupoit de doter son culte.
EN MATIÈRE DE JIELIGION. SqQ
dune terreur soudaine, reculent épouvantés,
comme si le spectre du néant leur eut apparu. Sen-
tant qu'une force irrésistible les entraîne eux-mê-
mes au tombeau, leur orgueil fiécbit tout à coup.
Vaincus d'effroi , ils proclament en hâte l'existence
de l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme ; et ,
debout sur le cadavre palpitant de la société, ils
appellent a grands cris le Dieu qui seul peut la
ranimer.
Je m'arrête; qu'ajouterois-je à cet exemple éter-
nellement mémorable? Le raisonnement, l'auto-
rité, l'expérience, s'accordent donc pour démon-
trer que la Divinité est le premier besoin des na-
tions, la raison de leur existence, et que toute
philosophie irréligieuse tend à détruire l'ordre so-
cial , le bonheur des peuples , et les peuples mêmes.
Je prouverai maintenant que la Religion seule les
conserve et les conduit au bonheur , en les établis-
sant dans un état conforme à la nature de la so-
ciété.
400 HSSAl SUR L'lNDlFrÉia:iNC£
CHAPITIIE XL
Suite du même sujet.
-ÏJ COUTONS claLord la sagesse antique : « L'igno-
jï rance du vrai Dieu est pour les Etats la plus
» grande des calamités ; et qui renverse la Religion,
» renverse le fondement de toute société liu-
w maine (i). C'est la vérité même /que si Dieu n'a
» pas présidé à l'établissement d'une cité , et qu'elle
i> n'ait eu qu'un commencement humain , elle ne
» peut échapper aux plus grands maux. Il faut donc
» tâcher, par tous les moyens imaginables , d'imiter
w le régime primitif ; et , nous confiant en ce qu'il
» y a d'immortel dans l'homme , nous devons fon-
» der les maisons, ainsi que les Etats , en consacrant
» comme des lois les volontés de l'hitelligence su-
» prême. Que si un Etat est fondé sur le vice, et
» gouverné par des gens qui foulent aux pieds la
» justice , il ne lui reste aucun moyen de salut (2). »
— ce Les villes et les nations les plus attachées
n au culte divin ont toujours été les plus durables
(i) Plat. ,DeLeg., lib. x.
[2) Ibid,, tora. VIII, ëclit. bip., pag. 180, 181.
EN MATIÈRE DE RELIGTON. ^01
» et les plus sr.i^cs ; coniinc les siècles les plus rc—
« li^ieux ont toujours été les plus ciisliuj^ués par
» le génie (i). »
Ces maximes d'une liante raison appartiennent
spécialement à l'école de Sociale, la moins cor-
rompue des anciennes écoles de philosophie, parce
qu'on y avoit mieux conservé, et en plus i^rand
nomhre, les traditions primitives. '
Les philosophes mêmes, qui, de nos joms, se
sont fait une triste gloire de comhattre la Religion,
li'en ont pas moins, pour la plupart, reconnu la
nécessité , au risque de passer, avec trop de justice,
pour de mauvais citoyens et des hommes pervers,
en s'clForçant de détruire une institution éminem-
mejit ut de et même indispensahle , de leur aveu.
« Ghercheï^ , dit Hume, im peuple sans Religion;
« si vous le trouvez, soyez sûr qu'il ne diffère pas
» heaucoup des hètes hrutes (2). » J'ai déjà cité ce
mot de Rousseau : u Jamais Etat ne fut fondé que
» la Religion ne lui servît de hase (5). » La raison
de cet honmie et son cœur rentraînoient vers le
Christianisme, que son seul orgueil repoussoit,
et il s'irritoit contre la Religion, par les mêmes
motifs C|ui lui inspiroient pour la société civile
cette profonde haine qu'on remarque dans ses écrits.
Mais, sitôt que ses passions se calment , la vérité
(i) Xénoplion, Memor. Socrat., 1,4» i^.
(2) Hist. nat. de la Rcl., pag. i55.
(5) Contrat social , liv. IV, cliap. vht.
1. 26
402 E5.SAI St;P. l/llVDTrrLRl-XCE
roproiir] son cni})ire sur son esprit. C'est ainsi que,
dans \ Emile ^ \\ sVlentl avec complaisance sur les
lieurcux eiïets de la Religion dans la société'. Le pas-
soire est si frappant (pie je ne craijidrai point de le
transcrire en entier, cpjoique ass(^z long, d'autant
qu'il est de mon desseiii de m'appuyer le plus pos-
sible sur les concessions des adversaires.
« Un des sophismcs les plus familiers au parti
pîiilosopliique, est d'opposer vui peuple supposé
de bons philosophes à un peuple de mauvais Chré-
tiens; comme si \\n peuple de vrais philosophes
étoit plus facile à faire qu'un peuple de vrais Chré-
tiens. Je ne sais si , parmi les individus , l'un est
plus facile à trouver que l'autre; mais je sais bien
que, dès qu'il est question de peuples , il en faut
supposer qui abuseront de la philosophie sans Re-
ligion , comme les jiôtres abusent de la Religion
sans philosophie; et cela me paroît changer beau-
coup l'état de la question (*).
>j Bayle a très-bien prouvé que le fanatisme est
plus pernicieux que l'athéisme, et cela est incon-
testable (**) ; mais ce qu'il n'a eu garde de dire , et
(*) Il y a clc phis cette différence essentielle, que la
pliilosophie a une tendance directe au désordre, et y con-
duit par son effet propre, quiconque raisonne et est con-
séquent, tandis qu'au contraire la Religion a une ten-
dance directe à la vertu; de sorte qu'on ne peut être à la
fois vicieux et croyant sans contradiction : et de là
vient que le vice mené à l'incrédulité.
(**) L'athéisme lui-même s'est chargé naguère, en
EN MATIÈRE DE RELIGIO:>f. /|.o3
qui nVst pas moins vrai, c'est que le fanatisme,
quoique sanguinaire et cru(;l , est pourtant une
passion grande et forte , qui élève le cœur de
l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui
donne un ressort prodigieux , et qu'il ne faut que
mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus;
au lieu que l'irréligion, et en général Tesprit rai-
sonneur et philosophique, attache à la vie, effé-
miné, avilit lésâmes, concentre toutes les pas-
sions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans
l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit
bruit les vrais fondemens de toute société; car ce
que les intérêts particuliers ont de commun est si
peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils
ont d'opposé.
» Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des
hommes (*), c'est moins par amour pour la paix
que par indifférence pour le bien; comme que tout
aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il
reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne
font pas tuer les hommes , mais ils les empêchent
de naître, en détruisant les mœurs qui les multi-
plient, en les détachant de leur espèce, en rédui-
sant toutes leurs affections à un secret égoïsme .
France, de réfuter les prétendues preuves de Bayle ,
preuves incontestables, au jugement de Rousseau ; et peu
de gens seront , je crois, tentés aujourd'hui d'en désirer ,
au nicme pri>L, une nouvelle réfutation.
(*) Il l'a fait verser, et par toirens : cela est iiiconfes-
tahle,
2G.
,4o4 ESSAI STJR L'l]NDirrj:ilE?fCK
aussi fuiirstca la ])opu]ation qu'?i la vertu. L'inflif"
férence pliilosopliirpic rcsscn)l)]o a la tianquillilé
de l'Etat sous le despolisme : c'est la IraïKpiillitc de la
mort ; elle est plus destructive rpie la guene même.
» Ainsi le fanatisme , quoique plvis funeste dans
ses effets immédiats, que ce qu'on appelle aujour-
d'hui l'esprit philosophique, l'est heaueoup moins
dans ses conséquences. D'aillevirs il est aisé d'étaler
dehelles maximes dans des livres; mais la question
est de savoir si elles tiennent tien à la doctrine ,
si elles en découlent nécessairement; et c'est ce
qui n'a point paru clair jusqu'ici. Reste à savoir
encore si la philosophie, à son aise et sur le trône ,
commanderoit hien à la gloriole, à l'intérêt , à l'am-
hition , aux petites passions de l'homme , et si elle
pratiqueroit cette humanité si douce qu'elle nous
vante la plume à la main (*).
« Par les principes, la philosophie ne peut faire
aucun hien que la Religion ne le fasse encore
mieux, et la Religion en fait heaueoup que la phi-
losophie ne sauroit faire.
w Par la pratique , c'est autre chose ; mais en-
core faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout
point sa Religion, quand il en a une ; cela est vrai(**) :
(*) Ce qui sur cela restait à sa^'oir, au temps de Jean-
Jacques , est su maintenant ; et rien, en fait d'expérience,
ne manque à notre instruction.
(*'*') En un sens, oui; car il est vrai qu'aucun homme
YiGSl absolument parfait; mais à celte rcstriciion près, il
EN MATIÈRE DE RELIGION. 4*^5
la plupart n'en ont guère, et ne suivent point du
tout celJe qu'ils ont; cela est encore vrai (*) : mais
enfin quelques-uns en ont une , la suivent du moins
en partie, et il est indubitable que des motifs de
Pieli«|;ion les empêchent souvent de mal faire, et
obtiennent d'eux des vertus, des actions louables,
qui n'auroient point eu lieu sans' ces motifs
Tous les crimes qui se font dans le clergé , comme
ailleurs, ne prouvent point que la Religion soit
inutile , mais que très-peu de gens ont de la Rel i-
gion.
» Nos Gouvernemcns modernes doivent incon-
testablement au Christianisme leur plus solide auto-
rité, et leurs révolutions moins fréquentes ; il les
a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se
prouve par le fait, en les comparant aux Gouverne-
mens anciens. La Religion, mieux connue, écar-
tant le fanatisme, a donné plus de douceur aux
mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point
l'ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé ,
l'humanité n'en a pas été plus respectée : les cruau-
tés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs
de R.ome, des Chinois , en font fol. Que d'œuvres
de miséricorde sont l'ouvrage de l'Evangile! Que
de restitutions, de réparations, la confession ne
fait-elle pas faire chez les Catholiques? Chez nous ,
me semble que Fénélon , Vincent de Paul, suivoient assez
bien leur Relie ion.
o
[*) fi'a'Jtcvu' \i\ (liiT le contraire un peu plus h'AS,
4.oG Essai suii l'indjfféreince
combien les appiocîhcs des temps de communion
n'opè l'en t-el les pas de rccoi'cilialions el d'aumônes?
Combien le jubiié des Hébreux ne rendoit-il pas
les usurpateurs moins avides? Que de misères ne
prëvenoil-il pas? La fralernité légale unissoit toulo
la nation ; on ne voyoit pas un mendiant chez eux ,
on n'en voit pas non plus cliez les Turcs, oii les
fondations pieuses sont innombrables. Ils sont , par
principe de Religion, hospitaliers même e;iYers
les ennemis de leur culte. »
« Les mahomélans disent, selon Chardin, qua-
ti près l'examen qui suivra la résurrection univer-
w selle , tous les corps iront passer un pont appelé
3i Poul-Serrho , qui est jeté sur le feu éternel ,
3J pont qu'on peut appeler , disent-ils , le troisième
5j et dernier examen , et vrai jugement final , parce
» que c'est là où se fera la séparation des bons d'a-
5î vec les médians.
« Les Persans, poursuit Chardin, sont fort in-
îj fatués de ce pont, et lorsque quelqu'un souffre
» une injure dont, par aucune voie, ni dans au-
» cun temps , il ne peut avoir raison , sa dernière
3j consolation est de dire : Eh bien! par le Dieu
:>j vissant y tu me le paieras au double au dernier
w jourj tu ne passeras point le Poul-Serrho y que
3> tu ne me satisfasses auparavan t : je ni attacherai
» au bord de ta veste y et me jetterai a tes jambes,
5j J'ai vu beaucoup de gens éminens, et de toutes
» sortes de professions , qui , appréhendant qu'on
>i ne criât ainsi haro sur eux au passage de ce pont
EN MATIERE DE RELIGION. l\0'-J
» rcdoulablc , solliciloient ceux qui se plaijj^noient
w cl eux de leur pardonner : cela in'esl arrivé cent
» fois a moi-même. Des gens de qualité qui m'a-
» voient fait faire , par importun itc , des démar-
» ches autrement que je n'eusse voulu, m'abor-
» doient au bout de quelque temps, qu'ils pensoien t
5> que le chagrin en étoit passé , et me disojent : Je
» te prie y halal bechon autchisra ^ c'est-à-dire,
" rends-moi cette affaire licite ou juste. Quelques-
» uns même m'ont fait des présens et rendu des
» services, afin que je leur pardonnasse, en dé-
» clarant que je le faisois de bon cœur; de quoi
» la cause n'est autre que cette créance qu'on ne
>> passera point le pont de l'enfer , qu'on n'ait rendu
» le dernier quatrin à ceux qu'on a oppressés (] ). »
« Croirai-je que l'idée de ce pont^ qui répare
tant d'iniquités , n'en prévient jamais? Que si Ton
otoit aux Persans cette idée, en leur persuadant
qu'il n'y a ni Poul-SerrJto, ni rien de semblable,
où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après
la mort, n'est-il pas clair que cela mettroit ceux-ci
fort à leur aise, et les délivreroit du soin d'apaiser
ces mallieureux? Il est donc faux que cette doc-
trine ne fut pas nuisible ; elle ne seroit donc pas
la vérité.
» Pliilosoplie, tes lois morales sont fort belles»,,
mais montre-m'en, de grâce, la sanction. Gesse un
inomentdc battreîa campagne , et dis-moi nettemen I
(i) Voyas^cs de Cluudiii, toni. \'ÏI,pag. jo»
4o8 ESSAI SUR l'jND/FFÉRENCE
ce que tu mets à la place du Ponl-Scrrho (i). *
Pour peu qu'on atlaclie de prix à la paix, à la
sécurité publique , à la douceur et à la stabilité du
Gouvernement , aux bonnes mœurs, à la verlu^ on
ne peut donc contester l'importance de la Religion.
Mais je veux faire sentir encore pi us vivement cette
importance 7 dont on n'auroit qu'une trop basse et
trop imparAvite idée, si, n'envisageant la Religion
que dans ses bienfaits en quelque sorte secondaires ,
on ne la concevoit pas, en outre, en remontant
jusqu'à la cause première de tant d'beureux effets ,
comme l'unique et nécessaire fondement de tout
ordre social.
L'ordre, selon sa notion la plus étendue, est
l'ensemble des rapports qui dérivent de la nature
des êtres; et ces rapports sont des vérités, puis-
qu'ils existent indépendamment des pensées de
l'esprit qui les considère. Toute vérité découle de
Dieu, parce qu'il e^^ celui qui est, c'est-à-dire,
l'Etre par excellence , sans restriction et sans bor-
nes, ou la vérité infinie ; et quand il s'est résolu à
produire , la création toute entière n'a été qu'une
magnifique manifestation d'une partie des vérités
que renferme l'Etre divin. Ces vérités étant liées
entre elles par des rapports nécessaires dans la pen-
sée de Dieu , sa volonté, en les réalisant au deliors ,
a, par le même acte, réalisé ces rapports immua-
bles qui constituent l'ordre. Etabli par la volonté
(i) Emilt , loni.TTI, png. njS, 202»
ILN MATIÈRE DE RELTGIOX. 4^9
de riatclligeiice suprême, ouïe pouvoir souverain
du Créateur, ]e même pouvoir le maintient, en
continuant de créer à chaque instant les êtres , ou
de manifester quelques-unes des vérités éternelle-
ment existantes en Dieu, et leurs rapports égale-
ment éternels : et un ordre parfait régneroit dans
l'univers, si la volonté non intelligente des êtres
libres ne le trouLloit trop souvent par un aveugle
abus d'une force aveugle , qui , emi)loyée à réaliser
l'erreur, ou ce (jui n est pas, tend par cela même
à détruire ce qui est , ou à manifester le néant.
Le pouvoir , ou la volonté de l'Intelligence su-
prême , est donc le moyen général de l'ordre , de
même que la force , dirigée par des volontés libres
non intelligentes (*) , est le moyen général du dé-
(*) Elevez un mur hors de son aplomb, il tombe, parce
qu'il y a défaut de vérité dans les lois de sa construction ,
ou défaut d'intelligence dans farchitecte. Il en est de
même de la société. L'homme bouleverseroit l'univers ,
s'ilpouvoit le soumettre à son action, parce qu'il ne con-
noît qu'imparfaitement les lois qui maintiennent l'ordre
dans le monde ])hysique ; et quand il ignore ou méconnoît
les lois qui maintiennent l'ordre dans le monde moral ,
quand il s'ignore ou se méconnoît lui-même , sa force
tend à détruire, parce qu'elle tend à placer les êtres dans
de faux rapports, ou des rapports contraires à leur na-
ture. Il veut ce que V Intelligence ne sauroit vouloir, c'est-
à-dire, des choses impossihles, absurdes, contradictoires.
Désirer le bien-être est un sentiment naturel à tous les
hommes; mais tous les hommes ïie voient pas ('cjnlenKuit
en quoi consiste huir bien-être. Celui qui le cherche dans
4lO ESSAI SUR l'indifférence
SOI (Ire : et la société liiiniaiiie, composée d êtres
libres sujets a l'erreur , est j)art'ii:;ée entre ces deux
puissances, dont rune tend à détruire ce que l'au-
tre tend à conserver.
Or, par lui renversement d'idées inouï, la phi-
losophie s'eflorce de fonder la société sur le prin-
cipe même du désordre. Refusant de reconnoître
d'autre intelligence que la raison de l'homme, elle
ne peut constituer d'autre pouvoir que la force :
et le genre humain , soumis à cette puissance des-
tructive, périroit, si la Religion n'accouroit à son
secours.
« La Religion, dit excellemment M. de Ronald,
» met l'ordre dans la société, parce que seule elle
» donne la raison du pouvoir et des devoirs (i). »
Qu'est-ce en effet que le pouvoir dans la société,
sinon le droit de commander, lequel emporte le
devoir d'obéir. ]\Liis qui commande est au-dessus
de qui obéit, et tellement au-dessus, qu'on n'ima-
gine point de supériorité plus grande; car elle n'im-
le désordre, manque de lumières. Avec un esprit plus
éclairé, il comprendroit que , hors de l'ordre, il ne sauroit
exister de bonheur, puisqu'il n'y a pas raèrne de vie. Le
désordre est donc produit par cles volontés libres non
intelligentes, L'Etre souverainement intelligent, est es-
sentiellement bon, heureux, parfait, et la perfection des
créatures libres , aussi-bien que leur félicité, consiste à
conformer leurs volontés aux siennes*
(ï) Ze Divorce considéré au XI X^ siècle ^ Disc, prél.,
pag. 42.
KN MA.TIÈHE DE RELIGION. 4^ 1
pliquc pas une simple différence de nature. L an*^e,
par sa nature, est au-dessus de llionmie; cepen-
dant riioninie ne doit rigoureusement rien a l'ange.
Qu'un ange revête une forme sensible, et des-
cende sur la terre, où sera la raison de lui obéir?
Je n'aperçois aucun droit d'un côté, ni de l'autre
aucun devoir. Tout être créé est dans une indé-
pendance naturelle de tout autre être créé ; et si
le plus élevé des esprits célestes venoit, de sou
seul mouvement, et sans autre titre que sa volonté,
dicter des lois a l'iionmie, et l'asservir à sa domina-
tion , je ne verrois en lui qu'un tyran , et dans ses
sujets que des esclaves. Qu'est-ce donc quand
riiomme lui-même s'arroge l'empire sur l'iiomme,
son égal en droit, et souvent son supérieur en rai-
son, en lumières, en vertus? Est-il une prétention
plus inique, plus insolente, une servitude plus
ignominieuse? Certes, je n'hésite point à le dire
avec Rousseau : « 11 faut une longue altération de
» sentimens et d'idées, pour qu'on puisse se ré-
» soudre à prendre son semblable pour maître (i). »
Et cependant Rousseau lui-même est contraint ,
pour constituer pliilosopliiquementla société, d'im-
poser à l'homme le joug de l'homme, et de le sou-
mettre à l'empire de la force aveugle et brutale.
On ne doit pas s'étonner que, sur ce résultat de ses
jirincipes, la société civile lui ait paru contraire
(i) Contrat social , liv. IV , cliap. yim.
/|12 ESSAI sur. l/l'NDirrKRl'KCK
a laiialuro (*). Confondant l'indcpendaiicc avec la
liberté^ l'aLscncc de tout pouvoir et de tout devoir,
c'est-à-dire?, de tout ordre, devoit être à S(^s yeux
l'état le j)lus parfait, ou l'état naturel de l'homme.
Mais l'ordre, et le pouvoir qui le maintient, ayant
une relation nécessaire à l'intelligence, .lean-.Jac-
(pies en vint jusqu'à soutenir que Vhomme qui
pense est un animal dépravé^ conséquence rij^ou-
reusement juste de l'erreur sur laquelle repose son
système. Ainsi l'orgueil proclame la souveraineté
de l'homme , et , de ce moment , il faut que Thomme
soit, ou le vil esclave de la force dans la société ,
ou l'esclave plus vil de ses appétits, et à peine l'égal
des bétes au fond des bois , leur commune demeure.
En vérité , il est étrange qu'il se trouve des âmes
assez basses pour se complaire dans l'abjection des
doctrines philosophiques, ou des esprits assez foi-
bles pour en être séduits. Mais, disoit Pascal, il
est bon qu'il y ait beaucoup- de ces gens-là au
monde, afin de montrer que l'homme est bien ca-
pable des plus extravagantes opinions , et des sen-
timens les plus dénaturés.
Que de grandeui* dans les pensées de la Reli-
gion , comparées à ces maximes avilissantes ! Que
sa doctrine est simple et profonde î Quelle lumière
elle répand sur la société ! et comme elle élève
(■^) « Tout ce qui n'est point dans la nature a ses in-
« convéniens, et îa société civile pkis que tout le reste. »
Contrat social , liv. lïl; cLap. xy.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 4l5
riiomme, sans llalter son orgueil! Elle ne lui dit
point : Tu n'as d'autre maître que toi-meinc, car
des lors il seroit esclave de quiconque daiqaeroit
l'asservir; mais elle lui dit : « J.e seul être qui ait
» sur toi un j)ouvoir légitime et naturel , est l'Etre
» infini qui t'a cre'é, qui te conserve, et dispose
» souverainement de tes destinées. Ses volontés
» sont ton unique loi ; et ton bonheur, comme ta
» liberté , consiste à les connoître et à t'y soumet-
» tre. Etre libre , c'est tendre h sa fin sans obstacle ;
i»j ta fin est la perfection; obéis donc, et tu seras
» libre. Tu te maintiendras dans tes vrais ra{>-
» ports; ta raison ne dépendra que de l'Intel li-
» gence suprême , et ta volonté que des lois immua-
» blés auxquelles le Tout-Puissant lui-même est
» soumis.- »
On a beau parler avec emphase d'indépendance,
de souveraineté, cette orgueilleuse fiction de sou-
veraineté humaine n'est que le voile qui recouvre
une servitude irrémédiable. Dés que la philosophie
veut établir la simple apjxirence de l'ordre , il faut
aussitôt que l'honmie obéisse , et à qui? à son sem-
blable; il faut qu'il phe^ qu'il ranqje sous la vo-
lonté de son égal : et , tout au contraire , l'honnue
est si grand, que Dieu seul a droit de lui com-
mander : noble vassal qui ne relève que d^ l'Eter-
nel ! Que l'homme donc com[)renne ce qu'il est ;
et si , maîtrisé par les passions, il se sent trop foible
encore pour s'élever jusqu'à une pleine obéissance
aux lois émanées du pouvoir supréuie qui régit
4.j4 ES5AI SUK L'iNDirrÉRElNCE
tous les ctrcs crées, qu'il conçoive du moins fjnc
cette obéissance, le })lns précieux et le plus beau
de S{^s dioils, constitue seule la vraie liberté, et
cpi'il aspire au moment de sa délivrance.
Un écrivain célèi)re, qui ne connoissoit pas
mieux le Christianisme que la société, a osé dire
que les iwais Chrétiens sont faits pour être escla-
ves (i). 11 est vrai que le même écrivain a cru que
les anciens Grecs et les Romains étoient libres. Il
n a pas vu que la liberté, indépendante de la forme
des Gouvernemens, est uniquement relative à la
nature du pouvoir. Puisqu'il vouloit parler du
Christianisme, que ne considtoit-il au moins l'E-
vangile, loi parfaite de liberté (2), comme l'ap-
pelle un apôtre? Il y auroit lu ces paroles , qui con-
fondent d'admiration quiconque en sait pénétrer
la profondeur : Lai^érité vous affranchira (5) : Le
Christ nous a délivrés (4) : Où. est V esprit de Dieu^
la est la liberté {S). En effet, comme je l'ai montré,
quand Jésus-Christ apparut au monde, 1 homme
partout étoit esclave de l'homme. Il falloit, pour
être affranchi de ce dur esclavage , qu'il entendît
cette haute vérité, qui fut, en tous sens , pour la
(i) Contrat social , liv. lY, cliap. vin.
(2) Ep, Jacoh. I j 25.
(5) Cognoscetis veritaiem, et veritas Uherahit vos,
Joan,, vïii , 02,
(4) Christus nos liheravit. Ep. ad Galat. , iv. 3i .
(5) TJhi autem spiritus Domini, ihi libertas» Ep. II
ad Corinlli., ni, 17.
E>- MATIÈRTÎ Dli RELTGTO^f. /, 1 5
sociele, la bonne noiweUe du salut : Tout pou-
'^yoir vient de Dieu (i). S'idenlifiaiit ^Sk'iÀ lors avec
l'autorité de Dieu mcmc, le pouvoir, élaLli sur
une base inébranlal)lc , inspira le respect et la-
niour. L'homme put obéir sans cesser d'être libre,
ou plu lot il fut libre parce qu'il obéit. Et c'est
bien aiiisi que les Chrétiens le conçurent dès l'o-
rigine , comme on le voit dans Terlullien. Sur leur
refus d'adorer les images des empereuis, on les
traitoit de rebelles et d'ennemis de César. Que ré-
pond leur apologiste? « Ce n'est poijit parmi nous,
» mais dans vos propres rangs qu'il faut chercher
» les traîtres, ceux qui, prodiguant à l'empereur
» les plus basses adulations de la servitude, our-
» dissent en secret des complots contre lui , et n'as-
» sistent aux solennités qu'on célèbre en son hon-
» neur , que pour profaner la joie publique par
w des vœux criminels, et, en changeant dans leur
» cœur le nom du prince, pour inaugurer l'espé-
» rance d'un autre règne (2). Pour nous , (pi'on ne
» vit jamais dans aucune révolte, si néanmoins
» Ton doute encore de notre soumission et de no-
» tre religieux amour pour l'empereiu', qu'on sa-
(i) Non est eiiim potestas iiisi à Dco, Ep. atl Rqdi. ,
XIII, I.
('2) Non ut gaudia publica cc.lehrarent , scd ut vola
propna jain edicerent in aliéna solcniTUtale, et exeni-
pliini atque imaginent spci siiœ inaugurarent , nonien
principis in corde mutantes. Apoloijet. advers. Gentes ,
cap. XXXV.
/|.l6 ESSAI SUR l'iNDII'IÉREINCE
clic qu'il est nécessaire que nous respections en
lui le choix du Dieu que nous adorons, et le
souverain cpi'il a constitué. Quant à ce qu'on
exige de nous, je consens à donner à César le
nom de Seigneur, pourvu qu'on ne me force
pas d'y attacher l'idée de Dieu. Car du reste je
suis libre. Je n'ai d'autre maître que le Dieu
tout-puissant, éternel, cpii est aussi le maître
de César (i). «
De cette sublime idée du pouvoir, unique fon-
dement de l'obligation morale, on voit sortir, avec
tous les devoirs, l'ordre conservateur de la société.
<c L'autorité est alors justifiée , l'obéissance eiino-
« blie, et riiomme doit également craindre de
)î commander, et s'honorer d'obéir (2). » La jus-
tice désarme la force, et le noble empire de la
conscience remplace la vile tyrannie des passions
excitées par les intérêts. Que dis-je? la Religion
concentrant les intérêts particuliers dans l'intérêt
(i) Sedqiiid ego ampliiis de Eeligionc atque pietate
chi'istiand in imperatorcjn quem necesse est suspicia-
musuteinn quem Dominus noster elegit? Et meriib dixe-
riin, noster est magis Cœsar, à ncKStro Deo constitutus,
— Dicam plané imperatoreni Dominiun : sed quandb
non cogorut Doviinum, Deivice, dicam, Cœieriim li-
ber siim illi. Dominus enim meus unus est Deus omni-
potens et œternus, idem quiet ipsius.Apologet. aclv. Gén-
ies, cap. xxxiii et xxxvii.
(2) Le Divorce , considéré au XI X^ siècle, Disc.
prél.,pag. 94.
EEÏ MATIÈRE DE RELIGION. l^X'J
commun , les fait concourir au maintien de Tordre ,
en liant la vie future à la vie présente, et en déta-
chant riionnne des biens passagers qu'il recherche
avec tant d'ardeur. Elle substitue à la haine qu'en-
gendrent les doctrines philosophiques, im esprit
général de bienveillance mutuelle et d'amour; et
c'est ici le caractère distinctif du Christianisme.
Tout y respire l'amour de Dieu et des hommes;
l'amour est le fond de tous ses préceptes ; l'amour
est le sommaire de la loi. Ne point aimer, c'est
n'être pas Chrétien; c'est se bannir soi-même du
royaume de Jésus-Christ, société d'amour, pour
entrer dans la société de haine, dont Fange d'or-
gueil est le monarque. Le Chrétien n'obéit pas seu-
lement au pouvoir; il l'aime, parce qu'il vient de
Dieu, et le représente dans la société ; et cet amour,
qui remonte des sujets au pouvoir , redescend , en
quelque sorte , sous la forme de tous les bienfaits,
du pouvoir jusqu'aux sujets , et devient la plus sûre
garantie de la stabilité des Gouvernemens et de la
félicité des peuples. Unis par une puissante con-
fiance, d'où naît, avec la sécurité, un dévouement
mutuel, on peut justement leur appliquer ce mot
profond de l'Evangile : P^otre foi vous a sauvés [i) ,
Ainsi s'établit et se conserve, pour le bonheur
des hommes et la tranquillité des Etats, le culte
sacré du pouvoir, que, dans son langage énergi-
que, Tertullien appelle la Religion de seconde
(i) Fides tua te salvum fecit . Marc, x , 52.
* ^7 .
/|l8 KSSAr SUK L'INDlFlÉnli^CE
majesté» Et le même principe, qui met Toi die dajij»
la société en constituant le pouvoir social, niet
l'ordre dans la famille en constituant le pouvoir
domestique. Ces deux pouvoirs, semblables, parce
que la famille n'est qu'une petite société; inéj^aux,
parce que la société est une grande famille , ou la
réunion de toutes les familles particulières, ne sont
l'un et l'autre que le pouvoir même de Dieu , de
qui toute paternité tire son nom (i) , suivant l'ex-
pression de saint Paul, c'est-a-dire , son autorité;
car, sous la loi de la vérité et de l'ordre, rien n'est
arbitraire, pas même les noms, parce qu'il faut
qu'ils expriment de vrais ou de faux rapports; et,
pour l'observer en passant, voilà pourquoi le lan-
gage change avec les maximes, et se dénature avec
les idées. De même donc que la puissance pater-
nelle n'est que le pouvoir social dans la famille, le
pouvoir social n'est que la puissance paternelle
dans la société : et c'est ici la raison de l'immor-
talité du pouvoir , et tout ensemble de sa douceur,
chez les peuples chrétiens.
Lier le pouvoir aux sujets, et les sujets entre
eux , ce n'est que le commencement des bienfaits
du Christianisme. L'esprit d'amour qu'il inspire ne
s'arrête pas , qu'on me permette ce mot , à la fron-
tière , comme l'exclusif et dur patriotisme des an-
(i) Hujus rei gratid flecto genua mea ad Patrem
Domini nostri Jesu-Christi , ex quo omnis paternitas
in cœlis et in terra nominatur. Ep. ad Ephes., m, 1 4> 1 5».
EN MATIÈI^E DE PiELIClON. ^^9
ciens. En orcloniiaut à l'hoiiiiiie daimer rbonime ,
Jésus-Clirisl ne distingue; point le conipalrjote de
lëtianger; il nVxccpte pas même nos ennemis,
ceuxqni nous [)ersécutenl el nons maudissent: en
sorte que , par une admii ahle universalité d'amour,
sa doctrnie ne tend pas moins à unir les peuples
entre eux , que les membres d'une même société;
ou plutôt, elle tend à Ibrmer une seule société de
tous les peuples. « Le monde, disoit, il y a seize
» cents ans , l'auteur de YAiologetique aux Gen-
» tils, le monde entier n'est a nos yeux qu'une
» vaste république , patrie commune du <^enre bu-
3) main (i). » l'aut-il s'étonner que des maximes
et des sentimens si étrangers aux païens aient tout
changé, et le droit politique, et le droit de la
guerre , et les lois , et les mœurs?
Cette belle civilisation européenne, qui neut
point de modèle dans l'antiquité , à qui en sommes-
nous redevables, si ce n'est au ( ■Inistianisme? Cela
souflVe si peu de doute, que l'auteur de V Histoire
philosoj hiijiie des JEtab/issemens des jEuropéens
dans les deux Indes en convient foi mellement, au
moins pour les peuples du Nord. Partout où s'in-
troduit le Cbristianisme , il y pioduit les mêmes
eilets; et aussitôt qu'il se retire, la barbarie le rem-
place. Il civilisa jadis ime partie de l'Afrique et de
TAsie : quinze siècles après, il fit des hommes des
(i) Unani omnium rempublicdm agnoscimus, mim-*
<^iim. Apoiogol. adv. Gcntes , cap. xxivuî.
27,
4^0 liiiSAl SUK L'iNDlt'FjlllEiNCJ:
anthropophages du Nouveau-Monde ; et par les
merveilles qu'on le vit opérer au J^aïa^uay, ou
peut juger de ee que seroit devenue l'AniCTique
entière sous son influence, si une fausse et cru(îlle
politique n'avoit arraché à la llelii^ion ces [jeuples
enfans, qu'avec l'autorité du ciel et la douceur
d'une mère, elle conduisoit vers l'ordre, par la
voie de la vérité. Tandis que la philosophie , ar-
mée de la science et de la force , et disposant en
souveraine de vingt-cinq millions d'honunes et de
leurs biens , dans un pays riche et fertile , n'a pu
réaliser que l'anarchie, l'indigence et tous les
maux; quelques pauvres prêtres, pénétrant, la
croix à la main , dans des contrées incultes ,
habitées par de féroces sauvages, y créèrent, par
le seul pouvoir de la vérité et de la vertu , une ré-
publique si parfaite, que, dans ses rêves les plus
brillans , l'imagination ne s'étoit jamais représenté
rien de semblable. On eût cru voir quelques for-
tunés enfans d'Adam , échappés à la malédiction
qui frappa sa race, jouir en paix de l'innocence et
du bonheur qui la suit, dans les délicieux bos-
quets d'Eden . Dieu voulut qu'au moins une fois , la
Religion , agissant sur un peuple sans obstacle , le
formât seule à l'état social, afin de montrer, par
une grande et incontestable preuve , que dans ses
dogmes et dans ses préceptes sont renfermées toutes
les vérités réellement utiles à l'homme, et toute
la félicité dont sa condition lui permet de jouii
ici-bas.
EN MATIÈRE DE TIETJGIOIV. 421
Mais en considérant le Christianisme sur une
scène plus vaste, quelle force de conservation ne
donna-t-il pas aux Gouveriiemens, dans les pays
surtout où, comme en France, le principe reli-
gieux avoit acquis plus de vigueur et de perfection?
Ce royaume ,Jait par des é^êquesy selon la remar-
que de Gibbon , a vécu quatorze siècles , sans que la
forme de son Gouvernement ait subi aucune alté-
ration essentielle ; et nous verrions encore ce Gou-
vernement antique debout et florissant, si, pour
l'abattre, on n'avoit commencé par lui ôter l'appui
de la Religion, qui l'a voit si solidement affermi.
Et certes on ne prétendra pas que, pendant cette
longue suite de règnes, sous l'autorité tutélaire de
ces soixante-seize rois, dont le sceptre pacifique
protégea nos ancêtres, et les guida dans la route de
la civilisation, les peuples aient eu à gémir des
cliangemens opérés dans l'ordre social, et qu'ils
aient acquis le droit de dédaigner ce magnifique
don du pouvoir divinement constitué, qu'ils te-
noientdu Christianisme.
J'ai cité plus haut ce que dit à ce sujet l'auteur
(Y Emile: le témoignage de Montesquieu n'est pas
moins formel. « Pendant que les princes maho-
» métans donnent sans cesse la mort et la reçoivent,
» la Religion , chez les Chrétiens , rend les princes
» moins timides , et par conséquent moins cruels.
« Le prince compte sur les sujets, et les sujets sur
» le prince. Chose admirable! la Religion chré-
l\21 ESSAI SUR l/fNDIFFKRENCt
» tienne, qui ne semble avoii- d ohjet que la féli-
w cile' de l'autre vie, fait encore notre honlieur
« dans celle-ci.
» C'est la lleligion chrétienne qui, mali^ré la
» grandeur de l'Empire et le vice du climat, a em-
» péclié le despotisme de s'établir en Ethiopie,
» et a porte au milieu de l'Afrique les mœurs de
w l'Europe et ses lois
» Oue d'un côté l'on se mette devant les yeux
w les massacres continuels des rois et des chefîr
» grecs et romains; et de l'autre, la destruction
w des peuples et des villes par ces mêmes chefs ;
» Timur et Gengis-Kan, qui ont dévasté l'Asie :
w et nous verrons que nous devons au Christia-
w nisme, et dans le Gouvernement, un certain
:» droit politique, et dans la guerre, un certain
» droit des gens, que la nature humaine ne sau-
» roit assez reconnoître.
» C'est ce droit des gens qui fait que, parmi
» nous , la victoire laisse aux peuples vaincus ces
n grandes choses , la vie , la liberté , les lois , les
w biens, et toujours la Religion, lorsqu'on ne s'a-
w veugle pas soi-même (i). »
La Religion chrétienne , qui ordonne à l'homme
de voir des frères dans tous ses semblables, est na-
turellement incompatible avec l'esclavage; aussi
a-t-elle fini par l'abolir partout où elle s'est éta-
(i) Esprit des Lois , liv.XXIV, chap. m.
Ei^ IVtATlEnn DE IIELIGION. /|25
l)lie (*). Mais lorsque les intérêts, d'accord avec
les doctrines, nourrissoient entre les peuples une
implacable inimitié; lorsqu'on ne reconnoissoit
d'autre droit de la guerre que le droit terrible d'ex-
termination, réduire en esclavage, c'étoit faire
grâce ; en égorgeant , on croyoit n'être que juste ,
et la servitude étoit la miséricorde païenne : lieu-
reux encore les vaincus, quand l'avarice les proté-
geoit contre le glaive avec des cliaînes!
Après une sanglante victoire remportée par
Germanicus sur les Germains, quelques-uns de
ces mallieureux, montant au sommet des arbres,
cherclioient dans leur feuillage un asile contre la
fureur des Romains : Onsejit un jeu de les percer
de flèches , dit, avec un horrible sang-froid, le
gi^ave Tacite : Admotls sagittariis per ludihrium
figehantur(\). Le seul premier livre de ses Anna-
les contient plusieurs traits non moins atroces , ra-
contés avec la même indifférence. L'armée ro-
maine, au milieu de la nuit , tombe à l'improvistc
sur les Marses, plongés dans un profond sommeil,
à la suite d'une fête durant laquelle ils s'étoient
livrés à toutes sortes d'excès. « César, continue
M l'historien, partage en quatre corps les légions
(*) a Pliitarque nous dit, dans la f^ie de Niima, que
» du temps de Saturne , il n'y avoil ni maîtres ni esclaves,
» Dans nos climats , le Cliristianismc a ramoné cet âge. >'
Esprit des Lois , liv. XV, cUap. vu.
(0 .^nfial.,\ïh. II, cap. xvi.
424 ESSAI SlJll l'indu- r-KRENCR
» avides, afin dotendrc; plus loin la dévasCalion^
» Un espace de cinquante nulle pas fut ravagé
» par le fer et le feu : ni 1 aj^e ni le sexe n'inspira
» de pitié : on rasa jusqu'au sol les édifices saciés-
M et profanes, entre autres un temj)le nommé
M Taufajia, très-célèbre chez ces nations. Du
» côté des Romains , on n'eut pas a ret^retter une
» seule goutte de sang , le soldat frappant des ennc-
" misa moitié endormis , désarmés, ou errans au
» hasard (i). » L'année suivante on reprend les
armes, et Germanicus, dit encore Tacite, « con-
» juroit les soldats de s'acharner au meurtie :
» Qu'avons-nous besoin de captifs? (3n ne finira
ïî la guerre qu'en exterminant le peuple entier jus-
» qu'au dernier homme (2). >i
Ne l'oublions jamais, la philosophie antique,
si abondante en stériles spéculations , ne songea
même pas à élever la voix en faveur de l'humanité.
On ne trouve point qu'aucun philosophe ait eu
l'idée d'un autre droit des gens que celui qu'on
vient de voir en action dans Tacite, ait réclamé
l'abolition de l'esclavage, en ait formé le simple
vœu. La sagesse humaine contemploit, sans en
paroître émue ni étonnée, l'oppression de l'homme,
insensible lui-même à sa dégradation, et stupide-
. (i) Annal, y lib. I, cap. lt.
(2) Orabatque insistèrent cœdihus : nil opus captwis,
solam internecionem gentis finem. bello Jbrc^ AnnaL,
lib. II, cap. XXI,
EIN MATIÈRE I^E RELIGION. zJsS
ment enfoncé dans son avilissante misèic. Chose
merveilleuse î il falloit que la sagesse même de
Dieu descendît sur la terre , je ne dis pas scMde-
mcnt pour délivrer le genre humain des calamités
qui laccahloient, mais pour lui donner res|)é-
rance , pour lui inspirer le désir d'en être affranchi .
La guerre a été, de nos jours, un texte haiial
de déclamations philosophiques, et jamais il n'y
eut plus de guerres et de plus destructives que
dans le siècle où de niais philanthropes ont déclaré
toutes les guerres injustes. Le Christianisme ne
déclame point; il exhorte à la paix, il l'étahlit
par ses maximes en ôtant les causes de discorde ;
et lorsque le soin de leur conservation contrai ni
les peuples de recourir aux armes , il fait de l'hu-
manité la première loi des comhats. La Religion
pénètre jusque dans les camps pour en hannir la
haine et l'inexorable cupidité, pour airéter l'abus
de la force, povn* attendrir la victoire, et pour
couvrir le foibhî de son inviolable protection (*).
(*) L'histoire offre un exemple frappant de la différence
qui existoit, sous ce rapport, entre les doctrines païennes
et la doctrine évangéiique, et nous apprend à hénir la Re-
ligion qui substitua, aux coutumes atroces consacrées par
le droit de la guerre chez U;s Romains, un esprit de tlou-
ceur , et, si je puis le dire, des délicatesses d'humauité
aussi touchantes qu'elles avoient été inconnues jusque-là.
« On avoit vu Constantin, après ses premières viclolres,
» livrer aus^ hètes féroces des chefs ennemis qu'il avoit
» faits prisonniers. Des panégyristes paieus célébrèrent
42G ESSAI SUn L^INDIFFÉnENCE
Ne pouvant retenir le glaive, elle en emousse la
pointe, et verse encore du baume sur les bles-
sures qu'il a faites.
Ce n'est pas (pie l'histoire des nations chré-
tiennes ne soit quehpiefois souillée d'art'rcux traits
de baibarie. Mais (pie gaj^neroit la j)hilosophie à
nous les opposer? Ils prouvent contre elle , et non
contre nous; car toujours ils furent l'effet, ou
d'une erreur expressément condamnée par la Re-
ligion, ou du mépris de ses maximes, mépris (jui
n'est au fond, comme je le montrerai bientôt,
qu'une véritable incrédulité. Certes, il seroit
étrange (pi'on demandât compte au Christianisme
des forfaits qu'enfanta l'oubli de sa doctrine , et
c[u'on niât- qu'il rend les honmies doux , miséri-
cordieux , compatissans , parce (£u'en cessant d'être
Chrétiens, ils deviennent durs et cruels.
Remarquez en. outre que les dévastations , les
j) avec emphase cette barbarie. Ils se plaisoient à retra-
« cer ce triomphe, dans lecpiel un empereur ajoutoit à la
» magnificence des jeux et au plaisir du peuple , le car-
» nage des ennemis dans l'arène. Depuis que le Chris-
» tianisme eut commencé à éclairer son âme, un orateur
» rappela encore ces mêmes victoires sur les Francs ; il
» ne parla point de leur supplice. Alors Constantin pro-
» mettoit à ses soldats une somme d'argent pour chaque
j) ennemi cpi'ils ameneroient vivant. « Des Changemens
opérés dans toutes les parties de V administration de
Venipire romain, sous les règnes de Dioclétien , Cons-
tantin y et de leurs successeurs, Jusqu'à Julien j par
J. Naudet, tom. I, pag. 54'
EN MATIÈRE DE RELIGION. zj.^7
massacres, dont les annales des anciens offrent de
si IVéquens exemples, etoient de l'essence du droit
de la guerre , tel qu'ils le concevoient; tandis que,
parmi nous, ces actes d'une souveraine rigueur
sont luie violation de ce même droit : aussi ne peut-
on contester qu'ils ne soient , chez les peuples
chrétiens, infiniment plus rares; et la profonde
horreur qu^ils inspirent prouve comhien l'esprit
général a changé.
La Religion chrétienne n'a pas opéré une révo-
lution moins complète et moins heureuse dans la
législation que dans le droit politique et dans le
droit des gens. La loi n'est plus l'expression de la
volonté du plus fort ; elle n'a plus poiu- ohjet de
protéger des intérêts particuliers, mais d'étahlir
la justice, le suprême intérêt de tous ; et la justice
n'étant que l'ordre voulu de Dieu, la loi, sous
l'empire du Christianisme, est l'expression de la
volonté du pouvoir , et dés lors on doit s'y soumet-
tre comme à la volonté de Dieu même; car, cjui
résiste au pouvoir ^ résiste ci Dieu (i).
Ainsi toutes les vérités sociales découlent de
cette première et grande vérité , que tout pom^oir
vient de Dieuj et le principe fondamental du droit
politique est encore le principe fondamental de la
législation. On obéit aux lois j)ar la même raison
qu'on obéit au pouvoir ; et la doctrine qui affermit
(i) Qui résistif potestati , Dei ordinationi resislit^
Ep. ad Rom., xiu , -i.
428 ESSAT SUU L'uNDlFFÉRENCli:
et tempère le pouvoir, afifermit é«^alemeiit i'auto-
rilé des lois, l(;s adoucit et les perfectionne.
On n'admire pas assez la sa<^esse et la heauté des
lois chrétiennes. Elles expriment si parfaitement
les vrais rapports des êtres sociaux, cpie leur con-
formité même avec notre nature nous empêche
d'en être frappés. Quand tout est ce qu'il doit être,
on ne s'étonne que par réflexion. La simplicité de
l'ordre en dérobe aux yeux la «grandeur. L'esprit
s'arrête en présence des Gouvernemens artificiels ,
comme les regards se fixent sur les ouvrages com-
pliqués de l'art. La vue d'un être vivant ne produit
aucune impression sur nous; qu'on nous montre
un automate, aussitôt nous voilà ravis d'admira-
tion. Les législations anti([ues tendoient à opprimer
le foible ; les nôtres ne laissent aucun genre de
foiblesse sans protection; et nous n'en sommes
point surpris, à cause du parfait accord de la con-
science et de la loi. Cependant il est certain que la
Pieligion seule a pu donner aux lois, et peut seule
leur conserver ce noble et consolant caractère.
Sitôt qu'on écarte son autorité, tout s'ébranle,
tout se confond; les vérités les plus claires devien-
nent problématiques , et l'ordre inflexible, immua-
ble, est relégué dédaigneusement dans le domaine
indéterminé des opinions. Quoi de plus évident
que l'égalité naturelle des hommes? Toutefois la
raison, pendant plus de vingt siècles, a fondé la
société sur l'esclavage d'une partie de ses mem-
bres , et ne s'est pas même douté qu'il fut possible
KN MATllihE DE KELIGIOIM. /|2(J
c( abolir la servitude. L'humanité est redevable de
ce grand })ienfait an Chrislianisme : c'est lui seul ,
c'est Dieu qui a voulu que l'iionime lut libre, et
pour le devenir, il a fallu qu'il eût foi dans la li-
berté. Le raisonnement , loin de TafFranchir , eut à
jamais rivé ses fers, puisqu'en raisonnant sur l'or-
dre social, Rousseau lui-même établit, dans un
passage que j'ai rapporté, la nécessité de l'esclavage.
S'il en jugeoit ainsi en France , dans le dix-huitième
siècle de l'ère chrétienne, croit-on qu'à Home,
sous la république, le paganisme lui eût inspiré
des opinions plus généreuses?
Point de famille , point d'Etat : or la polyg^^niie^
et le divorce , qui est la pire espèce de polygamie,
détruit la famille, opprime la mère, opprime l'en-
fant, introduit l'anarchie dans la société domesti-
que. Cependant la Religion seule a proclamé l'in-
dissolubilité du lien, conjugal; et même après avoir
connu le principe , après en avoir observé long-
temps les admirables effets, la raison, éclairée des
lumières du Christianisme, mais récusant son
autorité , a jugé qu'il étoit bon de transformer le
mariage en un contrat temporaire, en une sorte de
bail à ferme, révocable à volonté, sauf à partager
lesenfans, comme, à l'expiration du cA^^/y/cV, ou
partage les animaux provenus pendant sa durée. Et
remarquez qu'en même temps qu'on altribuoit à la
femme le droit de répudier son chef, on accordoit
aux sujets le droit de répudier le souverain , tant la
45o liSSAI SUK L'l?<DlFI'l-r.ElNCE
coiiiioxioii ([NI (»xiste entre le pouvoir polilupie et
le pouvoir domestique est étroite.
Iniaj^ine-t-on un crime qui re'pugne davantage
a la nature , que le meurtre de Ferifant par le père,
et une coutume plus barbare que l'exppsition de
ces innocentes petites créatures, condamnées par
les passions à naître et à ne jamais vivre? Cepen-
dant les lois de presque tous les peuples anciens
permettoient l'exposition et le meurtre des enfans,
et c'est encore aujourd'hui un usage universel dans
une grande partie du globe. Laissez la raison phi-
losophique peser le pour et le contre, calculer les
devoirs des parens, l'intérêt de l'Etat surchargé
d'une embarrassante population , l'intérêt de l'en-
fant même à qui l'on épargne tant de souffrances,
et peut-être de crimes , en abi égeant une vie après
tout si peu regrettable; je me trompe fort si la rai-
son , fondée sur ces considérations et mille autres
pareilles , ne va pas , pour peu que l'intérêt aiguise
sa subtilité sophistique, jusqu'à voir dans ce meur-
tre l'exercice d'un droit légitime , et même un acte
d'humanité. Et qu'on ne m'accuse pas de recourir
à des suppositions odieuses et sans vraisemblance ;
car les raisonnemensque tout à l'heure j'appliquois
à l'enfance , des peuples entiers les ont appliqués
à la vieillesse ; et au fond, ils ne diffèrent pas de
ceux par lesquels Rousseau essaie de justifier sa
conduite cruelle envers les tristes fruits de son
libertinage. Grâces éternelles soient rendues au
EN MATlilKE DJi KELIGION. /j.Ji
Christianisme , qui , de l'enfant , être vil aux v^-ux
de la politique, et trop souvent à charge a ]a cuj[)i-
dité , a fait un être sacré aux yeux de la Uelij^ion!
Tel qui insulte cette Relij^ion sainte, lui doit peut-
être la vie. Qui sait si, sans elle, des parens dé-
naturés ne l'eussent point , asa naissance, piécipitc
datisle courant d'un fleuve, comme le pratiquent
les Indiens, ou ne l'eussent point, comme en Chine,
exposé la nuit sur la voie publique , pour être dé-
voré des animaux, ou enlevé le matin, dans le
même tombereau, avec les houes et les immon-
dices des rues? Il faut l'apprendre a ceux qui se
croient sages parce qu'ils méprisent, et profonds
parce que les plus simples vérités n'arrivent pas
jusqu'à eux : le haptême sauve plus d'enfans chez
les nations chrétiennes, que la guerre ne détruit
d'hommes. Cependant la philosophie ne verra dans
le baptême qu'une superstition absurde , et vous
l'entendrez se rire de cette sublime institution,
qui , considérée sous un point de vue purement
politique, seroit encore un inappréciable bienfliit
et un chef-d'œuvre d'humanité.
La douceur et l'équité de nos lois criminelles,
leur sainte inflexibilité , les précautions infinies du
législateur pour prévenir dans leur application des
méprises funestes, sont encore autaut d'effets de
l'esprit établi par le Christianisme. Lui seul a appris
à l'homme à respecter l'homme : la philosophie ,
comme le paganisme, n'apprend qu'aie mépriser;
ot c'est ce qui faisoit dire à Tertidlien , reprochant
4.02 ESSAI SUR L'iNDiriliKEiNCE
aux persécuteurs tics disciples de Jésus-Clirist leur
jéroce dédain pour riiuiuanilé : O homme y cUc si.
^T(iii(l y situ savais ieconnoilve (i) î L'iionune alors
se coiiuoissoit en efl'et si peu, cpi'il s'évaluoit ?»
prix d'artijent; on l'aclietoit, on le vendoit comme
un vil bétail; et, pour abolir ce trafic infâme, il
fallut (pie Dieu lui-même fut vendu trente deniers.
Cette exécrable vente fut le traité de notre ra-
chat (*).
(i) Tuhomo, tantwn nomen, siintelligas te! Apolo-
get. aclv. Gentes , cap. xlviii.
(*) Lors de la conquête de F Amérique par les Espa-
gnols , la Religion, couvrant de son manteau les peuples
vaincus , protégea de tout son pouvoir leur liberté. Les
protestans, les pliilosopbes mêmes ont loué la conduite du
clergé catholique en cette occasion ( voyez Robertson ,
Histoire de V Amérique, e\, M. de Humboldt). Lui seul ,
à cette mémorable époque, s'occupa des intérêts de fhu-
manité, et les défendit avec une courageuse persévérance
contre f avarice des conquérans. Et voyez, ici même, com-
bien les faits s'accordent avec les principes établis dans ce
chapitre et le précédent. Partout oi!i la politique, guidée
par l'intérêt particulier, agit seule, les malheureux indi-
gènes, opprimés, enchaînés, furent détruits en très-peu
de temps. Là, au contraire, oi^i on les remit entre les
mains de la Religion, ils lui durent ces deux grands biens,
la civilisation et la liberté. Quant à l'esclavage des noirs,
l'Eglise ne f approuva jamais ; elle le toléra, parce que
l'esclavage est plutôt opposé à l'esprit de la Religion chré-
tienne, qu'interdit formellement par ses lois. Elle en pré-
paroitpeu à peu Fabolitiondans nos colonies, en adoucis-
sant le sort des esclaves, eu les formant à l'état social, en
Eîï MATIERE DE IIELÏGIOW. 4^3
' Les lois païennes, non moins barbares qne les
mœurs, se jouoient de la vie des hommes avec une
effrayante indifFérence. S'il arrivoit à Rome qu'un
citoyen fût assassiné, on mettoit à mort ses escla-
ves. Leur maître éloit-il accuse lui-même, on les
torturoit. Que si la loi avoit oublié de prévoir quel-
que caprice du prince ou de la multitude, on y re-
médioit par un double crime, comme l'iiistoire le
^marque à propos du meurtre de la fdlede Séjaji.
Gela ressemble bien peu, il en faut convenir, aux
sacrés devoirs que la Religion impose à nos rois.
« Je jure, » c'est le serment qu'elle exige d'eux
avant de répandre lliuile sainte sur leur front,
« Je jure de garder et faire garder justice et misé-
» ricorde en tout jugement, afin que Dieu tout-
» puissant et miséricordieux me fasse aussi misé-
» ricorde. » La sévère équité et la mansuétude
cultivant avec soin , clans ces enfans tardifs , les facultés
et les vertus dont le développement annonceroit pour eux.
l'âge de nïajorité. La Religion, non plus que la natuiNp, ne
fait rien brusquement. Elle amène de loin les cliangemen*
désirables, et les opère pat* des voies douces et des degrés
bisettisibles. \oilà la marche de la sagesse. La philosophie
ost.vpnue tout à coup déranger cette marche : elle a pro-
clamé à grand bruit la liberté des noirs, sans précau-
tions, sans prévoyance, sans examiner si les hommes
qu elle affrancliissoit subitement étoient capables d'èlre
ILljres. Qu'en est-il résulté? l'embrasement des colonies ,
le massacre des colons , une anarchie complète , et d«s
guerres d'extermination.
K 28
/|â/i ESSAI SLfl LilNDirPÉRElVCn
clirctiennc, le devoir cl la raison du devoir, Je
précepte et sa sanclion, loiit est Jà.
Un des caractères de la Relif^lon esl de ne ja-
mais raisonner avec les honrunes. Elle dit aux so-
ciétés, comme à chacun de leurs membres : Faites
cela ^ et vous imrez (i). Rien de plus admiraljle
que cette méthode ; mais elle ne convient qu'à
Dieu. La Vérité suprême seule a le droit de pres-
crire avec autorité des croyances, et la souveraine
Justice, lé droit d'imposer des lois qui obligent
sans examen. Et comme les peuples ne vivent que
de croyaiices, et que l'ordre ne se maintient qu'à
l'aide des lois, il s'ensuit qu'aucune société ne peut
subsister sans un pouvoir divin , sous lequel ploient
tous les esprits et toutes les volontés. Réduit, pour
unique moyen de conservation, à sa faculté _de
raisonner, l'homme périroit dans un temps très-
court : il en est de même des nations. Le raisonne-
ment s'égare et chancelle , dès que l'autorité cesse
de le soutenir. Les passions alors en disposent,' et
lui prêtent leur force toute destructive. Que %ç,r
roit-ce, par exemple, si l'dn remettoît le droit de
propriété à la merci de la raison? Que rie diroit-eile
point, que n'a-t-elle point diit, pour en montrer la
nullité et l'injustice? Philosophes, point de phra-
ses , répondez nettement : A quel titre aimez-vbus
mieux posséder votre champ , et quelle garantie
(i) Hoc fat et vives. Luc. x , 28.
r.N MATIÈRE DE IIELIGION. ^^^
VOUS paroît plus sure , ou la loi qui dit : « Tu ne
» désireras point la maison de ton prochain, ni
« son champ , ni son hœuf , ni rien qui lui appar-
» tienne (i) ; » ou les raisonnemens de Raynal , de
Diderot et de Rousseau, sur l'origine et le fonde-
ment de la propriété ?
Les bonnes mœurs achèvent l'ouvrage des bon-
nes lois. Quid leges sine moiibus vanœ proficiiini?
disoient les païens mêmes. A quoi sert d'écrire l'or-
dre dans un code , si la Religion n'en grave l'amour
dans les cœurs? Les lois d'ailleurs se bornent à pros-
crire certains délits ; elles ne commandent aucune
vertu. La Religion s'est réservé à elle seule cette
sublime partie de la législation , qui règle tout dans
l'homme, jusqu'à ses désirs les plus secrets et ses
affections les plus fugitives. Que de crimes échap-
pent à la justice humaine! Que d'autres elle est
contrainte de tolérer î La Religion ne tolère aucun
désordre : elle défend la pensée même du mal ;
elle nous ordonne de tendre à une perfection infi-
nie : Sojez parfaits comme votre Père céleste est
parfait (2). Et, chose merveilleuse, en même temps
qu'elle abat l'orgueil humain sous la hauteur de
ses préceptes, et réprime tout sentiment de pré-
somption dans le juste , efn lui montrant sans cesse
au-dessus de lui de houvelles vertus à acquérir.
(1) Deuteron.y cliap.rv, 21.
(2) Estote crgo vos perfccti , siciit etpater K'ester c cè-
les ti s perf ce tus est. Mattb., cliap. v, 48.
28.
43G Lsaxi bvi\ L'l^Dl^FÉn£^-cr
elle relevé la confiance du coupable, en ouvjanî
au repentir l'iinniense sein de la miséricorde divine.
Au contraire delà philosophie, qui ravit à la vertu
jusqu'à l'espérance , la Religion ôte le desespoir du
crime même.
Où est l'homme sans entrailles que n attendrit
jamais la beauté de la morale évangélique? Quelle
pureté et quelle profondeur dans ses préceptes î
quelle perfection dans ses conseils! quel touchant
amour de l'humanité î quelle douceur aimable et
quelle pénétrante onction dans la simplicité de ses
maximes I Comme elles vont droit à l'âme , et comme
elles remuent toute la conscience! On peut violer
cette loi divine sans doute; mais en contester l'ex-
cellence, qui l'oseroit, à moins d'avoir perdu tout
sentiment du bien? La paix , la félicité en sont les
fruits. Elle unit , elle console, elle prévient ou ré-
pare les maux de la nature et de la société. Le ciel
descendroit sur la terre , si les hommes vouloient ,
en l'observant , consentir à leur bonheur.
Et voyez ce que fait le Christianisme pour les
contraindre d'être heureux. Il ne présente point
à leurs regards une abstraite image, un fantôme
idéal de vertu , qu'ils admireroient peut-être , mais
qu'ils ne se résoudroient jamais à imiter : il leur
offre la vertu même, la perfection Vivante, en
la personne du Dieu-Homme; et puis, ajoutant
a ses préceptes une sanction d'une force infinie, il
ouvre sous les pas du crime le ténébreux abîme de
3 'enfer, région désolée des douleurs et des suppli-
EN HATIKRE DE RELIGIO?^. 4^7
ces éternels, et montre à la vertu, clans les hau-
teurs des eieux, l'immortel prix qui l'attend. Au-
cune reeompense, aucun châtiment fini, nescroient
dignes de la justice et de la honte de Dieu, ni su(~
fisans pour retenir l'homme dans l'ordre , puisfpie
l'espérance même du souverain hien , et la crainte
du souverain mal , sont encore souvent impuis-
santes contre les prestiges des sens et l'aveugle
fougue des passions.
En ceci donc, comme en tout le reste, l'émi-
nente supériorité du Christianisme sur la philo-
sophie est incontestahle. Dans la houche de la
philosophie, le mot de devoir est vide de sens : je
défie tous les philosophes ensemhle d'en donner
une définition intelligihle. Mais quand ils y par-
viendi oient, quand ils convaincroient la raison de
la réalité de la vertu , que seroit cette vertu dé-
pourvue de sanction, qu'un vain simulacre? et oii
prendroient-ils des motifs déterminans assez forts,
pour m'engager à lui sacrifier tout , et jusqu'au
honheur ? J'écoute la Religion , et je la comprends
lorsqu'elle me parle de peines et de récompenses
éternelles; je vois la un motif, un intérêt dune
conséquence infinie; ma raison approuve, mou
cœur est touché. Mais où est le ciel de la philo-
sophie? où est son enfer? où est rimmortelle palme
qu elle réserve aux disciples de la vertu ? Qu'elle
la montre ; alors peut-être j'essaierai de la mériter .
Mais qu'elle ne prétende pas me séduire avec A^^
chimères. Qu'est-ce que le mépris dont elle me
4^8 ESSAI SUJl L'iNDlFFÉKtNCK
menace , si j'o])éis à mes [lenchans? Quel vrai bien
me ravira-l-il? En ([uoi l'opijnon d autrui affeclera-
t-elle mon être? Motera-t-elle la santé , les riches-
ses, le sentiment du plaisir, l'indépendance? Le
mépris n'est rien si je le méprise; et fussé-je assez
loible pour en être ému , qui m'empêche de m'y
soustraire, comme tant d'autres, en enveloppant
mes jouissances du voile épais du mystère? Mais
en les cachant aux autres hommes , je ne me les
cacherai point à moi-même ; il faudra les acheter
au prix du remords. Ceci est plus grave ; voyons
toutefois. Je veux que, dans les systèmes philoso-
phiques , la conscience ne soit pas un préjugé , ou
que ce préjugé, je n'aie pu le vaincre ; toujours est-
il certain que , placé entre un plaisir que je con-
Toite, et le remords que j'appréhende, le choix du
crime ou de la vertu est une affaire de pure sensa-
tion. Si le désir l'emporte , je succombe ; je résiste
au contraire, si la crainte est plus vive que le désir.
Or, qu'on me nomme la passion qni , sans qu'on
ait à redouter d'autre châtiment , sera contenue par
la simple appréhension du regret d'avoir violé les
lois abstraites de l'ordre.
Non , la philosophie ne peut imposer au vice
que des freins impuissans, comme elle ne peut
proposer que des prix chimériques à la vertu. Que
me promet-elle? un nom dont je ne suis point as-
suré de jouir, un vain bruit de réputation, que le
sage dédaigne , et qui ne console pas d'une seule
infortune de la vie- Encore , cette promesse , qni
EN MATIÈRE DE RELIGION. /|5i)
me la garaii ti l? Qui me répond que la vertu n'atli rera
pas au coiiUairc, sur ma tête, l'insulte, le mépris,
la haine , la perséeution? Scrois-je le premier mor-
tel qui eût 1 eeueilli ce triste fruit de sa fidélité à des
devoirs pénibles? On m'offre alors, pour compen-
sation, la joie qui accompagne le bon témoignage
de soi. Quelle dérision! La joie de la pauvreté , de
la faim , de la soif, des maladies , des souffrances
du corps et des douleurs de lame, la joie des pri-
sons et des échaiauds , la joie d'une misère sans
espérance î Je ne sais que comparer à cette joie
étrange, si ce n'est cette autre joie que doit, dit-
on, nous faire éprouver la stérile contemplation
de l'ordre, qui froisse et brise tous nos penclians
sous ses lois inflexibles. Eh! qu'importe la beauté
d'une machine, au malheureux qui est broyé entre
ses rouages ?
Voilà pourtant les plus forts motifs qu'ait pu
trouver la philosophie pour détourner les hommes
du crime , et pour les porter à la vertu. Ne sachant
sur quel principe exiger d'eux le sacrifice de leur
intérêt, sacrifice qui constitue proprement la vertu,
elle s'est avisée de soutenir que la vertu n'est que
cet intérêt même (*). Cela seroit vrai , si la pratique
(*) « Toutes les qucsiions qui tiennent à la morale ont
» dans notre propre cœur une solution toujours prête ,
» que les passions nous empêchent quelquefois de suivre,
« mais qu'elles ne détruisent jamais; et la solution de
toutes ces questions aboutit toujours, par plus ou moins
»
44o ESSAI SUR L'uNDirrÉftl-NCK '
des devoirs nons rciidoit toujours actuel Inmont lieu-
veux. Alois les hommes, qui ne peuvent se trom-
» de brandies, à un Ironc commun, à notre intérêt Ijien
» entendu, prineij)e de toutes les obligations morales. »
( D'Alembei't, Eclaircissement sur les Elém. de philos, y
t. V des Mélanges , p. 6.) — J'admire qu'avec de l'esprit
on puisse dire de si grandes sottises. Comment mon inté-
rêt, qui n'est relatif qu'à moi, peut-il m' imposer des obli-
gations envers les autres? Je ne crois pas qu'on ait jamais
allié deux idées plus disparates. Autant vaudroit soutenir
francliement , comme Diderot, que notre seul devoir est
de nous rendre lieureux : cela se comprend au moins.
Mais quoi qu'il en soit au fond de la maxime de d'Alem-
bert, considérez-en les conséquences. D'abord, qui vous
garantit que la généralité des liommes sauront toujours '
bien entendre leur intérêt, dans le sens où cet intérêt est
celui de la société entière, et dépend de tous les rapports
qui peuvent exister entre ses membres ? Que de connois-
sances , que de lumières , que d'expérience , que de ré-
flexions, quelle profondeur et quelle sagacité d'esprit ne
faut-il pas pour embrasser tant d'objets divers, les exami-
ner, les comparer, et en tirer, dans cliaque circonstance,
des règles de conduite appropriées à notre position? La
morale ne sera donc que pour les pliilosopbes , tout au
plus. En effet, puisque notre intérêt bien entendu est le
principe de toutes les obligations morales, il ne sauroit
exister d'obligations morales pour ceux qu'une cause
quelconque met bors d'état de bien entendre leur intérêt.
S'ils se trompent, c'est un mallieur, et non pas un crime.
Tl y a plus , le fripon qui croit, en me volant, bien enten-
dre son intérêt, loin de mériter qu'on le blâme, fait au con-
traire une action louable; il remplit avec scrupule son
devoir tel qu'il le connoit. Non, répondrez-vous j il s'a-
EN MATIÈRE DE /rELTGIOIV. 44a
l^cv sur ce qu'ils sentent, seroient vertueux, par
la même nécessité invincible qui les force de dé-
sirer leur bien-être. Mais il s'en faut bien qu'il en
soit ainsi ; et la Religion , trop riche de vérités poiu-
avoir jamais besoin du mensonge, ne craint point
d'en avertir liautcmeut ses disciples. « Si nos espé-
» rances , dit saint Paul , sont renfermées dans celte
» vie seule, nous sommes les plus misérables des
» hommes (i)- »
huse , etdevroit mieux raisonner. Mais qui vous a dit
qu'il le peut ? Et pais , de quel droit prétendez-vous
qu'en ce qui le concerne votre jugement l'emporte sur le
sien? Comment lui prouverez - vous que vous entendez
mieux que lui ses intérêts? IVotre intérêt , qui n'est que
notre Jjonheur, ne dépend-il pas de notre manière de
penser et de sentir ? Yous craignez l'infamie : il la brave.
Vous lui montrez la potence : tous les voleurs sont-il»
pendus? La probabilité de voler impunément est un des
élémens de son calcul. Mais, en donnant un exemple fu-
neste, il s'expose à ce qu'un jour on l'imite à ses dépens :
soit, c'est un risque qu'il court; et pourquoi préfércroit-
il la certitude de n'être jamais volé , ne possédant rien, au
danger liypotliétique de perdre une portion de ce qu'il
auroit acquis par cette voie ? Le pis aller pour lui est de
revenir à l'état fàclieux où vous vouliez qu'il demeurai.
Dans l'intervalle, il aura joui : et comme, à ne considérer
<pie la vie présente, c'est son intérêt bien entendu, le vol,
accompagné des précautions convenables , est évidem-
ment , à son égard , une obligation morale,
(i) Si in hac vitci tantiini in Christo sperantes swnus,
niiserabiliores siinius omnibus hominibus. lîlp. l ad Cor.,
cap. XV, 19.
1*2 K5SAI SUR l/lNDlFFÉRtNCt
[.'intérêt du Chrétien est de J^a^ner le ciel, quoi
<[\i il lui en coûte de travaux et de souffrances en
ccitc vie : mais qui iien attend point d'autre n'a
quun intérêt, c'est de se rendre, n'importe à quel
prix, heureux dans celle-ci. Or, quelétranj^e ]>on-
lieiu- à proposer à l'homme, que de coml)attre
incessamment ses désirs, ses inclinations, les be-
soins même de la nature ; que de se sacrifier, en
toute occasion, sans espoir de récompense, à la
félicité d'autrui î Quoi ! l'intérêt du pauvre est de
manquer du nécessaire, lorsqu'il peut s'emparer
tl'une portion du siqierflu du riche? On le pendra
s'il vole. J'entends : l'intérêt de vivre doit l'em-
porter sur l'intérêt d'apaiser sa faim. Donc , s'il
étoit sûr d'éviter le supplice , le second intérêt, de-
meurant seul , dé terminer oit un devoir contraire.
Otezle bourreau, la morale change ; il est le père
de toutes les vertus. Cependant, quoi qu'on fasse,
ce puissant moraliste ne saur oit suffire à tout. La
plupart des vices qui ruinent sourdement la société ,
ou qui en troublent l'harmonie , l'avarice, la cupi-
dité, l'égoïsme , l'ingratitude , la dureté de cœur,
l'envie, la haine, la calomnie, le libertinage, ne
sont point de son domaine. Il ne garantira pas votre
fille, votre femme, de la séduction. Or , que dans
l'ardeur d'une violente passion , je sois maître de
la satisfaire en secret, avec la certitude de n'être
jamais découvert , direz-vous que mon intérêt me
conmiande de repousser obstinément le plaisir qui
s'offre à moi ? Sera-ce encore mon intérêt qui me
EN MATIÈllE DE RELIGIOW. 443
fera renoncer à nies haLitudes, à mes commodités ,
a mes biens, a ma patrie, à ma famille, à tout ce
que j'ai de plus cher, pour l'utilité de mes sembla-
bles, ou de TEtat à qui j'a[)partiens? Ou n'a pas,
que je sache, observé jusqu'ici , que, dans ces cas
divers, les vertus des incrédules, comparées à celles
des Chrétiens , eussent un caractère de supériorité
assez frappant, pour accréditer beaucoup le prin-
cipe de l'intérêt personnel. Comment trouver , dans
cet intérêt , la raison du plus grand' sacrifice que la
société puisse demander à ses membres , et que
l'homme puisse faire à l'homme , le sacrifice de
l'existence même? Tous nos intérêts présens sont
renfermés dans le suprême intérêt de la vie. Qui la
donne, ne se réserve rien, pas même l'espérance.
Avant de prétendre à la vertu, dont ce sacrifice est
le dernier degré, que la philosophie aille donc
chercher dans le sein du néant un intérêt qui ba-
lance à lui seul tous les autres; qu'elle nous montre
au fond du sépulcre, au milieu de cette froide
poussière et de ces stériles osscmens qui ne se rani-
meront jamais , le prix qui doit payer le j)lus su-
blime des dévouemens.
Des sopliismes ne détruisent point la réalité des
choses. On aura beau vouloir confondre les intérêts
particuliers avec l'intérêt commun , il existera
toujours entre eux une opposition invincible à tous
lesraisonnemens. En mille circonstances, l'intérêt
commun exigera que je languisse dans l'indigence,
que j'use mes forces et ma santé dans des travaux
'\\\ ESSAI SUR l'indifférence
jK'nihles , dont cl'aulies recueilleront le fruit ; fpie
j étouffe mes désirs, mes penehans , mes affections ;
que je souffre enfin, et que je meure : et jusqu'à
ce qu'on ait prouvé que la misère, la souffrance , la
mort, sont en elles-mêmes des Liens préférables aux
richesses , aux plaisirs, a la vie , il sera faux , évidem-
ment faux , que l'intérêt particulier , séparé de la
crainte descliatimenset de l'espoir des récompenses
futures , soit la règle du devoir etle fondement de la
jnorale. S'il existoit une contrée où cette doctrine fût
universellement reçue , la plus horrible confusion
y tiendroitlieude l'ordre, et il faudroitsehâter de
fuir cette terre funeste, où le crime sans remords
régneroit arrogamment sovs le nom de vertu .
Voulez-vous diviser les hommes, exciter entre
eux la haine, exalter l'égoïsme, la cupidité , toutes
les passions; mettez l'intérêt personnel en jeu. \ ou-
lez-vous au contraire unir les membres de la famille
et de l'Etat , produire la douce concorde , la tendre
humanité ; faites que chacun , s'oubliant soi-même ,
se sente , pour ainsi dire , exister en autrui , et ne
connoisse d'autre intérêt que l'intérêt de tous. Tel
est l'esprit du Christianisme; et depuis qu'il y a
des peuples , aucun n'a subsisté que par une parti-
cipation plus ou moins abondante de c€t esprit, et
des vérités qui en sont le principe. Son extinction
totale chez un peuple seroit l'entière extinction de
la vie même de ce peuple; comme, de son parfliit
développement, résulte, pour les nations, la plus
tirande force de vie.
lùv MAriKiu; DR ni;i-f(:rOi\. 44'^
Tout sacrifier à soi osl un pcjicliant naturel u
riiomme , parce que natuieJleineut rJiomnie se
préfère a tout. Le principe de l'intérêt particulier
(3t le principe des devoirs sont donc essentiellement
opposés, et l'être cpii nauroit d'autre règle des de-
voirs que son intérêt, seroit essentiellement inso-
ciable; car l'abandon de soi, dans les membres
d'une société quelconque, est la première condi-
tion de l'existence de cette société. x\insi la R(îJi-
gion , société entre Dieu et l'iiomme , est fondée
sur le don mutuel ouïe sacrifice de Dieu à l'homme
et de l'homme a Dieu, et la société humaine est
également fondée sur le don mutuel ou le sacrifice
de l'homme à l'homme , ou de cîiaque nomme à
tous les hommes ; et le sacrifice est de ressence de
toute vraie société. La doctrine évangélique du re-
noncement à soi-même , si étrange au sens humain ,
n'est que l'expression de celte vérité , ou la pro-
mulgation de cette grande loi sociale. Voilà pour-
quoi , chez les nations chrétiennes , l'idée de dévoue^
ment et àe consécration se joint à toute fonction
publique : idée sublime , que la Religion nous a
rendue si familière, qu'à peine excite-t-elle notre
attention. Nous jouissons dédaigneusement des
bienfaits du Christianisme, comme des bienfaits de
la nature : plus ils sont grands, multipliés, conti-
nuels, moins ils nous étonnent et moins ils nous
touchent.
Cependant; voulons-nous sentir la diflférencîMle
446 ESSAI SLIl L'llNDlIIlir.tINCi:
notre ctat social à celui qui l'a précédé, écoulons
Jésus-Christ lui-même : il y a plus de vérités dans
une de ses paroles que dans les discours de tous les
pliiJosopJies ensejmbie.
« Jésus, appelant ses disciples, leur dit : Vous
M savez que ceux qui paroissent posséder le pou-
» voir, chez les gentils, dominent sur eux; et leurs
>» princes ont puissance sur leur personne. "
Ainsi, d'un côté, l'apparence, et, pour ainsi
dire, l'ombre du pouvoir, et en réalité la domina-
tion de la force, ludentur principari..., dominan-
turj et, de l'autre côté, l'esclavage, potestatein
hahent îpsorumj absence d'autorité , violence aveu-
gle, soumission tremblante et servile, néant d'o-
béissance : voilà la société païenne.
« Gr, ajovite le Sauveur, il n'en sera pas ainsi
j> parmi vous ; mais quiconque voudra s'élever au-
» dessus des autres, sera votre serviteur, et qui-
conque voudra être le premier entre vous, sera
le serviteur de tous : car le Fils de l'homme lui-
même n'est pas venu pour être servi , mais ponr
servir, et pour donner sa vie pour la rédemption
de plusieurs (i). »
(i) Jésus autem vocans eos , ait il lis : Scitis quia hi
qui videntur principari gt:ntihus, dominantur eis ; et
principes eoruin potestatem hahent ipsorum. Non ita
est autem in vobis, sed quicumque voluerit Jieri ma-
jor^ erit vester; minister et quicumque voluerit in vo-
bis primus esse, erit omnium sennis : nàm et Filins
EN MATILllE DE IlELIGlON. 4^7
Ici tout cliaiii^e : le pouvoir . établi pourriiiléiét
de tous, devieut une chaige, et l'obéissance un
dioil. liéguer , c'est servir , et le souverain n'est que
le premier serviteur des peuples : plus il est grand ,
plus son ininisiève est laborieux; et, tandis qu'il
n'est pas i^i membre de la société qui n'ait le droit
d'être setvî ^ lui seul , dépouillé du privilège de l'o-
béissance, et se sacrifiant, comme le Fils de
riiomme, au bonbeur des liommes, demeure, au
milieu de la liberté générale , esclave de l'ordre et
de la félicité publique. Voilà la société cbrétienne.
L'esprit de sacrifice , ou l'esprit d'amour , y com-
bat sans cesse , avec un succès proportionné au
degré de foi, le principe désastreux de l'intérêt
particuliei'. L'abandon absolu de cet intérêt est
comme l'âme de nos institutions religieuses et poli-
tiques; et rien, dans les Etats , n'est durable et vé-
ritablement social , que ce qui repose sur cette base.
L'abnégation de soi-même est la première condition
de toutes les grandeurs clirétiennes. Il n'appartient
pas à beaucoiip d'iiommes d'en savoir porter le
poids. Image et source de tous les pouvoirs conser-
vateurs de l'ordre social , la royauté commence dans
le dénûment de la crèclie , s'exerce et croît dans
les travaux, les fatigues, les veilles, recueille en
passant quelques palmes, quelques acclamation:»
hominis non venit ut ministrarctur ei , sed ut minis-
traret , et daret animant siiavh redemptionem pr^
mullis. Marc, cap. x, ^2, 45. .
/\\^ KSSAI bUlV l'uNDIFFÉRENCB
i'iit2:ilivf's, suivies l)i(îjilotcle nialcdiclious et de cr'ift
de mort , des aiit^oisses et des transes du jardin de
l'a<^onic , des tortures du prétoire , et eiilin , cour-
bée sous la croix , et le front ceint d'un diadème
d'épines, vient, en bénissant ses bourreaux, expi-
rer sur la montagne qui couronne la vallée de To-
l)lie[h.
C'est le propre des têtes étroites, d'être extrême-
ment frappées des foiblesses des individus , et fort
peu de l'esprit général des institutions. Tous les re-
proches qu'on fait à la noblesse, au clergé, n'ont
pas d'autre fondement. Mais qu'on nous montre
dans l'antiquité quelque chose de comparable à
cette consécration héréditaire de certaines familles
et de certaines classes de citoyens au service de la
société , dans les hautes fonctions du sacerdoce, de
la magistrature et de la guerre ; consécration si en-
tière , sacrifice si parfait de l'homme à l'homme ,
que rien n'en est excepté , ni le repos, ni les jouis-
sances domestiques, ni les biens, ni la vie. Voulez-
vous juger , par un seul fait, du changement que la
Religion a, sous ce rapport, opéré dans les idées?
Le sévère Brutus exerçoit , à main arméei , d'hor-
ribles usures dans les provinces , sans que sa renom-
mée en souffrît. Parmi nous , tout liomme public
qui eut laissé maîtriser son âme par le vil intérêt
personnel, auroit naguère été flétri comme le der-
nier des misérables.
Nous avons vu la philosophie , venant à la suite
du Christianisme , introduire dans la société tous
EN M\TIERE DE RELIGION. /j^jQ
les désordres et tous les crimes, et nid n'en a été
surpris, car rien ne se conçoit plus aisément que
le passage du bien au mal, ou la dépravation du
<:œur humain; c'est la pente même de la nature.
Dix-huit siècles avant cette époque , le Christia-
nisme, venant à la suite de la philosophie, avoit
introduit dans la société toutes les vertus , et jamais
prodij^e si grand n'avoit étonné la terre; car le pas-
sage du mal au bien , leffort par lequel les peuples
s'élèvent, du sein de la dissolution et d'une anar-
chie universelle, à la perfection de l'ordre, est visi-
blement au-dessus de la nature. Aussi les païens ne
purent-ils d'abord rien comprendre à la morale
chrétienne. Ils contemploient avec surprise , et
presque avec scandale, ce sublime désintéresse-
ment , cette union parfaite , cette charité compa-
tissante, cette douce sévérité de mœurs, qui con-
trastoient si étrangement avec leurs propres vices.
La vertu leur étoit comme un mystère effravant.
Une secrète inquiétude les aliénoit des disciples de
Jésus-Christ , de cette société naissante, dont l'E-
criture nous donne, en quelques mots, une idée si
merveilleuse. « La nudtitude des croyans ne for-
« moit qu'un cœur et qu'une âme : aucun d'eux
» n'appeloit sien ce qu'il possédoit , mais tout étoit
»> comnmn entre eux (i). » Le monde, stupéfait
(i) Midtiludinis aulc/n credcntium crut cor uniim , et
anima luia : nec qidsqiiaiu coram , (juœ possidebat , ali^
(juld , suiim esse dicebat, sed eraiit illis omnia com-
vumia» Act., cap. iv , 52.
1. 29
/|5o ESSAI SLl'. j/iJXDllTlinLiNCE
triiii pareil spectacle, s'en alai'inoil._, et la raisoji,
destituée de la foi , ne pouvant atteiiidre à cette
hauteur , des hommes qui ne connoissoient d'autie
mobile des actions humaines que l'intéiét, se vi-
rent contraints d'imputer aux (Chrétiens des crimes
secrets, poiu^ s'exphquer leurs vertus publiques.
Ce fut , en partie , pour repousser ces indignée accu-
sations, et pour indiquer aux païens la source des
vertus qu'ils calonuiioient, que Tertullien publia
son admirable Apologétique.
ce J'en atteste, disoit-il, vos propres actes, vous
3> qui présidez tous les jours au jugement des accu-
» ses : ce voleur , cet assassin, ce sacrilège , ce sé-
5) ducteur, est-il inscrit comme Chrétien sur vos
" registres ? Ou , lorsque les Chrétiens comparois-
« sent , en cette qualité , devant vous , qui d'entre
w eux est trouvé coupable de ces délits ? C'est des
» vôtres que regorgent les prisons , les mines ; c'est
» des vôtres que s'engraissent les bétes; c'est parmi
» les vôtres que les entrepreneurs de massacres re-
» crutent incessamment ces troupeaux de criminels
» destinés à vos jeux. La nul Chrétien , ou il n'est
w que Chrétien. S'il est chargé d'un autre crime ,
3> dés lors il n'est pas Chrétien.
» Nous seuls donc sommes innocens. Pourquoi
» s'en étonner , si c'est pour nous une nécessité de
» l'être ? Oui , c'est pour nous une nécessité. Ins-
» truits de Dieu , nous connoissons parfaitement la
3> vertu , qu'un maître parfait nous révèle; et nous
» la pratiquons fidèlement, par l'ordre et sous les
EN MATIÈRE DE RELlGlOîV. /J^A
rcgai'cls d'un formidable Juge. Pour vous , elle
» vous est enseignée par l'iiomnie , commandée par
» l'homme. Vous ne pouvez donc ni la coimoîtrc
> comme nous, ni la pratiquer comme nous : tout
> vous manque , et la plénitude de la vérité, et la
> redoutable sanction du devoir. Qu'est-ce que la
sagesse de l'homme, pour montrer ce qui est vrai-
> ment bon ? Qu'est-ce que son autorité , pour l'or-
donner? L'une s'abuse aussi aisément que l'on
» méprise aisément l'autre.
» Et , en effet, quel est le précepte le plus com-
» plet, ou celui qui dit : Tu ne tueras point; ou
» celui qui défend jusqu'à la colère? Lequel est le
» plus parfait d'interdire l'adultère , ou la simple
» concupiscence des yeux? les actions mauvaises,
" ou jusqu'aux paroles malfaisantes? de défendre
» l'injure, ou de défendre même de la repousser?
j> Et encore s^ichez que ce qui pardît tendre à la
« vertu, dans vos lois, elles l'ont emprunté d'une
>ï loi plus ancienne, de la loi divine.
» Toutefois , qu'est-ce au fond que l'autorité
" des lois humaines , que l'homme élude en ca-
" chant son crime , et qu'il brave volontairement
» ou par nécessité? Considérez en outre la briè-
" vcté du supplice, que la mort termine, quel
» qu'il soit Four nous, qui devons être jugés
» par un Dieu qui voit tout , et qui savons que ses
» punitions sont éternelles , nous embrassons seuls
» la vertu, et parce que nous la connoissons par-
^> faitement. et parce qu'il n'est point dombres
29-
/|.S2 ESSAI SUR l'iNDIITÉRENCE
» assez épaisses pour caclier le crime , et à cause
» tle la f^raudeur du supplice, non [)as seulement
») long, mais éternel. INous craignons le Juge sou-
« verain, que doit craindre celui qui juge des
» hommes qui le craignent; nous craignons Dieu,
» et non le proconsul (i). »
Si la philosophie connoît des motifs plus répri-
jnans , qu'elle les indique. Si elle ncn connoît pas ,
qu'elle se retire, et laisse la Religion régner en
paix sur la société, où elle seule étahlit et maintient
Tordre. Quoi que l'orgueil se persuade, la main de
l'homme est trop foible pour porter le sceptre du
monde moral. Jamais, à la voix de la raison, et
sous l'empire des lois humaines, on ne vit naître
des vertus semblables à celles dont Tertullien va
nous tracer le tableau.
tf Nous faisons le bien sans acception des per-
« sonnes, parce que nous le faisons pour nous-
3) mêmes, attendant notre récompense, non des
3j hommes , dont nous dédaignons la gratitude et
3> les louanges; mais de Dieu, qui nous fait un de-
» voir de cet amour universel. Tout acte, toute
3J parole nuisible à autrui , le désir , la simple pen-
î) sée du mal nous sont également interdits. Qui
» pourrions-nous haïr, s'il nous est ordonné d'ai-
>j mer nos ennemis même? S'il nous est défendu de
3) nous venger de ceux qui nous offensent, afin de
» ne pas nous rendre aussi coupables qu'eux, qui
(i) Jpolo^et. adv. Cent., c. xlv.
KN MATIÈRE DE RELTCION. /^iù
w pourrions-nous oirenser? Vous-mêmes, soyez-en
» ju^es. Combien de fois sévissez-vous contre les
» Chrétiens, ou de votre propre mouvement, ou
M pour obéir aux lois? Combien de fois, sans at-
n tendre vos ordres, et sans autre droit que sa
w rage, une populace ennemie nous accable de
» pierres, et incendie nos maisons I Dans la fu-
» reur des bacchanales, on n'épargne pas même les
» morts : arrachés du sépulcre où ils reposent, de
>» cet asile sacré de la mort, déjà méconnoissables ,
" déjà mutilés, on outrage, on déchire leurs ca-
» davres , on en disperse les débris. Nous vit-on ja-
» mais user de représailles contre cette haine for-
w cenée qui nous poiusùit au delà du trépas ? Une
M seule nuit et quelques flambeaux suffiroient pour
w en tirer une ample vengeance : mais à Dieu ne
j> plaise qu'une Religion divine ait recours pour se
» venger à des moyens humains, ou qu'elle s'af-
» flige d'être éprouvée par les souffrances.
« Indifférens à la gloire et aux honnçurs, vos
» assemblées publiques n'ont pour nous aucun at-
j> trait. Nous renonçons à vos spectacles , à cause
» de leur origine superstitieuse. Nous n'avons rien
» de commun avec les extravagances du cirque,
» les obscénités du théâtre, les barbaries de l'arène,
» la frivolité des gymnases. Nousne formons qu'un
» corps, uni par les liens d'une même foi, d'une
» même discipline , d'une même espérance. Nous
» nous assemblons, en quelque sorte, pour assiéger
a Dieu de nos prières. Cette violence lui est agréa-
454 ESSAI SUR L'iNDIFrÉllENCE
" blo. Nous prions pour les empereurs, pour Icutîî
» ministres, pour toutes les puissances, pour 1 état
» présent de ce inonde , pour la paix , pour le retar-
>j dément de la fin de l'univers. JNous nous réunis-
w sons pour lire les Ecritures, où nous puisons,
» selon les circonstances , les lumières et les aver-
w tissemens dont nous avons besoin. Cette divine
» parole nourrit notre foi , relève notre espé-
» rance , affermit notre confiance , resserre le nœud
5> de la discipline en iiicidquant le précepte... Des
5) vieillards président. Ils parviennent à cet hon-
» neur , non par argent , mais par le témoignage
» qu'on rend à leurs vertus éprouvées. L'argent
» n'influe en rien dans les choses de Dieu. S'il se
M trouve parmi nous une espèce de trésor , sa
» source est pure , et nous n'avons point à rougir
» d'avoir vendu la Religion. Chacun fournit une
" somme modique tous les mois , ou quand il veut ,
» et s'il le veut , et s'il le peut ; on n'y oblige per-
» sonne, les offrandes sont volontaires. C'est comme
M le dépôt de la piété : on ne le dissipe point en
» festins, en débauches, mais on l'emploie à sou-
» lager et à inhumer les indigens, à nourrir les
M pauvres orphelins, les domestiques cassés de
» vieillesse , les malheureux qui ont fait naufrage ,
3> et , s'il y a des Chrétiens condamnés aux mines,
w détenus dans les prisons , ou relégués dans les
w îles , uniquement pour la cause de Dieu , la Reli-
3> gion dilate ses entrailles de mère en faveur de
» ceux qui l'ont confessée.
EN MATTÈr^E DE UELIGIOîf. 45^
5) Il se rencontre néanmoins des gens qui nous
M re})roclient ces œuvres d amour. K oyez, y disenl-
>3 ils , comme ils s' aiment j car pour nos ennemis ,
» ils se haïssent tous : voyez comme ils sont prêts
»> a mourir les uns pour les autres : pour eux ,
» ils sont plutôt prêts à sentr'é<^orger. Quant
» au nom de frères que nous nous donnons, ils ne
» le décrient, je pense, que parce que, chez eux,
" tous les noms de parenté ne sont que des expres-
» sioiis menteuses d^ittachement. Nous sommes
>> aussi vos frères par le droit delà nature , lanière
» commune de tous les hommes; mais à peine ètes-
>j vous des hommes, parce que vous êtes de mau-
» vais frères. Combien ceux-là sont-ils plus véri-
" ta])lement frères, et plus dignes de ce nom , qui
» reconnoissent pour père le même Dieu , qui se
» sont abreuvés du même esprit de sainteté, qui ,
» sortis du sein de la même ignorance , ont con-
M temple, ravis et trenihlans, la lumière de la
» même véirté! Mais peut-être tient-on notre fra-
» ternité pour illégitime, parce qu'on nen fait
» point retentir la scène , ou parce que nous vivons
» en frères des mêmes biens qui , chez vous , divi-
w sent tous les jours les frères. Lorsque les sen-
» timens et les cœurs se confondent, comment
» les biens seroicnt-ils séparés? Tout est commun
M entre nous, hormis nos femmes, l^a seule chose
» que nous nous réservions en propre, est la seule
♦> que les autres hommes mcîttent en commun, ils
» font entre eux comme un échange des droits qm;
4"'^ liSSAl .suit L'iTVDiriÉRErsCE
" leur donne le niariai^^e; à l'oxemplo sans tloiilc
w de leurs sages, d'un Socrale parmi les Grecs,
i> d'un Galon painii les Romains, (pii abandon-
» noienl à leurs amis les femmes qu'ils avoient
>> épousées , pour en avoir des cnfans dont ils ne
î) seroient point les pères. Etoit-ce malgré elles?
w Je ne sais. Quel souci de la chasteté pouvoient
» avoir des épouses que leurs époux cédoient si
» facilement? 0 merveilleux exemple de la sagesse
>ï attique , de la gravité romaine ! Un philosophe
" et un censeur ministres de prostitution (i) î »
En peignant les vertus chrétiennes , si sublimes
et si himibles , si pures et si touchantes , Tertul-
lien sans cesse en appelle au témoignage des païen.^.
Il les provoque avec hardiesse, il les somme de le
démentir, s'il avance rien qui ne soit publique-
ment avéré (*). De nos jours même la philoso-
(i) Àpolog. ad^. Gentes j cap. xxxYi, xxxvn, xxxvui
XXXI X.
(*) L'idée qu' avoient les païens delà pureté des mœurs
clirétiennes, contraste d'une manière trcs-remarquahle
avec la dépravation de leurs propres mœurs , dans les
actes du martyre de sainte Afre , qui fut bridée vive l'an
5o4 , durant la persécution de Dioclétien, à Ausbourg,
dans la Rhétie. Le juge nommé Gains , instruit qu'Afre
avoit jusque-là vécu dans le désordre, lui dit : « Sacrifiez
» aux Dieux ; il vaut mieux vivre que de mourir dans les
» tourmens. — Afre. J'ai été une grande péclieresse
jo avant de connoître Dieu ; mais je n'ajouterai point de
* nouveaux crimes à ceux que j'ai eu le malheur de com-
j» mettre , en faisant ce que vous exigez de moi. — Gaïls,
EN MATIÈRE DE RELIGION. 4o7
jJiie, n'osant contester une vérilé de fait que l'his-
toire entière atteste , a essayé de s'en servir pour
« Allez au temple, et sacrifiez. — Afrh. Jésus-Christ
» est mon Dieu ; je l'ai toujours devant les yeux. Sans
» cesse je lui confesse mes péchés , et parce que je suis
» indigne de lui offrir un sacrifice (*) , je désire me
» sacrifier moi-même pour la gloire de son nom, afin
» que ce corps, que j'ai tant de fois souillé, puisse ctre
:» purilié par les tourmens. — GaÏls. Je sais que vous
» êtes une prostituée. Sacrifiez-donc , car vous ne pommez
» prétendre à l'amitié du Dieu des Chrétiens. — Afre,
j) Notre Seigneur Jésus-Christ a dit qu'il éloit descendu
» du ciel pour sauver les pécheurs. L'Evangile rapporte
» qu'il permit à une courtisane comme moi de lui ar-
» roser les pieds de ses larmes, et qu'il lui pardonna ses
» péchés. Loin de rejeter les pécheurs, il s'entretenoit
3) i'amilièrement avec eux, et niangeoit à leur table. —
« Gaïus. Sacrifiez , afin d'avoir beaucoup d'amans qui
» puissent vous enrichir, — Afre. Je renonce pour tou-
« jours à un semhlahle gain. J'ai jeté tous les biens que
» j'avois acquis de la sorte. Les pauvres d'entre nos frères
» n'ont point voulu les accepter, quoique je leur dise
» que je les leur donnois , afin qu'ils priassqnt Dieu pour
» moi(**). — Gaïus. Jésus-Christ ne voudra point de
i) vous, Oest en vain que vous le regardez comme votre
îj Dieu ; une courtisane ne put j amais être appelée chré"
j) tienne, — Afre. Je l'avoue , je ne mérite pas de porter
» le nom de chrétienne ; mais Jésus-Christ m'a fait la
» grâce de m' admettre au nombre de ceux qui croient en
(*) Les pécheurs, durant la pruiteacc canonique, ne iionvoicnt assister à la
célébration des saints mystères. Us prioienl à la porte de lEglise , en dehors ,
pondant la messe.
(**) L'Eglise, en conséquence de l'ancienne discipline, ne vouloit point recc •
voir, iiiému pour le soulagement des pauvres . les oJlVandes des pécheurs publics ,
ou larycnt (jui avoit été acquis par des voies illicilcs. Voyez les Conninuioiu
t>fws(. liv.lV,. ^, M.
458 rSSAI SUR L'iNDirrÉRENCE
expliquer nalurcllcnieiit la rapide propagation da
l'Evangile. Afin de ne pas avouer qn(i Je (llnis-
tianisme a été' divinement établi, elle s est vue
forcée de reeonnoître cpi'il enfante des vertus di-
vines (i).
Pendant trente siècles, l'homme, témoin des
misères attachées à la condition humaine , n'avoit
j.as même soni^é à venir au secours de ses frères
souffrans. On ne trouve pas, chez les anciens,
l'ombre dune institution en faveur des infortunés -
la philosophie ni le paganisme ne séchèrent jamais
une seule larme. Quoique la pitié soit dans la na-
ture, et peut-être parce qu'elle est dans la nature ,
le raisonnement en éloigne. Sénèque l'appelle le
vice d'une âme faille. Ne te lamente point avec
ceux qui pleurent : c'est un des préceptes de Marc-
Aurèle, et la doctrine commune des stoïciens. Le
sage, dit Virgile , ne compatit point à l'indigence :
neque ille^ aut dolutt miserans inopem y aut invidit
habenti. Qu'il y a loin de ce froid égoïsme à la cha-
rité chrétienne ! Eh quoi î l'homme est-il donc si
sensible aux douleurs d autrui , qu'il faille l'y en-
durcir, en trempant son ame dans des doctrines
barbares? Au contraire, le plus grand miracle du
Christianisme est de l'attendrir sur des maux qui
» lui, etc. » Vies des Saints, trad. de Vang, par Go^
descard y tom. VII, p. i2i, 122, édit. de Versailles.
(i) Voyez V Histoire de la Dec ad, de VEmp. rom,,
par Gibbon.
EN MATIÈRE DE RELIGION. /j^Q
ne sont pas les siens : et celui-là du moins , on ne
le niera j^as, car il frappe tous les yeux, s'il n c-
meut pas tous les cœurs. Venez, suivez les pas de
la llcli^ion d'amour; comptez , s'il est possible , les
bienfaits qu'elle répand à pleines mains sur les
bonnnes, les œuvres de miséricorde qu'elle ins-
pire , et qu'elle seule peut récompenser. Dî^ns une
peste qui ravagea , au troisième siècle , une partie
de l'empire, les païens, délaissant leurs amis et
leurs proches, ne songèrent qu a se mettre, parla
fuite, à l'abri de la contagion. Les Chrétiens, alors
si cruellement persécutés, prirent soin de tous les
malades, fidèles et idolâtres, et se vengèrent de
leurs ejinemis, comme se vengent les Chrétiens,
en s'immolant pour eux. Combien l'iiistoire de
l'Eglise n'offre-t-elle point d'exemples semblables?
Les disciples de Jésus-Christ fa tiguoient de bienfaits
leurs détracteurs. « N'est-il pas honteux pour nous,
» écrivoit l'empereur Julien à Arsace , pontife
» d'Asie, que les Galiléens, outre leurs pauvres,
» nourrissent encore les nôtres? »
Le Christianisme ne dégénéra point en vieillis-
sant. Ses annales ne sont pleines que des services
de tous genres qu'il a rendus dage en âge à l'hu-
manité. Le même esprit d'amour qui enfanta tant
de prodiges dans les premiers temps, en enfante
chaque jour de semblables parmi nous. Qui ne se
rappelle , avec une émotion profonde , ces religieux
espagnols, parcourant les rues d'une ville pesti-
'^i^)0 ESSAI SUR L'iNDirrÉr.E^CI!:
iéiec (*) , en sonnant une petite clocJie, afin qu'a-
verti de ]enr ])assajj;e, chacun pût réclamer leur*
secours j^énereux? Presque tous moururent mar-
tyrs de leur dévouement.
. Mais laissons les traits particuliers, dont on
rempliroit des volumes sans nombre : ne rappelons
ni les Borromée, ni les Belzunce, ni ce Vincent
de Paul qui, dans des temps de calamité, nour-
rissoit des provinces entières , dont Timmense cha-
rité setendoit au delà des mers, jusqu'aux rivages
de Madagascar et dans les forets dç la Nouvelle-
France, et qui semhloit s être chargé de soulager
lui seul toutes les misères humaines; homme pro-
digieux , qui a forcé notre siècle de croire à la vertu ;
ne considérons que les étahlissemens durables,
les bienfaits généraux et permanens de la Ileli-
gion. Ces asiles solitaires de l'innocence et du re-
pentir, que les peuples apprendront de pliis en
plus il regretter , ces paisibles retraites du mal-
heur , ces superbes palais de l'indigence , qui les
éleva, si ce nest elle? Maîtresse un moment, la
philosophie n'a su que les détruire. La raison hu-
maine n'a fait grâce à rien de ce qu'avoit créé la
foi en favevu' de l'humanité. Et avec quelle profu-
sion le Christianisme n'avoit-il pas multiplié ces
touchantes institutions, si éminemment sociales?
Leur nombre presque infini égaloit celui de nos
(*) Malaga.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 4.6 1
misères. Ici la fille de Vincent de Paul visitoit le
vieillard infirme, pansoit ses plaies dcgoûlantrs,
eii lui parlant du ciel; ou, par une attendrissante
charité, devenue mère sans cesser detre vierge,
rècliauffoit dans son sein l'enfant abandonné. Plus
loin, la sœur hospitalière assistoit, consoloit le
malade, et s'ouhlioit elle-même pour lui pro-
diguer, et le jour et la nuit, les soins les plus
rebutans. Là , le religieux du Saint-Bernard , éta-
blissant sa demeure au milieu des neiges, abré-
geoit sa vie pour sauver celle du voyageur égaré
dans la montagne. Ailleurs vous eussiez vu le frère
du Blen-Mourir , près du lit de l'agonisant, oc-
cupé de lui adoucir le dernier passage , ou le frère
Enteneur ivXiwiwdiWV sa dépouille mortelle. A côté
de ces preux chevaliers, de ces soldats priaii s ,
qui, presque seuls, protégèrent long-temps l'Eu-
rope contre la barbarie musulmane , on apercevoit
le père de la Merci , entouré , comme un triom-
phateur , des captifs qu'il avoit , non pas enchaî-
nés, mais délivrés de leurs chaînes, en s'exposant
à mille dangers et à des fatigues incroyables. Des
prêtres, des religieux de tous les ordres, brisant,
par une vertu surhumaine , les liens les plus chers,
s'en alloient, avec une grande joie, arroser de leur
sang des contrées lointaines et sauvages, sans autre
espoir, sans autre désir, que d'arracher à l'igno-
rance, au crime et au malheur, des honuncs ([ui
leur étoient inconnus. Après avoir fécondé de ses
sueurs nos collines incultes et nos landes stériles.
.4i)2 ESSAI suu l'ijndifiéhknce
le laborieux bciiédiclin , relire dans sa cellule ,
def'riehoit le clianip non moins aride de notre an-
cienjie histoire et de nos anciennes lois. L'éduca-
tion, la chaire, les missions, aucune œuvre utile
n'étoit éLrani>ère au jésuite. Son zélé embiassoit
tout , et suflisoit a tout. L'humble capucin parcou-
roit incessamment les campagnes pour aider les
pasteurs dans leurs saintes fonctions , descendoit
au fond des cachots , pour y porter des paroles de
paix aux victimes de la justice humaine ; et sem-
blable à l'espérance dont il étoit le ministre , ac-
compagnant jusqu'à la lin le malheureux qui alloit
mourir, partageoit ses angoisses, ranimoit son
courage défaillant , et le f or tifi oit également contic
les terreurs du supplice et contre celles du remords.
Ses mains compatissantes ne se détachoient, pour
ainsi dire, de l'infortuné qu'elles avoient reçu au
pied du tribunal inflexible de l'homme , qu'après
l'avoir déposé au pied du tribunal du Dieu clé-
ment.
Mais voulez-vous arrêter vos regards, attristés
de cette scène douloureuse , sur un spectacle aussi
doux qu'aimable? Contemplez le frère des écoles
chrétiennes, enseignant à l'enfance les élémensdes
lettres, la doctrine des sciences, et la doctrine
plus précieuse des devoirs , lui parlant de Dieu
avec onction , et la formant au bonheur en la for-
mant à la vertu. Ne l'oublions jamais, la Religion
est l'unique éducation du peuple. Sans la Pieli-
gion, il ne sauroit rien, rien surtout de ce qu'il
importe le plus i la société qu'il sache, et à lui
desavoir. Il ignoreroit également et les devoirs de
l'honniie et sa destinée; il végéteroit, au milieu
des académies, des universités., des gymnases,
dans un féroce abrutissement, cent fois pire cpie
l'état sauvage. La Religion le civilise ; elle nourrit
le pauvre de vérité, comme elle le nourrit de pain;
elle éclaire, elle agrandit son intelligence; et le
dernier des petits enfans instruits a son école , plus
véritablement philosophe qu'aucun des prétendus
sages qui ne reconnoisscnt d'autre guide que leur
raison , confondroit , le catéchisme à la main ,
cette raison altière, par la sublimité de ses ensei-
gne mens. Il étoit digne d'une philosophie matéria-
liste de croire perfectionner l'éducation du peu-
ple , en substituant des évolutions à des instruc-
tions, et en mettant entre ses mains une pierre
muette, en place du livre où il puisoit ces hautes
et importantes leçons.
Je ne finirois point, si jessayois de rappeler,
même sommairement , tons les services rendus à
la société par le clergé catholique. Ce fut certes
une bien belle pensée , que de placer , à côté des
inexorables ministres des lois, des ministres sacrés
des mœurs et de l'humanité , que de faire de la
miséricorde une fonction publique. Pénétrez dans
le sein des familles , interrogez-en les membres .
ils vous diront ce qu'ils doivent à cette admirable
institution. Combien d'inimitiés apaisées, com-
bien d'époux, de parens , de concitoyens réconci-»
4.G4. HSSU SUR j/lîSDlFFÉREiNCE
lies, d(; viclinies arrachées au vice, de torts re-
paies, d'iniquités prévenues, de peines consolées,
de secrètes misères adoucies! Savez-vous ce que
c'est qu'un prêtre , vous que oe nom seul irrite ou
fait sourire de mépris? Un prêtre est, par devoir,
l'ami, la providence vivante de tous les malheu-
reux, le consolateur des affligés, le défenseur de
quiconque est privé de défense, l'appui de la
veuve, le père de l'orphelin, le réparateur de tous
les désordres et de tous les maux qu'engendrent
vos passions et vos funestes doctrines. Sa vie en-
tière n'est qu'un long et héroïque dévouement au
bonheur de ses semblables. Qui de vous consen-
tiroit à échanger, comme lui, les joies domes-
tiques, toutes les jouissances, tous les biens que
les hommes recherchent si avidement , contre des
travaux obscurs, des devoirs pénibles, des fonc-
tions dont l'exercice brise le cœur et rebute les
sens , pour ne recueillir souvent d'autre fruit de
tant de sacrifices , que le dédain , l'ingratitude et
l'insulte? Vous êtes encore plongés dans un pro-
fond sommeil, et déjà l'homme de charité, de-
vançant l'aurore, a recommencé le cours de ses
3
bienfaisantes oeuvres. Il a soulagé le pauvre , visité
le malade , essuyé les plevirs de l'infortune, ou fait
couler ceux du repentir , instruit l'ignorant , for-
tifié le foible, affermi dans la vertu des âmes trou-
blées par les orages des passions. Après une jour-
née toute remplie de pareils bienfaits, le soir 'arrivé,
mais non le repos. A l'heure où le plaisir vous
EN MATIÈRE DE RELIGION. ^65
appelle aux spectacles, aux fêtes, on accourt en
grande hâte près du ministre sacré : un Chrétien
touche à ses derniers momens ; il va mourir , et
peut-être d'une maladie contagieuse : n'importe;
le hon pasteur ne laissera point expirer sa hrebis
sans adoucir ses angoisses, sans l'environner des
consolations de l'espérance et de la foi , sans prier
à ses côtés le Dieu qui mourut pour elle , et qui lui
donne, à cet instant même, dans le sacrement
d'amour , un gage certain d'immortalité.
Voilà le prêtre, le voilà; non tel qu'en en ju-
geant sur quelques exceptions scandaleuses , votre
aversion se plaît à se le figurer; mais tel que réel-
lement il existe au milieu de nous. Oui, la Reli-
gion est aujourd'hui ce qu'elle fut à son origine.
Il y a moins.de Chrétiens, mais les Chrétiens ne
sont pas changés. Les plus pures vertus, des ver-
tus dignes des premiers siècles , honorent encore
le Christianisme. Je n'en voudrois pour preuve
que ces pieuses associations, ces utiles établisse-
mens qu'un zèle aussi vif qu'éclairé forme tous les
jours sous nos yeux. Que d'hommes et de femmes
de toutes conditions , que de jeunes gens même ,
se dérobant à tous les regards pour faire le bien ,
selon le précepte de l'Evangile , consacrent à cher-
cher le malheur et à le soulager, le temps que
vous perdez dans de frivoles amusemens , ou que
vous employez peut-être à insulter la Religion
sainte qui leur inspire ce merveilleux dévouement.
Vous ne les connoissez pas , je le sais ; mais on les
!• 3o
4(>6 ESSAI SUK LlIXDiriÉKI'NGE
coiiuuîL clans les hôpitaux, clans les prisons, dans
les réduite ohscurs où l'indigence c£u*ils ont secou-
rue les Lenit. La dame de charité n'a point oublie
le chemin cpii conduit à la demeure du pauvre ; et
si vous ne l'y rencontrez jamais , c'est à vous c]ue
nous en demandons la raison.
Je la dirai cette raison , car il importe qu'on la
sache; c'est cjue vos froids raisonnemens et votre
apathique philanthropie ne tendent qu'à détruire ,
dans son dernier germe, tout sentiment d'huma-
nité. Lorsque le Christianisme s'affoihlit chez un
peuple , aussitôt on voit ce peuple , embarrassé du
malheur , conspirer contre tous ceux qui souffrent.
On invente mille prétextes pour s'exempter de les
secourir. Faire l'aumône à un mendiant, c'est fa-
voriser le vagabondage, la fainéantise. A-t-il faim?
est-il nu? qu'il travaille. Mais c'est un vieillard :
à tout âge , il y a des moyens de s'occuper. C'est un
enfant : gardez-vous de l'entretenir dans l'oisiveté;
on ne saur oit combattre trop tôt les habitudes vi-
cieuses. C'est une mère chargée d'une nombreuse
famille : elle le dit , mais dit-elle vrai ? Avant de
la gratifier magnifiquement de quelques liards , il
faudroit s'informer: on n'en a pas le temps. Cet
autre désire du travail , en cherche , et n'en
trouve point : c'est peut-être qu'il a mal cherché ;
au reste, on y songera; et, en attendant, on ne
donne point, de peur du mauvais exemple. Règle
générale : quiconque demande , dès lors est
suspect; écouter ces gens-là, c'est nuire au bon
EN MATIÈRE DE RELIGION. /^6'J
ordre , c'est leur nuire à eux-mêmes , c'est encou-
rager la faim.
Sans recourir d'abord au même expédient que
Galère , qui ordonna de rassembler sur des barques
qu'oii submergea , les mendians de son empire ,
une douce philosophie atteint à peu près le même
but, par ses savans systèmes et ses bienfaisantes
institutions. Elle appelle à son aide toutes les
sciences physiques , pour arracher à la nature le
secret de quelque aliment si vil , que l'avarice
même puisse l'offrir sans regret au nécessiteux .
et pour calculer avec précision la mesure d'angoisse,
le degré de besoin au delà duquel l'homme meurt
s'il n'est secouru : tant elle redoute le luxe de la
commisération! Heureux encore, heureux l'indi-
gent, s'il n'avoit à gémir que de cette assistance
dérisoire; mais on ne s'arrête pas là. Afin d'épar-
gner aux heureux du siècle la vue importune des
misérables , on les séquestre de la société , on élève
d'épaisses murailles entre les soupirs du pauvre et
l'oreille du riche, on ravit la liberté à ceux qui
ont perdu tous les autres biens, on traite en cri-
minels ceux dont le seul crime est de souffrir; et
cependant l'on nous vantera cette horrible inhu-
manité comme un chef-d'œuvre d'administration.
Eh î si vous êtes indifférons , du moins ne soyez
pas barbares : ouvrez vos cachots philanthropiques;
ne craignez rien , les infortunés qu'ils renferment
ne vous demanderont pas même les miettes de
pain qui tombent de vos tables somptueuses; ils
3o.
4()«S ESSAI SUn l/lNDIFFÉRENCK
1M3 VOUS demanderont point la vie , ce seroit tro|) ;
ce qu'ils demandent, c'est que vous leur permet-
tiez de mourir en jetant un dernier regard sur les
lieux qui les virent naître, sur ces champs qu'ils
cultivèrent pour vous , et qui ne les nourriront
plus; ce qu'ils demandent, c'est uniquement ce
que la nature accorde à tous les êtres , ot que vous
ne refusez pas même aux animaux.
Cependant, apprenez-le du grand JMaître, quoi
que vous fassiez , ilj aura toujours des pauvres
parmi vous (i). Il y aura toujours des pauvres,
afin d'empêcher l'homme de s'endurcir ; afin de
troubler le funeste repos de l'opulence, de réveil-
ler au fond des cœurs la pitié, la miséricorde; il
y aura toujours des pauvres, afin qu'il y ait tou-
jours des vertus; il y aura enfin toujours des pau-
vres , des êtres soufFrans , pour représenter la race
humaine, si souffrante elle-même, et si pauvre,
qu'un seul mouvement d'orgueil dans un enfant
d'Adam , est uii prodige éternellement inexplicable
à la raison.
Mais s'il existe toujours des pauvres , il existera
toujours aussi une Religion qui les console. J'ai
rappelé une partie de ses bienfaits; ils sont aussi
grands qu'incontestables. Comment se fait-il qu'une
Religion si favorable à l'humanité ait des ennemis
parmi les hommes? Est-il possible que tant d'a-
(i) Semper paiipei^es habetis vobiscwn , Mattb., cap.
XXYI. II.
EN MATIÈRE DE RELIGlOiX. 469
mour ne desarme pas la haine? ïtelas! ce qui l'ex-
cite , cette haine , c est la beauté , la perfection
même delà loiévangélicjue. La sévérité des devoirs
qii elle impose effraie les passions , et l'on conteste
le bien f|u elle fait , a cause du bien ([u elle ordonne
de faire.
Il n'est point de sophisme plus commun que
celui par lequel on rend le Christianisme respon-
sable de tous les crimes qui se commettent chez
les peuples Chrétiens. Il y a eu des guerres de
Religion; donc la Religion commande de verser
le sang. H y a des vols, des assassinats; donc la
Religion ne réprime ni le vol ni l'assassinat. Il
existe de mauvais prêtres; donc la Religion n'est
que le manteau dont le clergé recouvre ses dé-
sordres. Mais , dites-moi , pensez-vous que la mo-
rale soit une chimère, une source de calamités?
Si vous le pensez, je conçois que vous accusiez
la Religion. Si vous ne le pensez pas, i^épondez
vous-même à votre objection , autrement je la ré-
torquerai avec plus de force contre la morale.
Assurément c'est faire preuve d'une rare aliné-
gation d'esprit, que de répéter ingénument de
vieilles déclamations (jui faisoient sourire de pitié
Montesquieu. Voyez avec quel dédain il écrasé
le sophiste Bayle : « Dire que la Religion n est pas
>i un motif réprimant parce qu'elle ne réprime pas
» toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont
» pas un motif réprimant non plus. C'est mal
» raisonner contre la Religion, de rtisscmblrr,
l\']0 ESSAI SUR l'indifférence
>' dans un grand ouvrage, une longue ënumc-
» ration des maux quelle a produits, si Ton ne
« fait de même celle des Liens quelle a faits. Si je
j> voulois raconter tous les maux qu'ont produits
» dans le monde les lois civiles , la monarchie ,
>ï le gouvernement républicain , je dirois des
» choses effroyables (i). »
De quoi les hommes n'abusent-ils pas? Ils abu-
sent des alimens destinés à les nourrir , des forces
qui leur sont données pour agir et se conserver ; ils
abusent de la parole, delà pensée, des sciences, de
la liberté , de la vie; ils abusent de Dieu même.
Faut-il , pour cela , dire que ces choses sont per-
nicieuses? Faut-il dire qu'il n'y a de bon que le
néant?
Les guerres , les massacres , et tous les forfaits
dont le Christianisme fut le prétexte , doivent si
peu lui être attribués, que , pour ôter l'effet, il au-
roit suffi d'accroître l'énergie de la cause préten-
due. Quelques degrés de foi de plus, et la vertu
triomphoit avec la Religion.
Qu'est-ce qu'un voleur , un meurtrier , un avare ,
un prêtre impitoyable ou de mauvaises mœurs?
c'est un homme sans foi , ou d'une foi foible , puis-
qu'elle cède à la passion qu'elle devroit dompter ;
c'est un rebelle que la Religion condamne à mort ,
s'il ne se condamne lui-même par le repentir;
c'est un incrédule , ou dogmatique ou pratique ,
(i) Esprit des lois , liv. XXIV , chap, 1 1,
EN MATIÈRE DIL RELIGION. [^"J \
un athde conséquent , ou le plus inconséquent des
Chrétiens. Il ne se commet donc pas dans le monde
un seul crime dont nous n'ayons droit de deman-
der compte à l'incrédulité. C'est elle qui les pro-
duit tous, et même ceux qu'elle reproche arrogam-
ment au Christianisme ; c'est elle qui enfanta la
Saint-Barthélémy; c'est elle qui conduisit le fer
de Ravaillac.
Sitôt donc qu'on écarte et les préjugés et les
sophismes, il ne demeure en propre à la Religion
que ses bienfaits. Elle seule met l'ordre dans la
société, en donnant la raison du pouvoir et des
devoirs , en perfectionnant les lois, en épurant les
mœurs, en unissant par des liens d'amour tous les
membres du corps social. Niera-t-on l'importance
d'une institution si bienfaisante et si nécessaire?
Et si on l'avoue , sur quels motifs se fondera-t-on
pour justifier l'apathique indifférence où l'on ai-
fecte de se maintenir à l'égard d'une doctrine d'où
dépendent le bonheur de l'homme et le bonheui-
des peuples, j'ajoute , etla gloire extérieure de Dieu?
Car, en supposant l'existence d'une Religion vé-
ritable, cette Religion, unique moyen de société
entre Dieu et l'homme, est aussi , comme nous le
prouverons dans le chapitre suivant^ le moyen que
Dieu a choisi pour manifester extérieurement ses
perfections ou sa gloire, et pour établir l'ordre
dans la société des intelligences, dont il est le
monarque. Violer cet ordre est donc u« des plus
grands crimes qu'un être intelligent puisse com-
^72 ESSAI SUR L'mDIFFÉRE]\CE
mettre; et 8'exposer h le violer, en refusant de
s'assui'er qu'il existe, est une si étonnante folie ,
que je n'ai point de termes pour qualifier la créa-
ture qui enseroit capable.
Et maintenant, peuples, entendez : De l'abîme
de malheurs où vous a précipités votre crédule
confiance en une fausse sagesse , mère du désordre
et de la mort, écoutez la Religion qui vous crie;
Venez à moi , vous tous qui travaillez vainement
à renaître , vous qui succombez sous le fardeau des
institutions humaines et des doctrines du néant :
nations mourantes , venez à moi ; abandonnez ces
médecins trompeurs qui vous promettent la force,
et ne savent qu'user celle qui vous reste dans de
douloureuses convulsions. Venez, hâtez-vous, le
temps presse : chaque jour la vie s'afFoiblit en vous,
la corruption gagne, la dissolution se consomme;
bientôt vous ne serez plus qu'un cadavre infect:
venez à moi, et je vous recréerai: Venite ad me
omnes qui laboratis et onerati estiSy et ego refi-*
ciam vos (i).
(i) Matth., cap. xi, 28.
EN MATIÈRE^^DE RELIGION. l^^
■ ■- Il ■ ^^■^M^f— ^^1 ■ Il W^l ll^— ^— ■ I ■ 1^1 ■!■■ ■ ■ .^ ■ ■ ■■ I . I ■■■■■■■ Il ■ II» I Mi.M^
CHAPITRE XII.
Importance de la Religion ^ par rapport a Dieu,
OUPPOSÉ qu'il existe une Religion vëritaLle, je
veux montrer combien le mépris de ses dogmes et
la violation de ses préceptes sont injurieux à Dieu
et criminels dans l'homme.
Arrachons-nous à l'empire des sens, fermons
les yeux, dérobons un moment notre âme aux im-
pressions des objets extérieurs, qui, la remplissant
de vains fantômes , la détournent de la contempla-
tion des réalités intellectuelles , et lui font oublier
jusqu'à sa propre nature, en l'égarant dans le
monde des corps , fugitive patrie des illusions qui
nous abusent sur notre être véritable , nos devoirs
et nos destinées. Comprenons que des organes ne
sont pas l'homme, que la création matérielle n'est
que l'ombre d'une création plus noble, que les
sociétés de la terre ne sont qu'une foible image,
une dépendance relative à notre état présent , de
la grande société de toutes les intelligences dont
Dieu est le monarque : société parfaite , éternelle ,
à laquelle l'honmie doit appartenir , à laquelle il
appartient dès ici-bas en partie.; mais où sa place,
^74 ESSAI SUK l'j IN DIFFÉRENCE
qii'il doit choisir lui-même en qualité detre libre,
ne sera irrévocablement fixée que lorsque, dé-
pouille de son enveloppe mortelle , il aura cessé
d'appartenir à la société mixte, où l'ordre exige
qu'il soit éprouvé passagèrement. Comprenons que
cette dernière société même ne consiste point dans
l'assemblage des corps et dans la combinaison des
intérêts matériels; qu'elle ne devient une vraie so-
ciété que lorsque ses membres , unis par des lois
relatives à leur nature intelligente, obéissent au
pouvoir suprême qui régit tous les êtres intelligens :
car il n'existe de véritable société qu'entre les in-
telligences; et c'est une des raisons pourquoi la so-
ciété humaine se dissout quand l'homme, se maté-
rialisant , ne met plus dans la société que son corps ,
son action et ses besoins physiques. Comprenons
enfin que si le Créateur a établi un ordre plein de
sagesse et de majesté dans la collection des êtres
matériels , s'il les a soumis à des lois appropriées à
leur nature, et d'où dépend leur conservation, il
est absiu-de de penser qu'il n'existe aucun ordre
voulu de Dieu dans la société des intelligences aban-
données sans règle et sans lois aux destins qu'elles
se fer oient elles-mêmes. Cela répugne aux plus sim-
ples lumières de la raison. Tout ce qui est , est or-
donné. L'existence simultanée de plusieurs êtres
semblables enferme dans sa notion celle de certains
rapports naturels entre ces êtres , par conséquent
l'idée d'ordre ; et de là vient qu'en détruisant l'ordre
natmel entre les êtres, on détruit les êtres mêmes
EN MATIÈRE DE RELIGION. 47 S
Mais pour mieux concevoir encore Timportancc
de Tordre dans la société des intelligences , et le
crime de sa violation , il faut entendre que , de toute
éternité, l'Etre souverainement parfait, s aimant
d'un amour infini, jouissoit , dans son immense re-
pos , d'une félicité sans bornes ; que lorsqu'il ré-
solut de créer , ne devant rien qu'à lui , puisqu'il
n'existoit que lui , il ne put se proposer qu'une fm
relative à lui-même , c'est-à-dire, sa gloire, ou la
manifestation de ses perfections infinies.
Or , manifester ses perfections, c'é toit manifester
son être , en produire au dehors une vivante image;
et l'homme , en effet , fut créé h V image et a la
ressemblance de Dieu, Participant , quoiqu'en un
degré fini , à tout son être , il fut , comme Dieu ,
puissance , intelligence et amour : il put connoître
la vérité , aimer le bien , et le réaliser au dehors
par ses actes.
Et afin que sa ressemblance avec l'Etre souve-
rain fut plus parfaite , Dieu voulut que l'homme ,
concourant librement à ses desseins , se rendît, en
quelque sorte , volontairement son image , en ré-
glant l'usage des facultés dont il l'avoit enrichi , sur
les rapports immuables ou les lois éternelles , qui
mettent, si je l'ose dire, l'ordre en Dieu même.
Il lui révéla donc ce qu'il étoit nécessaire qu'il
connut de ceslois ; et la Religion, lien d'union entre
Dieu et l'homme , comme son nom même l'indique,
n'est que cette immortelle et sublime législation.
Qui la viole dégrade donc , autant qu'il est en
47^ ESSAI Sun i/i.\diff/^:ue^ce
lui , l'Etre (éternel , le prive d'une partie de sa gloire,
introduit le désordre dans la société des intelli-
gences, se révolte contre le pouvoir cpi la régit :
crime si grand que Dieu seul pouvoit ne pas le
juger inexpiable.
Mais, nécessairement, il faut qu'il soit ou expié
ou puni ; car c'est ainsi que , malgré la coupable
opposition de l'homme , les desseins de Dieu s'ac-
complissent, et que l'ordre est rétabli. « La peine
» rectifie le désordre : qu'on pèche , c'est un dé-
» sordre ; mais qu'on soit puni quand on pèche ,
w c'est la règle. Vous revenez donc par la peine
5> dans l'ordre que vous éloigniez par la faute. Mais
M que l'on pèche impunément , c'est le comble du
>î désordre : ce seroit le désordre , non de l'homme
5> qui pèche , mais de Dieu qui ne punit pas. Ce
» désordre ne sera jamais , parce que Dieu ne peut
w être déréglé en rien , lui qui est la règle. Gomme
« cette règle est parfaite, droite parfaitement, et
w nullement courbe , tout ce qui n'y convient pas
» y est brisé , et sentira l'effort de l'invincible et
w immuable rectitude de la règle (i). »
Qu'avant donc de rejeter avec dédain la Religion,
l'homme apprenne à la connoître. Le mépris est
facile ; c'est un plaisir que l'ignorance procure à
peu de frais à l'orgueil : mais encore faudroit-il,
portant les yeux plus loin, regarder aux suites de
ce mépris , et songer à ce qu'on répondra au Légis-
(i) Médit, sur V Evangile , tom. T., p. 5i , ëdit. in- 12.
EN MATIÈRE DE RELIGION. ^77
laleur suprême , lorsqu'il nous en demandera rai-
son. Sourire, ce n'est pas tout : et Dieu aussi sou-
rira, ditl'Ecriture, inidebit et suhsannabit eos (1).
Mais en ce jour formidaLle, qui sera le jour de sa
justice, la créature rebelle, contemplant à décou-
vert l'ordre qu'elle a blessé , et l'admirant avec dé-
jSespoir , le sentira tellement conforme à sa nature,
que ce sera pour elle un moindre tourment d'y
concourir par son supplice , que de le troubler , s'il
étoit possible , parla jouissance injuste delà félicité
qu'elle mérita de perdre.
A quoi sert de s'abuser? Quel avantage nous
en revient-il ? Qu'est-ce , hélas! que ce court assou-
pissement qu'on se procure à l'aide de sopliismes
enivrans , comparé à cette veille terrible qui lui suc-
cède, et à laquelle rien ne succède? Cependant l'on
se tranquillisera sur des motifs si frivoles , que je
rougis même de les rappeler. Une créature superbe ,
s'avilissant par orgueil , cherchera l'indépendance
au fond de l'abjection, et se flattant, à force de
bassesse, d'échapper à l'œil du souverain Etre,
essaiera de traverser clandestinement le monde mo-
ral , comme ces obscurs vagabonds que la police
ignore ou dédaigne. Jusque dans l'hypocrite humi-
lité de son langage, on reconnoît l'esprit de révolte
et l'aversion de la règle. « Qu'est-ce que l'homme,
» dit-elle, à l'égard de Dieu? Comment, à l'infi-
» nie distance qui les sépare, la créature pourroit-
(1) Psalm. If, 4»
/lyS ESSAI SUR l'iNDIFFIÎREI^CE
M clic offenser le Créateur? Qu'importent à l'Etor-
iï nel les stériles hommages ou les folles insultes
» d'un être d'un jour? Que lui importent ses pen-
« sëes, sesscntimens , ses actions? Foibl es mortels,
» cessez d'attribuer au Très-Haut vos idées ram-
» pantes. Dieu, n'en doutez pas, est trop grand
» pour s'abaisser jusqu'à l'homme , et l'homme est
» trop petit pour s'élever jusqu'à Dieu. »
Intelligence dégradée , est-ce là ton excuse? Est-
ce là le fondement de ta stupide sécurité dans l'ou-
bli de tes devoirs. L'Etre qui t'a créée est trop grand
pour t'avoir créée pour lui î II est trop parfait pour
s'occuper de la perfection de son ouvrage! Dieu
est trop au-dessus de toi , pour s'irriter que tu te
préfères à lui , que ta volonté s'oppose à sa volonté
souveraine! Dieu est trop sage pour avoir établi
aucun ordre parmi ses créatures intelligentes , pour
leur avoir prescrit des lois , pour exiger qu'elles les
observent ! En te donnant l'être , il t'a dit : Je te
crée pour m'adorer , ou pour m'outrager , comme
il te plaira; pour m'aimer , ou pour me haïr , selon
tes caprices; la vérité, l'erreur, le bien, le mal,
tout en toi m'est indifférent : ton existence isolée
ne se lie à rien dans mes conseils; vile production
de mes mains , tu ne mérites pas de fixer mes re-
gards : sors de ma vue , sors de ma pensée , et que
la tienne soit ta loi, ta règle et ton Dieu !
Chose étrange ! que l'on s'affranchisse de tout de-
voir envers le Créateur , sur les raisons même qui
prouvent le mieux , et l'importance de ces devoirs^
EN MATIÈRE DE RELIGION. ^79
et combien l'homme se rend coupable on les vio-
lant. Vous refusez d'adorer Dieu, et pourquoi?
parce qu'il est trop grand, trop parfait, c'est-à-
dire , trop digne qu'on l'adore. Vous refusez d'obéi i-
à Dieu, et pourquoi? parce qu'il est trop puissant,
trop sage , c'est-à-dire , parce qu'il a trop de droits
à l'obéissance. Vous refusez d'aimer Dieu , et pour-
quoi? parce qu'il est trop juste, trop saint, trop
bon, c'est-à-dire, trop aimable. Je ne m'étonne
plus qu'ayant préparé des réponses si péremptoires,
vous attendiez en repos le jugement formidable qui
décidera de votre sort éternel.
Ce n'est pas certes une foible preuve de la dégra-
dation originelle de l'homme, que ces extrava-
gances puissent trouver place dans son esprit. Mais,
fuSvSent-elles autant de vérités incontestables, il
faut lui apprendre qu'il ne sauroit encore en déduire
aucun motif solide pour se tranquilliser dans letat
d'indépendance absolue où il cherche à se placer :
car la Religion nous enseigne qu'entre Dieu et
l'homme il existe un Médiateur qui , réunissant
en soi la nature divine et la nature humaine , com-
ble l'espace immense qui nous sépare du premier
Etre , et donne à nos hommages unis aux siens , à
nos œuvres unies aux siennes, une valeur ininiie.
Dès lors tous les prétextes fondés sur le néant de
l'homme pour se dispenser de rendre à Dieu le
culte qu'il exige de nous, s'évanouissent comme
l'ombre. Notre infirmité naturelle, qui sembloit
nous reléguer à jamais loin de l'Etre infini , sert
4^8o ESSAI SUR L'rNDIFFÉRENCE
même à nous faire comprendre l'ënormité du crime
que nous commellons, en violant les lois dune
société que Dieu a établie par des voies si merveil-
leuses.
Nous savons qu'il existe , et l'analogie seule nous
conduiroit à juger qu'il doit exister de pures intelli-
gences plusparfaites que l'homme, et membres, ainsi
que lui, de cette haute société dont le Médiateur est
le lien; mais il ne nous est pointdonné de connoître
pleinement la vaste hiérarchie des êtres spirituels ,
ni l'ensemble des lois qui les régissent. 11 en est
d'uniquement relatives à un état trop différent du
nôtre, pour que Dieu ait voulu nous les découvrir.
Il nous a départi la mesure précise de lumière
dont nous avons besoin dans notre condition pré-
sente; mais rien de plus. En accordant à l'homme
tout ce qui lui est nécessaire pour parvenir à sa fin ,
il lui refuse ce qui ne serviroit qu'à satisfaire sa
vaine curiosité; car, outre que la foi, pour être
méritoire, doit être mêlée de ténèbres, et ressem-
bler , suivant l'expression de l'apôtre , à une lampe
qui luit dans un lieu obscur (i) , il y a un ordre de
connoissances que notre nature ne comporte point
ici-bas, et dansles connoissances où nous pouvons
atteindre un degré de clarté qui , loin de nous être
utile , nous deviendroit très-dangereux , et déran-
geroit complètement l'économie des desseins de
Dieu à notre égard. Notre liberté, notre existence
{\) B, Pétri. Ep. II, cap. 1,19.
Ï-N MATIÈRE DE RELIGION. 4^1
ïnéiiîc dépend de ce mélange de lumière el d'obs-
curite. Si nous apercevions toute la grandeur de
lame humaine , sans découvrir en même temps les
perfections infiniment plus élevées du souverain
Etre , ravis, sans pouvoir nous en défendre, d'une
admiration désordonnée pour nous-mêmes, nous
tomberions à l'instant, comme l'ange rebelle , par
l'orgueil. Et si Dieu, tout à coup se dévoilant,
nous permettoit de contempler une foible partie de
sa gloire , Tâme transportée briseroit ses organes ,
trop frêles pour résister à l'impétuosité des senti"
mens que cette vue exciteroiten elle.
On conçoit donc que les lois générales de la Re-
1 igion se modifient selon la nature des différens êtres
qu'elle unit , et selon les divers états où ces êtres se
peuvent trouver. Ainsi Fliomme , être mixte, a des
devoirs relatifs à sa double nature et à sa condition
présente ; et comme il ne se conserve et que ses fa-
cultés ne se développent que dans l'état de société ,
Dieu a pris soin d'établir une société dépositaire
des lois destinées à régler l'usage de ces facultés , ou
à mettre Tordre dans tout l'iiomme , dans ses pen-
sées, ses affections , ses actions: société spirituelle à
la fois et visible, parce que l'iiomme est esprit et
corps ; société une, parce que la Religion est uni-
verselle; société perpétuelle, parce que la Reli-
gion est perpétuelle; société sainte ou parfiiite,
parce qu'elle est régie par des lois parfaites, sous
l'autorité d'un parfait Monarque.
Quiconque se sépare de cette société fondée par
J. ~ 3i
4^2 ESSAI sur. l'indifférence
le Médiateur, el, «gouvernée par lui , ne possédant
aucun droit au bienfait de la médiation, est privé
de tout moyen de connu uniquer avec Dieu. Jl lui
ravit la gloire qu'il vouloit tirer des hommages de
sa créature , divinisés par leui* union avec ceux du
Médiateur, et se déclare assez, grand pour s'unir à
l'Etre infini, sans l'intermédiaire de l'Ilomme-
Dieu. Il se fait Dieu lui-même, en opposant sa rai-
son à la raison divine , qui a jugé l'incarnation né-
cessaire pour établir cette étonnante société de
riiomme et de son Auteur. Il rebute la plus écla-
tante marque d'amour qu'ait pu lui donner le Tout-
Puissant. Il dédaigne ses bienfaits , se soulève contre
ses volontés, trouble l'iiarmonie de la création, et
là où l'Eternel , principe immuable de tout bien ,
avoit voiilu réaliser une image de ses perfections , le
force de contempler le mal. Ceux-là , certes , se for-
ment une étrange idée de Dieu , qui le supposent
insensible à un tel outrage. Plus il est parfait , plus
l'indifférence est opposée à sa nature. Il hait souve-
rainement le désordre; il l'a en horreur, comme
l'homme a horreur de sa destruction ; avec la diffé-
rence que cette horreur est dans l'homme un senti-
ment aveugle et borné , tandis que la haine du dé-
sordre, commandée à Dieu par sa sagesse infinie,
est infinie comme elle.
Or , la Religion renfermant toutes les lois aux-
quelles l'homme doit obéir, rejeter la Religion,
c'est rejeter tous les devoirs ensemble; c'est rompre
à la fois tous les liensde la société des iintelligences.
EN MATHiHE DE RELIGION. 4^3
el se constituer dans le plus complet et le plus ef-
froyable état de désordre ou une créature libre se
puisse placer. Le ciel et la terre passeroîent ^ plutôt
qu'un si grand crime demeurât impuni ; car le bou-
leversement de la nature pbysique, et l'anéantisse-
ment même de l'univers, seroient un mal infini-
ment moindre que la violation d'une seule règle de
la justice.
Le peu d'importance que Ion affecte d'attacher à
la Religion , vient de ce qu'on ne la connoît pas ;
et le malheur est qu'on croit la connoître , parce
qu on en a beaucoup entendu parler , parce qu'on
en a beaucoup parlé soi-même, sans en avoir d'au-
tre idée que celle qu'on s'en est formée au hasard ,
sous l'influence de mille préjugés, et d'autant
d'intérêts contraires à la vérité qu'on a de passions.
Si l'on comprenoit seulement que la Religion est,
dans le monde moral, l'unique moyen de l'ordre,
on pourroit la haïr sans doute, comme on peut
haïr Dieu; mais l'on cesseroit de la mépriser. Le
crime de ceux qui la violent ne seroit pas moins
énorme, mais il seroit moins stupide. Gomme
l'ange d'orgueil , ils choisiroient entre le bien et le
mal, avec connoissance. La perversion de la vo-
lonté ne s'étendroit pas jusqu'à la raison. Ils épou-
vanteroient par leur audace désespérée, mais ils
n'exciter oient pas cette pitié humiliante qu'inspire
leur imbécile dédain.
Qu'ils sachent donc qu'en cràmt l'homme à son
image, c'est-à-dire, capable de connoître, d'aimer
5i.
/Î84 ESSAI SU H i/iNDN'i i';r;]:NCiî
(*t (l'at^ir librenicnl , Dieu, n'ayant on d'aulrc des-
s(*in (juc de inani lester ses perl'eetions, avonlu (^\ir
les lois immual)les de sa sagesse lussent Ja règle de
ces faeidtés , ou qu'd a voulu établir dans riioniine ,
être semblable à lui, le même ordre qu'en lui-
jnême.
Or , la Religion remplit excellemment cette im-
portante fin : et d'abord elle met l'ordre dans les
pensées de l'iiomme, en les réglant par la loi éter-
nelle de la vérité. Elle lui apprend à se coujioître,
à connoître le Médiateur qui l'uni ta Dieu , et Dieu
lui-même; en sorte qu'il possède implicitement
toutes les vérités, puisqu'il possède Dieu, qui en
est le principe. Ce n'est pas qu'embrassant de tou-
tes parts le souverain Etre , il puisse s'en former
une notion exempte d'obscurités. Il n'appartient
qu'à Dieu de se connoître ainsi. S'apercevant tel
qu'il est , et selon tout ce qu'il est , par un seul acte
de sa puissante intelligence, il n'est à lui-même
qu'une grande pensée ; et toutes ses perfections se
confondant , en quelque sorte , dans l'immense idée
de l'être , de toutes les idées la plus positive , il ne
peut non plus se définir que par cette sublime af-
firmation : Je suis celui qui suis.
Or , par cela même qu'elle a des bornes , l'intel-
ligence humaine n'aperçoit rien avec cette parfaite
clarté. Ce qu'elle ignore obscurcit plus ou moins
ce qu'elle connoit ; car chaque partie ayant des rap-
ports nécessaires au tout, il faut connoître le tout,
pour connoître parfaitement la moindre de ses
lîlN MATIÈRE DE KELIGION. 4^^
parties. I)(; la vient ([uela raisonne c.oniprciKl rien
pleinement. Une ToiMe et vacillante lueur marque
à peine {piel([ues contours, quelques légers traits
des objets qu'elle considère. Sitôt qu'elle en veut
pénétrer la nature intime, d'épaisses ombres arrê-
tent ses rej^ards et la repoussent dans l'ignorance
dont elle tâcboit de sortir. Voila sa condition , aussi
triste qu'irrémédiable, quand elle est réduite à cher-
cher le vrai par ses seules forces. Incapable d'afïir-
nier, incapable de nier, perpétuellement flottante
au gré des probabilités contraires , sur la vaste mej-
du doute, ce ne sera pas elle qui îifFermira la pen-
sée de l'homme , jusqu'à la rendre aussi inébranla-
ble que la pensée de Dieu : et néanmoins il le faut,
pour que notre intelligence soit véritablement l'i-
mage de l'intelligence divine, infinie en certitude
comme en étendue. Qui viendra donc au secomsde
cette intelligence débile? Quellç puissante main
la soulèvera jusqu'à cette hauteur? Qui mettra, ô
honmie! sur tes lèvres tremblantes, cette paiole
que tu dois prononcer avec une aussi pleine assu-
rance que Dieu même : /lest celui qui est? ce sera
la Religion : et comment? Ne pensez pas qu'elle
a il le follement charger là raison du poids de la vé-
rité infinie, qu'elle ne sauroit porter. JNon; mais
elle suppléera par la foi à la foiblesse de l'intelli-
gence. Après avoir prouvé son autorité divine, elle
ordonnera à l'honune de croire ce qu'il ne peut en-
core comprendre , et elle mettra dans sçs croyajices
infinies dans leur objet ^ infinies en certitude . puis*
/|8r) ns^Ai sur. i/indipi-kheivce
fjuVJlcs reposent sur un léinoigna^c divin, le nicmo
ordre qui existe dans les idées de Dieu : et connue
Jes mêmes vérités sont connues, j)ar la même foi,
de toutes les intelligences, il y a société entre elles
et le grand Etre qui les a créées pour lui.
Le lien essentiel de cette société est le Médiateur,
par qui seul nous connoissons Dieu : Personne ne
connaît le Père y si ce n'est le Fils y et celui a qui
le Fils a voulu le révéler (i). Nous ne pouvions
trouver en nous cette sublime idée , qui renferme
l'infini. Que dis-je? nous ne trouvons en nous-mê-
mes aucune vérité ; elles nous viennejit toutes du
dehors; la raison n'est que la capacité de les rece-
voir, de les reconnoître et de les combiner; et, \k
cause de notre double nature , il faut , pour nous
devenir perceptibles, qu'elles revêtent une forme
sensible, qu'elles s'incarnent, pour ainsi dire. La
parole est comme le corps , qui nous rend les idées
visibles; elles s'effacent de notre esprit avec leur
expression. Il n'est donc pas surprenant que nous
ne connoissions Dieu même que par sa Parole ou
son Verbe; ni que cette Parole immatérielle , vou-
lant se communiquer à nous , sans altérer notre
nature , s'en soit elle-même revêtue : Et le V^erhe
s'est fait chair y et il a habité parmi nous (2) ; car^
(i) Nemo no vit Patreniy nisi Filius , et cui voluerit
Films revelare, Mattli., xi ^ i'],
(2) Etverbum carojnctumest , ethabitavit in nobis*
Joan., cap. i, i4.
/
KN MATIÈRE DE RELIGIOJN. 4^7
dans l'ordro établi, il falloit qu'il fut corps, pour
parler à notre entendement. I^a sagesse éternelle
restant ce qu'elle est , s'est mise en rapport avec;
l'homme , restant aussi ce qu'il est ; et l'union de
la Divinité et de l'humanité, dans Ja personjie du
Verbe , représente rigoureusement l'union qu'il
est venu établir entre Dieu et le genre humain.
Je suis Demi, dit l'Homme-Dieu lui-même, ap-
porter dans le monde la vérité, ou , selbn l'exprès,
sion remarquable de l'Evangile , pour lui rendre
témoif>nage, c'est-à-dire, non pas, chose impossi-
ble, pour la faire comprendre parfaitement à
l'homme, mais pour lui déclarer qu'elle est, et ce
qu'elle est: Quiconque aime la vérité m' écoute (i).
De cette sorte, la certitude du témoignage rempla-
çant la certitude d'évidence, l'homme a pu, sans
changer de natiue , posséder pleinement la vérité
infinie; il a pu devenir enfant de Dieu , ou entrer
en société avec lui , car la famille est rimage et l'é-
lément de toute société; et cela librement, parce
que si l'esprit n'est pas libre de refuser d'accpiiescer
à l'évidence , la volonté est toujours libre d'écouter
ou non un témoignage , de l'admettre ou de le reje-
ter : et c'est même ainsi qu'en croyant , sans v être
forcé par une évidence intrinsèque et invincible ,
( i ) Ego in hoc nnius siun , et ad hoc vcni in mundiiiii ,
lit testinioniwn pcrhibeam veriuui : omnis qui est eue
vfritate y audit vocenimeani. .foan., xviii , 57.
■i^S ESSAI SUR l/lîNDll l'ÉREINCE
riioiiinic rend voloiilairemeiit à Dieu un liommat'e
di«^uc de lui ; véritable adoration en esprit et en
vérité ^ qui consiste à reconnoîtrc , [)ar une soumis-
sion parfaite à sa parole, la dépendance infinie où
notre raison est de la raison divine.
Il ne sufEroit pas cependant d'avoir promulgué
la vérité, il falloit encore pourvoir a sa conserva-
tion , car son régne doit être éternel ; il fàlloit la
préserver de tout mélange, et la rendre recon-
noissable et accessible à tous les hommes, par
une voie analogue à leur nature. Jésus-Christ, ou
le Médiateur, remplit merveilleusement ce grand
objet; et, dans le moyen qu'il choisit, on admire
à la fois, et une si profonde connoissance de
l'homme qu'elle ne pouvoit appartenir qu'à un
être sur-humain , et ce beau caractère d'unité
particulièrement propre aux œuvres de Di(^u. Que
fait-il en effet? Ecrit-il sa doctrine dans un livre?
cherche-t-il à l'environnçr de tant de preuves de
raisonnement que l'esprit soit dans l'impuissance
d'v refuser son adhésion.'' Voilà , sans doute, ce
qu'un philosophe eût tâché de faire. Mais qui ne
voit qu'attendu la foiblesse de notre esprit, ce n'eût
été qu'ouvrir un champ plus vaste aux difîicuilés,
et qu'en s'adressant ainsi à la raison de l'homme,
et l'autorisant dès lors à n'admettre que ce qu'il
concevi'oit pleinement, on eût élevé entre lui et
l'Etre incompréhensible une barrière insurmon-
table? Jésus-Christ, dédaignant lous les vains ap-
EJN MATIÈUL DE IlELlG10i\. ^|8t)
puis des opinions hmnaines, descend au fond de
notre nature, pour y poser le fondement de la
perpétuité de la Religion. Il conserve la vérité dans
la pensée de lliomnie , comme la pensée même se
conserve, par la parole transmise ; et, pour assurer
sa transmission , il unit par des liens extérieurs
et indissolubles ceux qu'il a unis intérieurement
par la même foi ; il les constitue en société, sous
un gouvernement dont il est le chef; en un mot,
il fonde son Eglise. Envoyé par son Père, il envoie
à son tour des pasteurs qu'il revêt de son auto-
rité : Allez et enseignez toutes les nations;
voila y je suis a^ec vous tous les jours jusqu'à la
consommation des siècles (i). Et comme il di-
soit de lui-même : Celui qui m'a envojé est vraij
et moi y je redis au monde ce que j'ai entendu de
lui (2) ; ces pasteurs aussi diront : Celui qui nous
a envoyés est vraij et nous y nous redisons au
monde ce que nous avons entendu de lui. Simples
témoins , ils déposent de ce qu'ils ont entendu de
leur maître , et leur témoignage n'est que celui de
Jésus-Christ, qui a promis à^être avec eux tous
les jours y sans aucune interruption ; comme le
témoignage de Jésus-Christ n'est que celui de Dieu
qui l'a envoyé , et qui a dit de lui : Celui-ci est
( 1) Euntes docete omnesgentes. . . et ecceego vohiscuni
siim omnibus diebiis , usque ad consiuntnaiionem seciili.
Matlh., xxvii, 19, 10.
(•2) Qui me misit , verax csl : et ego quiv nudivi ah cm
h(Pc laqua r in mun do. ^0Ai\., viii, 0,6.
49^> ixsAi sijii l'iindutérejnck
mon Jils ùtcn-ainicj. écoutez-le (i). C'est poiu-
qiioi Jcsus-Clirist ajoute : Qui vous écoute, iné-
coute; et qui vous méprise y me méprise; qui me
méprise y méprise celui qui m' a envoyé (2). l*our
entrer en société avec Dieu , ou, suivant l'expres-
sion de l'Evangile, pour devenir son Fils , il faut
donc recevoir la vérité de l'Eglise enseignante,
comme elle l'a reçue de Jésus-Christ , cotrime .lé-
sus-Clirist l'a reçue de son Père : la recevoir de
confiance ,y/<^(e^ parce que c'est pour nous ici-bas
le seul moyen de la posséder , et que le plus léger
doute feroit injure à l'autorité infinie qui l'atteste.
Sortez de là, faites intervenir la raison pour juger
si elle doit admettre ou rejeter les dogmes que Dieu
nous révèle, aussitôt le magnifique et immense
édifice de la Religion, transporté sur cette base
Iragile, croule de toutes parts , et écrase sous ses
ruines la raison présomptueuse qiii s'étoit crue
capable de le soutenir.
Obligés d'écouter l'Eglise, et l'ordre de la société
spirituelle reposant sur son témoignage , celui de
Jésus-Christ et celui de Dieu , il existe trois de-
grés correspondans de désordre, ou trois grands
crimes contre la vérité : car on peut l'attaquer en
niant, soit le témoignage de l'Eglise, soit le té-
(1) Hic est filius meus caris simus : audite illiim.
Marc, IX, 6.
(2) Qui vos audit , me audit :et qui vos spernit , me
spernit. Qui auteni vos spernit , spernit eum qui misit
me. Luc, x, 16.
EIN MAIIÈMt UK laiJ.lGlON. /|()J
nioigiiage de Jésus-Christ , soit le tcmoiguaj^e de
Dicti même; négations qui constituent les trois
systèmes généraux d'erreur, exposés et combattus
au commencement de cet ouvrage.
Le premier, cpii est l'hérésie, consiste, selon
la force du mot même, à choisir, entre les vérités
révélées , celles dont la raison se contente le mieux,
rejetant les autres, ou comme inutiles , ou comme
douteuses, ou comme des erreurs certaines.
Mais , dès qu'on refuse d'écouter l'Eglise sur un
point , il n'y a plus de motifs pour l'écouter sur
aucun. Son autorité est indivisible comme son
témoignage : qui le récuse en partie , le récuse tout
entier. N'importe ce qu'on croie, la foi dès lors est
éteinte; car, au lieu de soumettre son jugement à
la loi de vérité , on soumet la vérité à son jugement
propre. Par-là on renverse tous les rapports de
la société spirituelle ; on fait de la raison , qui doit
obéir , le pouvoir qui doit commander ; on s'ef-
force de sid)stituer la certitude d'évidence à la
certitude de témoignage ; et , transformant ainsi la
Religion en pure opinion, l'oit détruit le fonde-
ment des vérités mêmes qu'on retient ; ce qui fait
dire à l'apôtre : Celui qui viole un seul point de la
loi y viole toute la loi{i) : principe également vrai ,
soit qu'on l'applique aux mœurs ou à' la doctrine.
L'hérésie donc bouleverse toute l'économie de
(i) Quicumque autem totam legcm sen^avcrit , olJcn^
datauteni in iuio,facUis est omnium reiis. Kp. H. Jacob.,
cap. II, lo.
ïÇ)^ ESSAI SUn Ji'l!NJ)llTlîlŒJNCE
Ja nuîdialioli. Uclusant de croire sur le téiiioif^na^e
des envoyés de Jésus-Glirisl, J'hérétique nie leur
autorité, leiu* mission. Il se lait juge du moyen
que le médiateur a dû choisir pour lui parler . et ,
par une conséquence inévitable, ju^^e de sa parole.
En se mettant au-dessus de l'Eglise , il se met au-
dessus de son chef, au-dessus de l'Homme-Dieu.
Et con)me , en réalité, tout ce qu'il sait de lui , il
n'a pu l'apprendre que de l'Eglise, de ses monu-
mens écrits et de sa tradition; en cessant de croire
l'Eglise, il arrive bientôt, s'il est conséquent, à
ne plus croire le Médiateur même , à nier son au-
torité, sa mission, son existence; et c'est le second
système général d'erreur , ou le déisme.
De même que l'hérétique, rejetant l'intermé-
diaire du corps pastoral enseignant, veut s'établir
en rapport immédiat avec le Médiateur , le déiste,
rejetant l'intermédiaire du Verbe incarné, veut
s'établir en rapport immédiat avec Dieu : tel est le
caractère essentiel de sa doctrine. Il nie le témoi-
gnage du Médiateur, par qui seul nous connois-
sons Dieu , comme l'hérétique nie le témoignage
de l'Eglise , par qui seule nous connoissons le Mé-
diateur. Ainsi le désordre va croissant dans la pen-
sée de l'homme , et l'infidèle image de la Divinité ,
cessant de réfléchir ses perfections , se défigure
de plus en plus : car prétendre connoître Dieu au-
trement que par son Verbe, c'est vouloir le con-
noître comme lui-même ne se connoît pas ; c est ,
en le séparant de sa sagesse substantielle, mutiler
F.iV MAiiKHi: ni' iu:i,i(;i()\. /içy>
son essence , el transporter en lui noire lénébrenso
raison , pour éclairer les débris de son être. Aussi
dès lors devient-il pour nous comme lui doute
inmiense. D'impénétrables mystères l'environnent ,
on ne sait ni ce cpi'il est, ni s'il est. « Ce n'est
» pas, dit Rousseau, une petite affaire, de con-
>j noître enfin qu'il existe ; et quand nous sommes
» parvenus là , quand nous nous demandons , quel
» est-il? où est-il? notre esprit se confond, s'é-
» gare, et nous ne savons plus que penser (i). »
Mais pour mieux comprendre encore à quel
point il est insensé de prétendre s'unir k Dieu, et
le connoître par la pure raison , observez que nous
ne connoissons de la sorte aucun être spirituel.
Comment nous assurons-nous de l'existence de
l'ame dans les autres hommes, si ce n'est par la
communication des pensées? et la pensée d'autrui
ne nous seroit-elle pas totalement inconnue , si elle
ne nous étoit révélée par la parole? Sans cette révé-
lation, notre ame, éternellement solitaire , vivroit
dans une ignorance absolue des êtres semblables à
elle. Or s'il faut nécessairement que l'homme
parle à l'homme pour être connu de lui , comment
l'homme comioîtroit-il Dieu, si Dieu ne lui par-
loit point? Cherchant donc en vain l'Etre infini
dans sa raison, incapable d'enfanter seule cette im-
mense idée, le déiste finit par nier Dieu, qu'il ne
(i) Emile, tom. Il, pag. 54 1.
4-94 ESSAI SUR L'fNDIFrÉllliNCli:
comprend pas : et c esl le troisième système général
creiieur, ou l'athéisme.
.lusqu'ici l'homme conservoit cpielques foibles
traits de r(^ssemblance avec son Auteur : l'athéisme
achève de les (il'facer. Tous les Ibndemens de la
certitude, ébranlés a la fois, s'écroulent. Une pio-
fonde nuit couvre l'entendement ; la raison, chan-
celante dans les ténèbres, ne sait ou se prendre,
et s'enfonce dans le scepticisme absolu. En per-
dant Dieu , l'homme perd toutes les vérités. Tel
est le terme extrême du désordre dans l'être intel-
ligent.
Tremblons à la vue de ce désordre : il est plus
effrayant que ne seroit le chaos de la nature , si
l'astre du jour s'éteignant, elle se trouvoit tout
à coup plongée dans une obscurité impénétrable.
Qui concevra le malheur d'une créature sans
Religion, sans Dieu? mais surtout, qui concevra
son crime? Sectaires, déistes, athées, ne dites
point : Comment serions-nous coupables de nous
tromper , en cherchant sincèrement ce qui est vrai ?
car cela même , c'est accuser Dieu , c'est supposer
en lui des volontés contradictoires j c'est dire qu'or-
donnant à l'homme de croire la vérité , il lui re-
fuse le moyen de la connoître. Ni l'ignorance ni
l'erreur n'est un crime en sai , l'une et l'autre pou-
vant être involontaires. Nul n'est donc coupable
précisément parce qu'il ignore , ou parce qu'il se
trompe; et c'est poiu^ cela, c'est parce que l'homme
EN MATIÈRE DE RELIGION. /^().y
ignore iialLirellemcnt el se trompe avee une fa-
cilite si dëploraLle, que Dieu na pas voulu faiie
dépendre de sa raison , mais de sa volonté , la eon-
noissancedes vérités nécessaires. 11 a tout ménagé,
tout disposé, pour qu'elles lui fussent attestées
dans tous les tem])s pai' un témoignage d'une au-
torité infinie. Dès lors, en les rejetant, sa volonté,
sans excuse, se rend coupable d'un crime infini,
dont un orgueil sans bornes est le principe.
Calvin , sur quel fondement nies-tu la présence
réelle, que l'Eglise entière croit et atteste?, — Sur le
fandement de ma raison , qui ne saur oit com-
pi-endre ce mystère. — Ainsi donc le témoignage
des apôtres et de leurs successeurs , avec qui Jésus-
Christ a promis d'être tous les Jours y jusqu'à la
consommation des temps , de via céder à ta raison
individuelle ; et il faudra que l'Eglise, cette Eglise
que saint Paul appelle le fondement de la vérité (i ) ,
ait menti, parce que tu ne comprends pas.
Rousseau, sur quel fondement nies-tu la révé-
lation , le Médiateur? toi qui as dit : « Les faits de
» Socrate, dont personne ne doute, sont moins
» attestés que ceux de Jésus-Clirist (2). » — Sur
le fondement de ma raison , qui ne sauroit com-
prendre la nécessité de la révélation , ni les dogmes
révélés par le Médiateur (3). — Ainsi donc le té-
( i) Ecclesia Dei vivi , columna et fir marne nturti veri'
tatis. Ep. I ad Timoth., m, t'5.
[1) Emile, tom. III, p. 187..
(5) Ibid., p. i85.
l\if) T'SSAi SU II [i'iM)ii'i l:lil:^(;l■
moij^najj;e de laiitde millions (!(» (lliréliens qui ont
cru sur clos preuves (i(; fait, Je lénioif^nagc même
du Fils de Marie , dont la ine et la mort sont d'un
Dieu (i), devra céder a ta raison individuelle; et
il fjiudra que Jësus-Glirist , le Verbe incarné, ait
menti (2) , parce que tu ne comprends pas !
Diderot, sur quel fondement nies-tu l'existence
de Dieu, attestée par la tradition universelle du
genre humain? — Sur le fondement de ma raison ,
qui ne sauroit comprendre Dieu. — Ainsi donc le
témoignage unanime des peuples , attestant , de
siècle en siècle, un fait révélé primitivement, de*
vra céder à ta raison individuelle ; et il faudra que
tout le genre humain , que Dieu même ait menti ,
parce que tune comprends pas!.
L'orgueil donc , un orgueil démesuré qu'aucun
excès n'épouvante, voilà le crime de l'athée, le
crime du déiste et du sectaire. Au moins implici-
tement, tous trois nient le témoignage de Dieu,
se déclarent plus grands, plus parfaits que lui , en
s'érigeant en juges de sa parole : véritable idolâtrie
de la raison humaine , dont nous avons vu le der-
nier développement et l'aveu public, dans le culte
de la déesse Raison.
Sitôt qu'on méconnoît la règle, il faut aller jus-
(i) Emile, tom. III , p. 182.
(li) Qui crédit in Filiiun Dei , habet testimonium Dei
in se. Qui non crédit Filio , inendacemjacit eum : quia
non crédit in testimonium quod testificatus est Deus de
Filio suo. Ep. I , Joan., v. 10.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 497
cjue-là; nul moyen de s'arrêter : le principe en-
traîne , et plus l'esprit a de vigueur et de rectitude ,
plus il s égare. C'est une des merveilles du Chris-
tianisme, que non-seulement il nous offre la. vé-
rité , mais qu'il nous en assure la possession , qu'il
la défende dans l'homme contre l'homme même.
Cela seul prouveroit la divinité de la Religion
chrétienne ; car l'homme n'a aucun moyen de se
résister à lui-même : ce qui reniédie à la foihlesse
de la nature , est évidemment au-dessus de la na-
ture.
Mais Dieu ne s'est pas rapproché de l'homme par
des voies si admirables , pour le laisser libre de s'é-
loigner de lui. Si ses dons sont sans repentance,
c'est que, reçus ou méprisés, il sait en tirer sa
gloire , soit en les couronnant par un dernier don ,
celui de la parfaite béatitude , soit en rejetant à son
tour ceux qui les ont re jetés. La récompense d'avoir
ici-bas aimé la lumière , sera de la posséder éter-
nellement dans sa source : In lumine tuo videhi-
mus lumen (i). Mais ceux qui la haïssent , et se com-
plaisent dans les ténèbres de leur intelligence , ô
Dieu! que leur réservez-vous, sinon ces ténèbres
effroyables, dont il est écrit : La seront des pleurs
et des grincemens de dents (2) .
En second lieu, la Religion met l'ordre dans les
(1) Ps. XXXV, 10.
(2) Ejicientur in tenebras exteriores 'ibieritjletus et
siridor dentiutn, Matth., viii, 12; oxid. xxit , i5.
1. 02
/lOS ESSAI SUR l'iNDIFFÉIIENGE
affections de l'homme; elle règle son amour comme
elle règle son intelligence, en lui apprenant à le
proportionner au degré de perfection des êtres ; et
^homme devenant ainsi , sous un nouveau rapport ,
l'image de Dieu, achève de former en soi cette
merveilleuse ressemblance , en vue de laquelle le
Tout-Puissant se résolut à le créer.
Ici encore le Christianisme s'élève au-dessus des
doctrines humaines, autant que la sagesse divine
est au-dessus de notre sagesse. Quelle profondeur,
en effet , dans ce précepte si simple en apparence :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
» cœur , de toute ton âme , et de toute ta force :
» voilà le premier et le plus grand commande-
w ment. Le second lui est semblable : Tu aimeras
» ton prochain comme toi-même (i). » L'homme,
semblable à Dieu , doit être aimé d un amour sem-
blable à celui que nous devons à Dieu, mais non
pas d'un amour égal : il doit régner entre ces deux
amours la même distance qu'entre l'image et son
modèle. Un mot sufEt à Jésus-Christ pour nous en
avertir , en nous rappelant à notre origine , dont la
grandeur est le titre même de notre dépendance.
« Ces deux commandemens renferment toute la loi
(i) Diliges Dominiim Deinn tuum ex toto corde tuo ,
et ex totd anima tua , et ex omnibus viribus luis , et ex
omnimente tua. Luc, x, a-j. — Hoc est maximum , et
primum mandatum. Secundum autem simile est huic :
Diliges proxïmum immij sicut teipsum. Matth., xxu,
58, 59.
I
i
KN MATIÈRE DE RELIGIOiy. 4 99
» et les prophètes (i); » c'est-à-dire, qu'ils emhras-
sent a la fois la société présente et la société éter-
nelle , dont le Médiateur , annoncé par les pro-
phètes, est venu nous ouvrir l'cTitréc.
Infiniment parfait, ou souverainement aimahle,
Dieu s'aime d'un amour infini : c'est la loi de l'or-
dre c£ui doit régir l'homme, comme elle régit Dieu
même. Tout amour hornéest indigne de lui. 11 est
le hien par excellence , le hien sans mesure , Tuni-
que hien, et par conséquent la fin unique où doi-
vent tendre tous nos désirs, toutes nos affections.
Nous devons l'aimer plus que toutes choses , plus
que nous-mêmes, et à cause de notre imperfec-
tion , et parce que , n'étant pas à nous-mêmes notre
hien , l'amour éclairé de nous-mêmes doit se porter
*vers Dieu, et s'y arrêter, pour l'intérêt même de
notre hien-être. Il faut que nous nous aimions en
lui , comme il s'aime en nous ; que nous n'aimions
rien que pour lui , et que nous l'aimions lui-même
comme il s'aime. Profond mystère! car où l'homme,
si foihle et si pauvre, trouvera-t-il l'amour infini
qu'il doit à Dieu? Comment acquittera-t-il cette
dette immense? La nature défaillante ne sent que
son impuissance. Cependant, o homme! prends
courage : ce qui t'est impossible y est aisé à Dieu (2) .
(1) In his duobus mandatis iiniversa lex pendet , et
prophetœ. Matth., xxii , 40.
(•2) Quœ impossibilia sunt apud homines , possibilia
sunt apiid Deum , Luc.,xvni, 27.
Sa;
5oo r.ssAi SUR l'indifférence
J\ctois-tu pas naluiollcmont clans une égale im-
puissance dcle connoîtrc? 11 ta envoyé son Fils,
et tule connois pleinement par la foi. Ce divin Fils,
uni à son Père , t'enverra l'Esprit cpii les unit , pour
remédiera ton injmnité (i); et, de même que tu
connois Dieu par son Verbe , lu l'aimeras par son
amour. Cet amour substantiel, s'unissant à toi,
divinisera ton amour , le revêtira du caractère d'in-
fini, qui seul le peut rendre digne de Dieu. Tu
entreras ainsi dans la société immortelle des vrais
adorateurs y qui adorent le Père en esprit et en
vérité (2)', c'est-a-dire , par son Verbe, qui est vé-
rité (3) , et par son Esprit , qui est amour : car la
vérité a été effectuée par Jésus (4), et V amour de
Dieu est répandu dans nos cœurs par son Esprit
qui nous est donné (5).
Le second commandement est semblable au
premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-
jnême. Tous les hommes, égaux par nature, ou
é^^alement parfaits, ont droit à un amour égal. La
préférence que l'un d'eux s'accorderoit sur les au-
(1) Spiritus adjuvat infirmitatem noslram, Ep. ad
Rom. viTi, 26.
(a) Venit hora , et Jiunc est , quandb veri adoratores
adorabiint Patrem in spiritu et veritate, Joan., iv, 23.
(3) Christus est veritas. Ep. I, Joan., v, 6.
(4) Gratia et veritas per Jesum-Christumfacta est.
Joan., T. 17.
(5) Charitas Del diffusa est in cordihus nostris per
SpirUum sanctum qui datus est nobis, Ep. atl Rom. v, 5.
EN MATIÈRE DE RELlGlOiN . 5oi
très, n'étant fondée sur aucune supériorité de na-
ture , seroit une violation de Tordre. Voilà le prin-
cipe de ce sentiment sublime qu'çn appelle huma-
nité, sentiment né du Christianisme , et qui étend
à tout le genre humain l'amour qu'a chaque homme
pour soi-même.
Ce n'est pas que la Religion détruise les affec-
tions de famille , ni le nohle amour de la patrie }
au contraire, elle transforme en devoir le pen-
chant de la nature ; elle le fortifie en le réglant,
et l'empêche de dégénérer en passion exclusive et
désastreuse , en le subordonnant à cette grande loi
générale : préférence de tous à quelques-uns , de
la patrie à la famille , du genre humain à la pa-
trie, de la société éternelle à la société présente.
« L'ordre,, dit Bossuet, est parfait, si on aime
» Dieu plus que soi-même , soi-même pour Dieu ,
» le prochain non pour soi-même, mais comme
» soi-même pour Dieu. Toute vertu est là-de-
» dans(i). »
L'amour sans règle est égoïsme , préférence ab-
solue de soi à ses semblables et à Dieu. L'amour
réglé par les seules lois de la société présente , est
humanité , ou amour égal de tous les hommes , à
cause de l'égalité de nature. L'amour réglé par les
lois de la société éternelle , est charité; sentiment
tout divin , puisqu'il n'est que l'amour même de
Dieu pour l'homme.
(i) Méditât, sur l'Evangile , 1. 1, p. 4^5, in- 12.
5o2 ESSAI SUR l'un DIFFÉRENCE
Or , Dîeu a aimé l'homme jusqu'à donner sou
Fils unique y pow lui acquérir la vie éternelle (i).
L'homme doit donc aimer l'homme jusqu'à tout
sacrifier , et la vie même , pour lui procurer cette
vie immortelle.
Et comme elle n'est que la possession de Dieu ,
ou du souverain hien , l'homme ne doit rien aimer ,
ni s'aimer lui-même, qu'en vue de cette dernière
fin. Tout ce qui l'en écarte, est un mal , et il doit
le haïr ; tout ce qui n'a de rapport qu'à une exis-
tence passagère, n'est pas un véritable bien, et
l'ordre inflexible lui défend d'y attacher son cœur.
« Le temps est court, » dit l'apôtre, et la nature
nous le redit tous les jours; tous les jours , la mort
grave , de sa main de fer , sur des milliers de tombes,
cette grande leçon : « Le temps est court : que
w ceux donc qui ont des épouses , vivent comme
M s'ils n'en avoient pas; ceux qui pleurent, comme
M s'ils ne pleur oient pas ; ceux qui se réjouissent,
w comme s'ils ne se réjouissoient pas; ceux qui
» achètent, comme s'ils ne possédoient pas; ceux
^> qui usent de ce monde , comme s'ils n'en usoient
» pas : car la figure de ce monde passe (2). » Mal-
(i) Sic enim Deus dilexit inunduni , ut Filiwn suum
unigenitum daret : ut ojnnis , qui crédit in euni , non
pereat , sed habeat vitam œternam, Joan,, m, 16.
(2) Tempus brève est: reliquum est , ut et qui habent
uxores , tanquam non habentes sint : et qui fient , tan^
quant non fientes : et qui gaudent , tanquam non gau-
dentes : et quiemunt , tanquam non pos^identes : et qui
liN MiiTlÈnE DE IlEUGIOiy. 5o5
heur à (]ui laisse son amour s égarer et croupir dans
ce moudc qui passe î car, lorsque tout à l'heure il
serapas3é, que rcstera-t-il à cette aine mise'rahle ,
qu'un vide infini, et, dans une ëlernelle sépara-
tion de Dieu, une impuissance éternelle d'aimer?
Le même principe qui met le désordre dans
notre intelligence, met aussi le désordre dans
notre coeur. L'orgueil, ou le dérèglement de la rai-
son , par lequel nous nous élevons au-dessus de tout,
produit la concupiscence , ou le dérèglement de l'a-
mour , par lequel nous nous aimons plus que toutes
choses; d'abord, plus que nos semblables, en-
suite plus que Dieu. Etrange excès! mais il est
ainsi. L'homme en vient jusqu'à se rendre un
culte exclusif d'amour , comme un culte exclusif
d'admiration. Ravi de sa propre excellence, il
s'aime sans mesure et sans règle; et, dès lors,
jugeant des biens et des maux par leur rapport à
sa nature corrompue, il appelle bien tout ce qui
flatte son orgueil et ses sens, et mal tout ce qui les
blesse. La gloire, les richesses, les plaisirs, même
les plus honteux, voilà ce que cette créature im-
mortelle recherchera comme sa fin; et, l'œil fixé
sur un vil métal, ou l'oreille avidement ouverte à
un vain bruit de réputation, elle prononcera en
elle-même qu'il y a plus de perfection , ou de bien
réel^ dans ce bruit enivrant, ou dans cette pièce
lUuntur hoc miindo , tanquàm non ulanlur : prc^lerit
enini figura hiijus niundi. Ep. I, ad Corinlli., vu, .49, 5i .
5o4 ESSAI SUK l'iINDIFIÉREJNCE
d'or quelle convoite, que dans le Créateur des
juondes , et leternelle source de tout Lien. Et Dieu
seroit insensible à un tel outrage! lui que Tordre
contraint de vouloir être aimé comme il s aime,
accepteroit , ou les débris d'amour que les passions
rassasiées lui abandonnent avec dédain, ou l'indif-
férence, ou la haine ! IN on; c'est aussi trop s'abu-
ser. Qui méprise le souverain bien , ne doit atten-
dre que le souverain mal. Point de grâce pour ce
crime, qui les renferme tous. Celui qui parle con-
tre le Fils de V homme , son péché peut lui être re-
mis y car il peut encore revenir à la vérité par l'a-
mour ; mais celui qui parle contre V Esprit saint y
qui se roidit obstinément contre l'amour même ,
celui-là est sans ressource, sans «spcrance; car,
qui pou rr oit le ramener , s'il a résisté tout ensem-
ble , et à la lumière de la vérité , et aux inspiration»
de l'amour? Dieu même ne peut rien de plus pour
lui; il a épuisé la puissance, comme la miséri-
corde de l'Etre infini ; et son péché , renfermant
une totale opposition de la volonté à l'ordre, ne
lui sera remis y ni dans le siècle présent y ni dans
le siècle futur (i).
Enfin la Religion met l'ordre dans les actions de
l'homme , et pour cela elle prescrit certains devoirs
(i) Qaicumque dixerit verbiim contra Fiîliim homi-
nis remittetur et, qui autem dixerit contra Spiriturn
sanctwn , non remittetur ei ; neque in hoc seculo , neque
infuturo, Matth., xtt, 52.
EN MATIÈRE DE RLllilGIOlV. 0O5
extérieurs, et iiilerdit les actes contraires. Or,
riioinme est en rapport avec ses semblables et avec
Dieu.L'ordre,danslesactionscpiiontrapportaDieu,
s appelle culte; Tordre, dans les actions qui ont
rapport à nos semblables, s'appelle morale ou vetUi.
Les actions sont déterminées par l'amour; l'a-
inour est déterminé par la connoissance du bien ou
de la vérité. Voilà pourquoi la morale et le culte
prennent chez les sectaires un caractère vague
comme leurs croyances, et tendent comme elles à
s'abolir; sont indifférens aux yeux du déiste,
qui , ne sachant ce qu'il croit , permet de ne rien
croire , par conséquent de ne rien aimer ; et de-
viennent pour l'athée, qui ne croit qu'en lui , et
n'aime que lui , l'affreuse morale de l'intérêt per-
sonnel , et le culte monstrueux de l'orgueil et de la
volupté.
L'homme , composé de deux substances, doit à
Dieu l'hommage entier de son être; ou, pour par-
ler le langage profondément philosophique du Ca-
téchisme, il doit connoître Dieu, l'aimer, et le
servir ; le connoître par sa pensée , l'aimer par son
cœur , le servir par ses sens. La nécessité d'un culte
extérieur dérive donc de la nature de l'homme,
être intelligent et physique. Un culte purement
spirituel est le culte des purs esprits; c'est le culte
des anges; mais ce n'est point celui de l'homme,
qui par un effet de l'intime union de l'ame et du
corps, ne peut entrer en société, «oit avec Dieu,
«oit avec ses semblables; qu'à l'aide des organes.
5o6 ESSAI SUR L'iJNDirrÉREINCli
« Le culte , dil-oji, que Dieu demande, esl celui
»> du cœur (i). » Qui empeclie qu'où ne dise de
même : « Les vertus que Dieu exige , sont celles du
» cœur, » et d'en conclure, qu'en aimant le pro-
chain, on accomplit toute justice? Quelle pitiéî
comme si l'amour ne se manifestoit pas nécessaire-
ment par des actes extérieurs. Qui aime l'homme
sert l'homme, et qui aime Dieu le sert également.
Le culte est action , comme la vertu ; et de même
que chacun doit concourir par son action , dans
les sociétés politiques, au maintien de l'ordre,
d'où résulte le honheur de l'homme , chacun aussi
doit concourir par son action , dans la société reli-
gieuse, au maintien de l'ordre, d'où résulte la
gloire de Dieu : et comme le culte extérieur est un
rapport qui dérive de *la nature de l'homme , le
culte public est un rapport qui dérive de la nature
de la société.
Cependant l'ignorance sourira de mépris au seul
nom de culte ; elle ne voit pas que c'est lui qui con-
serve les croyances et nourrit l'anaour. Des prati-
ques gênantes et puériles , de bizarres cérémonies ,
voilà tout ce qu'elle découvre dans cette sublime
manifestation de la foi. Philosophe , ris , si tu veux,
de nos géniiflexions et de nos gestes (2) ; mais ,*^
après avoir ri , dis-nous ce que seroit devenu le
genre humain, s'il ne s'étoit agenouillé devant la
(i) Emile , tom. III, p. i34.
(2) Ibid,y p. i55.
EN MATIÈRE DE KELIGION. OOy
croix? A Ion culte intérieur, qui consiste à s'exer-
cer aux sublimes contemplations (i), coniparc
le culte chrétien , qui consiste à s'exercer aux
sublimes dévouemcns; compte les vertus qu'ont
fait naître tes solitaires colloques avec l'Eter-
nel (2) , et celles qu'enfante tous les jours un seul
regard jeté sur l'image de son Fils.
Mais la Religion nous ordonne de nous élever à
des considérations encore plus hautes. Il ne suffit
même pas d'admirer cette merveilleuse unité de
plan, cette intime correspondance qui lie les
dogmes et le culte aussi étroitement que l'âme hu-
maine est unie au corps ; en sorte que la vérité
nous étant donnée par un moyen extérieur, ou
par la parole , la grâce ou l'amour nous est aussi
donné par des moyens extérieurs , ou par les sacre-
mens : il faut de plus concevoir que le culte , dans
son magnifique ensemble , n'est que la réalisation
extérieure de la vérité infinie et de l'amour infini,
le don mutuel, le sacrifice effectif de Dieu à
l'homme, et de l'homme à Dieu, ou la consom-
mation de leur société. Et , en effet, je vois sur nos
autels la Vérité infinie, réellement présente en la
personne du \ erbe incarné , mais cachée sous les^
apparences du pain , symbole de la vie qu'elle nousr
communique, comme le Verbe lui-même étoit
caché sous le voile de la nature humaine; je le
(i) Emile , tom. IJI, p. 126.
(2) Ibid,
5o8 ESSAI SUR l'iindiitéiœnciî
vois, ce VerLe fail chair, se donnant à l'honnue
qu'il racheta de son sanj^, et le nourrissant a la
fois de son corps immolé pour lui , de sa vérité , de
son amour , de sa divinité toute entière , pour le
diviniser lui-même, et le préparera une union,
non pas plus réelle , mais plus intime , plus déli-
cieuse et plus durahle. Ainsi l'amour infini de
Dieu se manifeste par une action infinie, et la Re-
ligion me seroit plus incompréhensihle sans ce
mystère , que ce mystère ne m'est incompréhen-
sible.
De son côté, l'homme associé au sacerdoce
éternel de Jésus-Christ (i), l'Homme-Pontife ,
ministre et image du Pontife-Dieu , réalise au de-
hors la vérité et l'amour infini , par la production
du Verbe incarné sur l'autel, production prodi-
gieuse , qui nous rend participans de la toute-puis-
sance divine , et que l'Eglise , dans son langage si
étonnamment profond, exprime par le terme absolu
à! action, parce qu'en effet aucune autre action ne
peut être comparée à cette action infinie qui s'exerce
sur Dieu même.
L'homme réalise encore la vérité infinie par la
profession publique de la foi ; et l'amour infini
que l'Esprit saint lui inspire, par les actes pu-
(i) Tu es sacerdos in œternuni seciindùm ordinetn
Melchisedech, Ps. cix, 4» Vide et Joan., xii, 34. Ep.
ad Haebr. v, 6; vu, 17. — Pontifex factus in œlernum,
Ibid. VI, 20.
i
EX MATIÈRE DE RELIGTON. 609
hlics d adoration , d'obéissance et d'anéantisse-
ment; par le sacrifiée entier de son être, de sa
raison par la foi ; de son cœur , par le détachement
des biens périssables ; de ses sens, par les pratiques
de mortification que la loi commande ou conseille.
C'est ainsi qu'il accomplit le précepte , et qu'il
aime Dieu de toute son intelligence ^ de tout son
cœur et de toute sa force j car sa force ou ses
sens n'agissent que pour manifester son amour.
Or , « le plus grand effort de l'amour est de don-
» ner sa vie pour celui qu'on aime (i) : >j c'est le
dernier, le parfait sacrifice , et aussi le moyen né-
cessaire pour arriver à une union parfaite avec
Dieu. Voilà ce qujest la mort pour le Chrétien , le
dernier acte du culte infini qu'il doit au souve-
rain Etre. Ici encore on remarque l'étroite corres-
pondance de Tordre de la nature et de l'ordre
surnaturel. Mais veut-on voir la Religion triom-
pher de la nature même , Tordre de la société pré-
sente se subordonner à Tordre de la société éter-
nelle? Veut-on voir, si je Tose dire , une rédemp-
tion plus surprenante que celle du genre humain?
Contemplez les martyrs. Dieu est mort pour sau-
ver l'homme; et quand il faut que l'homme pé-
risse, ou que la vérité, Tamour , en un mot, Dieu,
périsse en lui, Thomme, à son tour, meurt pour
sauver Dieu.
(i) Majoretn hdc dilectiotiern nemo habet , ut ani-
inam suam ponat quis pro amicis suis. Joan., \v , ij»
5lO ESSAI SUR l'indifférence
FoiLles esprits, qui vousvcncz briser coiilre les
pierres de l'aiilel , comprenez maintenant celte pa-
role : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu y et tune
sejviras que lui seul {i),hcs hommages extérieurs ,
la prière, tous les actes de culte sont inséparables
de ladoration de lesprit. L'amour nécessairement
se manifeste au dehors; et c'est en vain que, se-
couant le joug de Dieu^ et rompant les liens de sa
société , vous osez dire : Non serviam! Malgré vous,
il faudra servir : J^ous servirez vos désirs ^ vos pas-
sions (2) ', vous en ferez des dieux (3) ; car tout ce
que nous préférons à Dieu est dieu pour nous :
vous leur rendrez le culte que vous refusez au Tout-
Puissant. Vous vous adorerez vous-mêmes dans
votre raison hautaine et dans votre orgueil in-
sensé , in omni colle suhlimij vous vous prosterne-
rez devant vos vices; vous érigerez en temples les
obscurs repaires de la prostitution, sub omni ligno
frondosOy tuprosternaberis meretrix (4) : vous ser-
virez, mais bassement, comme un peuple avili
sert le tyran que le hasard lui donne , jusqu'à ce
(1) DominumDeumtuiim adorabis , et illi so II ser-
vies» Luc, IV, 8.
(1) Servientes desideriis et voluptatihus variis, Ep.
adTit, m, 5.
(5) Quorum deus venter est, Ep. ad Pliilip. m, 19.
(4) A seculo confregisiijugum meum , rupisti vincula
mea , et dixisti : Non serviam. In omni enim colle su-
hlimif et sub omni ligno f rondo so j tu prosternaberis
meretriac, JereiXL,, 11, 20.
EN MA.riÈRE DE hELIGIOîi. 5ll
qu'cinportés soudain par l'impélueux torrent de
la justice {i) , vous alliez encore, et a jamais, loin
de rëternellc source de l'anioiu" et du souverain
bien , servir , sans espérance , dans les régions dé-
solées de la haine , et dans l'empire du souverain
mal.
Du précepte d'aimer le prochain comme soi-
même à cause de Dieu, découlent toutes les lois de
la morale et de la société. Ce seul précepte met l'or-
dre dans les familles , dans l'état , et entre les peu-
ples ; car les peuples ont entre eux les mêmes rap-
ports , et sont soumis aux mêmes devoirs que les
individus. L'observation parfaite de ce commande-
ment feroit de la société présente une parfaite image
delà société éternelle, dont nousdevons un jour être
membres. Remarquez qu'en effet cette pleine obser-
vation n'est que l'entier sacrifice de soi aux autres ;
sacrifice qui constitue proprement la vertu , comme
le sacrifice des autres à soi constitue le crime. La
vertu même est donc un véri table culte que l'homme
rend à Dieu dans son image; et comme Jésus-
Christ, venu, en qualité de îvl (2), non pour être
sejvi y mais pour servir i^) , Jésus-Christ, immolé
(i) Et revelabitur quasi aqua judicium , et jiistitia
quasi torrensfortis . Amas., v, 24.
(2) Dixit itaque ci Pilatus : Ergo rex es tu ? Rcspon-
dit Jésus : Tu dicis , quia rex sum ego. Joan., xvni, 5^.
(5) Filius hominis nonvenitul ministravetur ci , scd
ut ministrarct , et daret animam suam redcniptionem
pro mulfis.. Marc, x, 4'>-
■)l2 i:SSAl SUK L lINDirrÉr.ENCE
dès U origine du monde ( i ) , est tout ensemble , dans
son éternel sacerdoce , prêtre et victime ; chaque
membre du corps dont il est le chef, ou de la société
spirituelle qu'il a étiiblie , associé à sa rojaulé pour
servir, à son sacerdoce ^owy s'immoler, est égale-
ment prêtre et victime : V^os regale sacerdolium {2),
Mais si la vertu est un culte réel, le crime est une
réelle idolâtrie, ou une adoration sacrilège que
l'homme se rend à lui-même, en immolant l'or-
dre à ses passions, en déclarant qu'elles doivent
être seivies par des êtres semblables à Dieu : et de
même que le plus grand acte de vertu , ou le der-
nier effort de l'amour des autres , est de sacrifier sa
vie pour eux, le plus grand crime, ouïe dernier
excès de l'amour déréglé de soi-même, est de sa-
crifier à soi la vie d'autrui; et si ce n'est pas en
vain que le Verbe incarné a voulu qu'il fût dit de
lui, F^oila r homme j tout meurtre est un déicide.
Appliquez ces considérations au détail des de-
voirs, ou domestiques, ou sociaux, vous concevrez
que, sans la Religion, tout est désordre, parce que
tout ordre est relatif à Dieu. L'ordre dans nos pen-
sées est de le connoitre ; l'ordre dans nos affections,
de l'aimer; l'ordre dans nos actions, de le servir,
soit immédiatement, par l'exercice du culte établi
par le Médiateur dans la société religieuse ; soit mé-
diatement, par l'exercice des vertus morales, ou du
(i) Qui occisus est au origine mundi. Apoc, xni, 8.
(a) Ep. ï. B. Petr., 11,9.
EN MATIÈRE PE KELIGION. 5l5
culte que nous rendons à son image, dans la société
politique. Car nous ne devons rien a l'homme en
tant qu'homme ; et Dieu seul est le principe comme
le terme de tous les devoirs. Cela paroît bien clai-
rement dans l'Evangile, lorsqu annonçant ce jour
formidable où toute la race humaine comparoîtra
devant lui pour recevoir sa dernière sentence,
l'Homme-Dieu promet de récompenser les ceuvres
d'amour , et de punir les œuvres contraires , non
précisément parce qu'on aura servi ou opprimé
l'homme, mais parce qu'en servant ou opprimant
l'homme , on aura opprimé ou servi Dieu : Quani-
diù fecistis uni ex his fratribus mets minimisa
mihifecistis,.,. Quaindiù non fecistis uni de mino-
rihus his^ nec niiJii fecistis (i). Hors de là, je ne
vois ni crime ni vertu ; et il ne faut rien moins que
ces paroles pour m'expliquer celles qui suivent :
« Venez, les bénis de mon Père... Retirez-vous
« de moi, maudits... Et ceux-ci iront au supplice
" éternel, et les justes à la vie éternelle (2). »
Voilà ce qu'est la. Religion par rapport à Dieu,
voilà ce qu'elle est par rapport à l'homme. Prenons
garde de nous y tromper; elle n'est pas un système
qui soit soumis à notre jugement, mais une loi à
laquelle nous devons soumettre nos cœurs., Aussi la
» — ■ ■ ■" ■ *i
(i) Matth.,xxv, 40, 45.
(2) VtiiiLe^ benedictiPatrismei.,, Discedile àme^ nia-
ledicti, . . Et ibunt hi in supplicium œternum , justi autem
in vitam œternam. Matlli., xxv, 54, 4^» 4^^*
1 35
5l/| E.SS\[ SUR l'iM>IFFÉRRNCK
pioniièie voix (|ui so i'ait ciitf'iiclroà rjipparilion do
Jlloninio-Dicu, impose silence au sens liuniain ,
on révélant le secret de l'ordre cpie le Médiatcui-
vient établir : Gloire à Dieu dans les hauteurs des
cieuXj et paix sur la terre aux honwies de bonne
i)olonté{ 1 ) . Ecoutons a ttcntivement : Gloire à Dieu:
tel est l'objet principal , la cause première de l'in-
carnation ; car Dieu n'agit que pour lui-même.
S'il envoie son fds dans le monde, c'est pour faire
éclater sa gloire, pour manifester son être, pour
rendre témoignage à la vérité , pour étendre le rcV
ene de l'amour : voilà la mission du Verbe fait
chair. Or, est-ce à la raison qu'il s'adressera? Non,
mais à la volonté ; car il ne dépend pas de la raison
de comprendre, mais il dépend toujours de la vo-
lonté de croire ce qui est attesté par un témoignage
d'une autorité suffisante; il dépend de la volonté
d'aimer le bien, d'obéir aux lois de l'ordre : Paix
aux hommes de bonne volonté. Ceux-là écouteront
Dieu dans son envoyé, et le glorifieront par leur
foi, par leur amour et leurs œuvres, dont la volonté
sera bonne ^ ou exempte de la corruption de l'or-
gueil ^ principe de tout mal, et qui incliner ont leur
cœur à croire, à aimer, à obéir, au lieu de tour-
meirter leur raison pour comprendre; ou plutôt
dont la raison éclairée comprendra qu'il est souve-
rainement raisonnable de croire sans comprendre,
(i) Gloria in altissimis Deo , et in terra paxhomini-
hiis bona'volimtatis.JAic, ii, 14.
EN MATIÙRF. DE IIELIGION. 5l5
loi'S(|uc Dieu parle pour nous révéler des vérités si
]iaules que lui seul est capable de las comprendre
pa^'faitcnieiit. P^^/a:^i ces hommes de ôo fine volonté;
paix, c'est-à-dire, société, union avec Dieu, hors
de cpii il n y a de paix pour aucun être intellit^ent :
paix sur la terre^ par la jouissance intime de l'or-
dre que la Religion établit dans leurs pensées, dans
lei,us affections, dans.leurs actions. Ce cpii trouble
la jviix de rintelligcnce, c'est le combat de; l'er-
reur contre la vérité, de l'erreur qui naît de la
raison orgueilleuse, contre la vérité qui nous est
connue par le térnoignage du Verbe : en forçant la
raison de se soumettre, en lui donnant la foi pour
règle , la volonté termine ce combat. Ce qui trou-
ble la paix dn cœur, c'est le combat de la chair
contre V esprit (i), de l'amour déréglé de nous-
mêmes contre l'amour de Dieu, que son esprit
excite en nous : en cédant à ^o,^ impressions, en
consommant le sacrifice de tout notre être à son
Auteur, la volonté termine ce combat. Ce qui trou-
ble la paix de la société, c'est le conibat pej})étuel
de l'intérêt de chacun contre l'intérêt de tous : en
soumettant les passions au devoir, ou à la loi qui
ordonne de se sacrifier pour ses frèies, la volonté
termine ce combat. Donc;, encore une fois : Paioc.
suj^ la terre aux hommes de bonne volonté ^ et
(i) Caro cniiti coiicupiscit advctsùs spintnni : spi-
ritus auUwi ad\^ersùs carncm : hrrc enim si/fiim'icrfn O'^-
versnntur. Ep. ad Galat., v, i -.
5i6 ESSAI Sun l'indifférence
dans le ciel 1 éternel rassasiement de la gloire :
Satiabor cùm apparuevit gloria tua (i).
Mais aux hommes dont la volonté pervertie re-
fuse d écouter la parole divine , d'aimer le bien in-
fini , d'obéir à l'ordre immuable : guerre , éternelle
guerre , premièrement avec eux-mêmes : toutes leurs
pensées, armées les unes contre les autres, s'atta-
quent, se choquent, se détruisent jusqu'à la der-
nière ; et leur intelligence dévastée ressemble , dans
son effrayante solitude, à une cité morne et san-
glante , où les fureurs intestines n'ont pas laissé un
être vivant : guerre dans leur cœur, tourmenté
d'inquiétudes , ravagé de désirs , bourrelé de re-
mords : guerre dans la famille, dans l'Etat, en
proie aux dissensions, à l'anarchie, ébranlé , brisé
par de continuelles commotions : guerre entre les
peuples qui s'entre-dévoreront , comme on décore
un morceau de pain (2) : enfin guerre avec Dieu ,
séparation de sa société, haine mutuelle, révolte
impie de l'homme contre son Auteur , qu'il tentera
d'anéantir pour se mettre à sa place ; guerre , jus-
qu'au jour marqué pour le triomphe de l'ordre , où
l'Eternel étendant son bras , et saisissant ses foibles
ennemis, ils sentiront, dans leur consternation
profonde, l'épouvantable vérité de cette parole,
qui doit s'accomplir aussi-bien que les autres :
(i) Ps. XVI, i5.
(2) Dévoilant plebein meam siciU escam panis» ¥s.
XIII, i4*
i:^ MATIÈRE DE RELIGION. SlJ
Il est horrible de tomber entre les mains du Dieu
vivant (i) î
Nous avons montré que la Religion, s'il en existe
une véritable, est d'une importance infinie pour
l'homme , pour la société , pour Dieu même; et par-
là nous avons détruit un des fondemens de l'indif-
férence dogmatique. Pour achever de renverser la
base sur laquelle elle repose , nous prouverons qu'il
existe en effet une vraie Religion , qu'il nen existe
qu'une, qu'elle est pour tous les hommes l'unique
moyen de salut, et qu'aussi tous les hommes peu-
vent aisément la discerner des Religions fausses.
Mais , auparavant , il convient de rechercher com-
ment , dans notre condition présente , nous par-
venons aune connoissance certaine de la vérité. Tâ-
chons cependant d'exciter en nous l'amour de cette
vérité sainte; car l'amour seul donne du prix à la
vérité. Quand , à force de travail , on réussiroit à la
découvrir , elle ne seroit encore , si on ne l'aime ,
qu'une stérile opinion philosophique. Or , non plus
que Pascal , « nous n'estimons pas que toute la phi-
» losophie vaille une heure de peine (2). »
(1) Horrendum est incidere in manus Dei viventis,
Ep. ad Haebr. , x , 5 1 .
(2) Pensées de Pascal j t. Il, p. 233, édit. de i8o3.
\
FIN DU TOME PREMIER.
:\r ;
DU TOMIi PlUMIKU
Introduction. . .
Pages,
Chapitre I^'*. Considérations générales sur l'indiffë-
' rence religieuse. Exposition des trois systèmes
• auxquels se réduit l'indifférence dogmatique. '. \" 55
Chapitre II. Considérations sur le premier système 07
d'indifférence ,.ousur la doctrine de ceux qui ^ ne
voyant dans la Religion qu'une institution poli-
! tique, ne la croient nécessaire que pour le peuple. ^(>
Chapitre III. Suite du même sujet Bi
Chapitre IV. Considérations sur le second système
ni d'indifférence , ou sur la doctrine de ceux qui, te-
j: J nant pour douteuse la vérité de toutes les Religions
positives, croient que chacun doit suivre celle où
il est né, et ne reconnoissent de Religion incontes-
tablement vraie que la Religion naturelle. . . . i o i
Chapitre V. Suite des considérations sur le second
système d'indifférence, et réflexions sur la Reli-
gion naturelle 19.6
Chapitre VI. Considérations sur le troisième système
d'indifférence, ou sur la doctrine de ceux qui ad-
mettent une Religion révélée, de manière néan-
moins qu'il soit permis de rejeter les vérités qu'elle
enseigne, à l'exception de quelques articles fonda-
mentaux 17 "31
Chapitre VII. Suite du même sujet. Examen du sys-
tème des points fondamentaux 'io5
TABLE DES MATIERES.
JI9
Pages,
CuAFiTRC \III. Kcilcxions sur la folie de ceux qui,
ne raisonnant point , ne sont indifférens que par
insouciance et paresse. Exposition des seuls prin-
cipes sur lesquels peut reposer l'indifférence rai-
sonnée 248
Chapitre IX. Importance de la Religion par rap-
port à l'homme ^.n^
Chapitre X. Importance de la Religion par rapport
à la société 5^6
Chapitre XI. Suite du même sujet zjoo
Chapitre XII. Importance delà Religion par rap-
port à Dieu. 473
FIN I)i; LA TABLE DL TOME PREMIER.
Di- riiiiiirtii^cric di- t'.M.i.o |- vue. du Colomliicr, u" Ju.
6 H'.
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